Qu’est-ce qu’un enfant ?


Document du mardi 23 février 2010
Article mis à jour le 25 juin 2011
par  P. Valas

Freud Lacan
 

Qu’est-ce qu’un enfant ?  

À cette question, on entend souvent répondre : « C’est un sujet à part entière », mais est-ce bien si sûr ?

Du terme de sujet nous ne faisons pas toujours un usage pertinent comme on peut le saisir quand vient sous la plume d’analystes à propos d’une cure d’enfant, celui de « jeune sujet ». En cette occasion on confond le sujet, la personne et l’individu qu’il s’agirait au contraire de distinguer pour parvenir à donner une définition satisfaisante de l’enfant à partir de coordonnées structurales.

Dans les autres discours :  

Au cours de l’histoire, la définition de l’enfant s’est modifiée en
fonction des idéologies dont il faut retenir que, quelles qu’en aient été les variations, elles ont un point commun qui est moins celui de l’âge que celui de la référence au travail.

— C’est un fait de structure pour autant que le travail socialement reconnu dans l’échange est la mise en jeu d’un savoir comme moyen de la jouissance. A cet égard le travail est structuré sur l’exploitation de l’homme par l’homme.

Rappelons que le mot Travail, vient de Tripalium, qui veut dire torture. Il faudrait y penser quand on nous parle de tous ces « enfants » mis au travail, dans notre monde.

L’enfant serait celui qui ne travaille pas, qui même ne peut pas, ne doit pas travailler.  

— L’enfant serait celui qui ne travaille pas, qui même ne peut pas, ne doit pas travailler. On peut, certes, le mettre au boulot, mais, parce qu’on considère que son savoir ne vaut rien, on appelle cela le mettre en apprentissage. Le dit enfant ne pourrait pas faire valablement contrat social parce qu’on ne le tient pas pour être engagé par sa parole, même si à l’occasion elle peut faire acte. Cette notion de parole enfantine, comme témoignant du refus de s’engager dans le monde du travail pour un adulte, est une référence de Lacan.

— Selon le Code Napoléon dont nous sommes les héritiers est défini comme enfant ou à l’état infantile celui qui ne travaille pas. Les femmes en savent quelque chose et ce n’est pas par hasard si pour sortir des réserves où elles étaient parquées (on peut évoquer ici même le très, très ennuyeux Jardin du Luxembourg), leur première revendication a été celle du droit au travail.

— Le droit à la jouissance, c’est autre chose, toujours réclamé par ceux qui justement en ont marre de travailler. C’est une erreur, car le travail et la jouissance se conjuguent à commencer au niveau de l’inconscient.
Dans le droit, qui a toujours un rapport ne serait-ce que d’horizon avec la Loi, soit avec le discours du Maître, chacun est défini par son être social comme citoyen, individu.

— Le sujet à part entière, c’est l’individu au niveau duquel la coalescence est faite entre l’énoncé et énonciation, c’est ce qu’exprimé le « Nul n’est censé ignorer la loi ». On sait bien qu’en cas de délit, les circonstances atténuantes ne peuvent être accordées au prévenu que dans certaines conditions précises et notamment que si d’abord il plaide coupable.

— Il y a bien une juridiction spéciale, avec ses lacunes, qui s’applique à l’enfant, pour laquelle il n’est pas tenu civilement et pénalement responsable de ses actes, sauf exception. Mais surtout, c’est là l’important, le droit ne lui donne pas les moyens de disposer de son acte, sa signature ne vaut rien. Pas d’acte notarial ou matrimonial pour lui. En réalité, c’est plus une prévention, voire un interdit de l’acte à son endroit, qu’une véritable absolution de ses conséquences.

Dans ce registre la distinction entre l’adulte et l’enfant est précise, et nous avons à tenir compte de ces données dans la mesure où le discours analytique n’invalide pas les autres discours, même si nous ne sommes pas sur le même terrain.

Quand Lacan profère «  L’analytique prime le juridique », ce n’est pas non plus encouragement à la délinquance généralisée pour les psychanalystes.  

La personne, persona   

On en vient maintenant à la personne dont l’étymologie remonte à persona, masque. Le masque dont se revêt l’acteur dans l’Antiquité lui permet de représenter un personnage typifié. Le tragique, le comique. C’est un personnage, la personne dont la conduite est codifiée, fixée, toujours la même, quel que soit le contexte — ce qui lui donne une présence, une consistance stable, son désir et sa jouissance sont en jeu.

— À cet égard si le moi est la doublure imaginaire du sujet, la personne va au-delà et Lacan n’a pas évacué ce terme de son enseignement. La personne c’est le sujet corrélé à sa jouissance, elle est donc rapportable au fantasme. La personne est comme l’individu un faux-être, mais à l’inverse sa définition prend en compte tout en la masquant la division du sujet entre le signifiant et le réel de la jouissance. Leur confusion s’entretient par le nom propre dont la fonction est de suturer la béance de l’être du sujet.

— Quand Lacan définit à côté du tragique, du comique ou du héros, d’autres types humains c’est, me semble-t-il, toujours en référence à la personne telle qu’on vient d’en approcher la définition, ainsi :

—  Débile est celui qui n’est pas corrélé à une jouissance spécifique.

— L’idiot, c’est un peu différent, c’est celui dont la jouissance est proprement masturbatoire.

— Le riche, c’est celui qui ne peut pas jouir.

— La canaille, celui qui se retrouve bête de vouloir dérober la jouissance sans jouer le jeu du discours dont elle s’ordonne.

— Le con, c’est celui que l’on désigne de jouir toujours de la même façon invariablement. A cet égard, c’est sans doute à cause des modalités de sa jouissance non fixée du fait de sa disposition perverse polymorphe qu’on dit plus rarement d’un enfant qu’il est con.

En définitive c’est bien à partir des coordonnées structurales de la personne et non pas seulement du signifiant qu’on devrait s’efforcer de distinguer l’enfant de l’adulte, ce qui ne veut pas dire que ce soit simple ni toujours très satisfaisant.

Avec Freud  

La distinction est précise chez Freud et, s’il met l’accent dans la constitution de l’appareil psychique sur le développement d’un être qui s’accomplit en suivant l’ordre de maturation du corps — le roc du biologique étant pour Freud sa façon de prendre référence au réel comme butée — il ne distingue pas seulement l’enfant de l’adulte autour de la puberté biologique réalisée, mais par rapport à elle, les définitions qu’il donne des états du sujet (enfance, latence, puberté, adolescence, maturité) sont quand même référées aux moments cruciaux du mouvement de la structure qui s’incorpore selon la diachronie du défilé œdipien.

C’est bien dans l’assomption du complexe de castration chez le garçon et du Penis-Neid chez la fille, à travers l’Œdipe, que pour Freud se trace la ligne de partage la plus assurée entre l’enfant et l’adulte via les remaniements structuraux de la période de latence et de la puberté.

Pour Freud, avant l’Œdipe il n’y aurait pas de refoulement.  

La disposition perverse polymorphe de la sexualité infantile constitue une préhistoire, qui ne va cependant s’historiciser, c’est-à-dire se structurer aspirée par le primat du phallus, qu’à partir de l’Œdipe.

On peut quand même poser que dans son texte La Dénégation (1925) Freud en situant la Bejahung primordiale dans un moment mythique en vient au contraire à affirmer que la structure est incorporée beaucoup plus précocement, constituant le refoulement primaire proprement inaccessible, inanalysable, alors que le refoulement secondaire, freudien est accessible à l’interprétation.

Psychanalyse d’enfant, psychanalyse débile.  

Remarquons que si Freud considère le petit Hans comme un enfant il le traite comme un analysant tout à fait sensible aux finesses des effets de la parole, de sorte que s’il recommande d’accompagner les cures avec les enfants de mesures éducatives, il ne particularise pas pour autant une « psychanalyse d’enfant » pour en faire une psychanalyse infantile, c’est-à-dire débile.

Cette façon de procéder tient compte de la place de l’enfant dans la structure familiale ainsi que des autres discours qui ne lui donnent pas les moyens de disposer de ses actes.

Avec Lacan  

Si Lacan parle volontiers de l’enfant, il fait plus rarement usage du
terme d’adulte et alors le plus souvent non sans une certaine note ironique.
 
papa et maman
 
Au départ de son enseignement il n’écarte pas les termes de sevrage, puberté, maturité, climax involutif, mais il va s’efforcer surtout de porter l’accent sur les rapports du développement avec la structure.

Freud en a formulé la diachronie dans l’Œdipe, Lacan en articule la synchronie dans la métaphore paternelle  

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ce qui l’amène à écarter toute notion de psychogénèse.

Chez lui l’incorporation de la structure est beaucoup plus précoce, l’Autre du langage préexistant au sujet, la parole déterminant dès avant sa naissance non seulement son statut mais aussi la venue au monde de son être biologique.

Il va définir en deux temps d’importance inégale, l’incorporation de la structure, soit au moment du stade du miroir et celui du jeu du for-da , qui témoigneraient d’un point d’insémination de l’ordre symbolique.

Évidemment, l’accent sera de plus en plus porté sur la synchronie sans que soit écartée la diachronie, l’historiole propre à chacun, le réel du temps.

Lacan va redéployer l’Œdipe à partir de la succession des concepts de castration, frustration, privation en l’ordonnant autour de ces termes.  

Dans une large mesure il tient compte aussi de l’ordre de maturation du corps.

Il parle de la prématuration au stade du miroir avant de rapporter la notion de corps morcelé à l’effet de cisaille de la structure.

Il aborde en 1957 avec le petit Hans le problème difficile et non résolu du surgissement de l’orgasme avec ses effets de bouleversement chez l’enfant.

En 1966 il précise que l’enfant ne dispose pas de l’acte sexuel, à prendre ici au sens de relation sexuelle, Lacan n’ayant pas encore énoncé qu’« il n’y a pas de rapport sexuel » ou bien « pas d’acte sexuel » dont les énoncés vont venir plus tard.
Ce ne sont là que de brefs rappels.

Le stade du miroir reste une référence centrale où trouver les arguments de ce débat.  

Du stade du miroir il résulte que :

— du point de vue de l’adulte, l’enfant est un fantasme, celui d’un être qui est aimé, ou qui aurait dû l’être, désiré ou pas. Mais aussi bien c’est un être qui peut être maîtrisé, proie idéale pour toutes les tentatives de domestication de sa jouissance.

— du point de vue de l’enfant, l’adulte représente un idéal de maîtrise.

C’est bien à ce stade, à partir de la structure déjà incorporée que se cristallisent les identifications moïques du sujet constituantes des idéaux de la personne dont la position sexuée se réglera dans le défilé œdipien. Lacan va en donner la synchronie par le montage du graphe du désir.

Dans son enseignement le fantasme changera de statut. De sa valeur imaginaire au départ, il en passe à la valeur symbolique pour devenir fixion d’un réel propre au sujet dans sa définition d’axiome. On ne fait qu’indiquer là les différentes élaborations de Lacan articulant les rapports du sujet à l’Autre, trouvant, à travers les opérations d’aliénation-séparation leur achèvement conceptuel le plus assuré dans le développement de la logique du fantasme.

L’objet a étant élaboré permettant le réordonnancement de l’économie des jouissances.

On ne fait que retrouver ici le solide repérage des fondements de la personne en les rapportant au fantasme.  

L’enfant ou l’adulte sont des types de personne, alors évidemment « faut le temps » pour passer de l’un à l’autre, c’est pourquoi il faut bien avancer ici une définition, sans doute bien décevante, mais difficile à formuler autrement : « L’enfant n’est pas une grande personne ».

Reste pour être plus précis à distinguer l’enfant de l’adulte autour de quatre points :  

Au niveau du signifiant

L’enfant est un parlêtre, divisé par le signifiant. On peut donc adopter ici une échelle différentielle des types d’enfants dans la succession temporelle qui va de l’enfant qui parle, en passant par le moment de structure que constitue pour lui la découverte de la castration maternelle pour en arriver au point d’apprentissage de l’écriture (On doit ce repérage à Colette Soler). C’est d’expérience quotidienne au niveau phénoménologique du moins, il faudrait en donner une approche structurale.

Au niveau de la jouissance

L’enfant ne dispose pas de l’acte sexuel, n’ayant pas accès à la jouissance sexuelle qui en passe par la mise en acte du désir de l’Autre, il doit se contenter d’une jouissance purement masturbatoire. Ici on retrouve l’incidence de la castration comme limite entre l’enfant et l’adulte.

Au niveau de l’histoire

La maturation biologique du corps est un trait distinctif difficile à contourner, mais ce que nous visons ici est plutôt en référence à ce qu’on appellerait schématiquement « l’expérience de la vie ». La notion d’apprentissage vient au premier plan. L’enfant peut apprendre à savoir, même si cette acquisition d’un savoir supplémentaire n’est pas homogène au savoir inconscient. A cet égard on ne peut se passer du discours universitaire dans la formation du sujet. Dans ce cheminement l’adulte se caractériserait par un « ça suffit comme ça » alors que pour l’enfant ce n’est jamais encore assez.

Au niveau de l’acte

Que dans le discours du Maître l’enfant se définisse de ne pas pouvoir disposer des moyens de soutenir son acte ne veut pas dire pour autant qu’il ne peut pas en poser. La question se pose de savoir si l’acte analytique est possible avec l’enfant.

La réponse est oui, un enfant peut entrer dans l’acte analytique conditionné par la mise en place du sujet supposé savoir. C’est la sortie de l’acte qui reste problématique avec lui. De quelles fins d’analyse peut-on parler avec l’enfant ?

De quelles fins d’analyse peut-on parler avec l’enfant ?  

C’est un problème crucial pour la psychanalyse.

S’agit-il d’une fin suspendue à la réalisation de l’acte dans l’après-coup de la puberté ?

Au contraire peut-il y avoir construction du fantasme fondamental et traversé de celui-ci dans une passe qui comporte la destitution subjective ?

Ce sont les deux pôles extrêmes de la question, on ne tranchera pas pour aujourd’hui.

J’avais présenté une cure avec un enfant dont le terme aurait été le deuxième volet de l’alternative. C’est un pur placage, heureusement sans importance, l’élaboration théorique n’étant venue que plusieurs années après la fin de cette cure et donc sans incidence directe sur elle. L’erreur était à mes frais.
 
sr

Patrick Valas : « Qu’est-qu’un enfant ? » In Analytica, nº51 : Colloque Cereda. L’enfant et la jouissance. Navarin Éditeur/Diffusion Seuil. 12/1987.