Daniel Pendanx, Le nouveau monde


Document du samedi 24 septembre 2011
Article mis à jour le 23 septembre 2011
par  P. Valas
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je suis math
 

[Ce texte fait suite au projet en cours de mise en place de badgeuses électroniques, visant au contrôle et à la gestion des emplois du temps, et au-delà, lit-on, à la « gestion des ressources », de l’ensemble des services et établissements d’une vieille Association bordelaise. Ecrit en première intention à l’adresse de mes collègues, puis publié sur le forum du site Œdipe, je le propose ici légèrement modifié.]



LE NOUVEAU MONDE  

« Il a parlé et ce fut fait. Il a commandé et ce fut réalisé. » (Psaume XXXIII, 9). Ce verset fantastique, les conquérants l’ont pris à leur compte. Et cette croyance en la toute-puissance, le Management l’appelle aujourd’hui « Efficiency », « Efficacité ».
Pierre Legendre (in Dominium Mundi / L’Empire du Management, p.27)

La machine hi-tech et le nouveau monde institutionnel.  

 
bouffon
 

Qu’est-ce qu’on nous veut avec cette badgeuse, hi-tech de la vieille « pointeuse » ? Que nous veut là le pouvoir gestionnaire ? Le sait-il lui-même ? Sait-il combien les rationalisations d’usage, celles de la gestion efficace, se soutiennent de la passion enfouie d’être l’Autre, du désir du forcené, de l’emprise, de cette éternelle volonté de puissance tapie au fond de l’être ?

C’est ainsi je crois qu’il nous faut d’abord prendre et recevoir ce qui nous tombe dessus, sous le nom, arrêtez vous-y, de badgeuse – par un questionnement adéquat, sur le pouvoir et le désir.

Ce questionnement, il nous regarde, il regarde chacun à l’intérieur, et c’est bien d’ailleurs pour cela que les ça-va-de-soi (la formule est d’Oury) le refusent.

Il regarde chacun à l’intérieur, c’est dire qu’il nous implique chacun dans notre rapport à l’institution, dans ce qu’il en est, à l’intérieur de nous, du lien aux figures institutionnelles.

Faire badger, c’est au premier chef, manœuvrer ce lien intérieur, l’assujettissement primordial du sujet à l’institutionnalité, au social. Ce lien, la psychanalyse l’éclaire et en soutient l’énigme sous la notion de transfert institutionnel (ou amour politique) – soit le mode même de jouissance et de servitude, d’identification, que chacun, en tant que sujet du désir, du désir inconscient, entretient aux figures tutélaires institutionnelles.

Et je ne vais pas vous faire un dessin, cette imposition bureaucratique généralisée de la badgeuse, que rien d’une bonne organisation et de nos pratiques (dont le rendre compte est institué) ne réclame, tout au contraire, vient manipuler ce lien des sujets à l’institution dans un sens qui ne va malheureusement pas dans le bon sens – si tout du moins par « bon sens », peu ou prou hors surmoi, on entend ce qui pousse à l’émancipation, à la responsabilité adulte et à l’étayage de cette fonction parentale médiane que chacun a à exercer dans nos métiers.

Ce qui se machine là, derrière cette affaire, n’est à tout prendre qu’une manifestation de l’extension en cours, dans notre milieu professionnel, de l’empire de la techno-science gestionnaire – empire auquel a souscrit, sans discernement, un management laissé ignorant de l’horizon généalogique et de la structure dans lesquels il se trouve lui-même symboliquement inscrit. [Je dis « laissé ignorant » : il y a là une lourde responsabilité du monde intellectuel et des analystes qui n’ont cessé d’afficher leur mépris à l’égard des managers, comme d’ailleurs à l’égard des juges, les uns comme les autres supposés n’avoir nulle vocation à la dignité du Symbolique… Il n’y a dès lors guère à s’étonner que ceux-là, désertant leur propre spécificité symbolique, se soient tournés vers les sciences sociales et comportementales, les dites « sciences humaines »…]

C’est pour le pouvoir gestionnaire, légitimé à manipuler « les ressources humaines » depuis des lustres par un pouvoir politique qui a baissé casaque, et s’y trouve lui-même identifié, une façon d’inscrire plus avant, dans le fil du vieux paternalisme, son allégeance à la Techno-science comportementaliste. Et il nous y embarque, en nous marquant nous aussi comme sujets de la nouvelle Référence. Dans le parc humain, tout commence par la marque.

Il faut lire les propos justifiant et rationalisant la nécessité de cette mise en place coûteuse des badgeuses, et assurément pour nos pratiques, pleine de complications, et de là s’interroger sur les identifications et les idéaux qui gouvernent ce discours. On y perçoit le fantasme totalitaire d’uniformisation des pratiques, sous l’imperium des « référentiels » insufflés par les « experts »…
Pour ce management les praticiens deviennent, selon les termes consacrés, une ressource. Un pas a été franchi, avant nous étions les salariés, les personnels.
Alors moi j’aimerais qu’on s’adresse à nous dorénavant ainsi :
« Mesdames et Messieurs les ressources, bonjour… »
Il faut mettre cela en scène, en roman ! C’est indispensable, pour se sauver ! Quelques uns le font, comme Houellebecq, qui a la vision de tout cela…

Ce mot de « ressource », porté aujourd’hui au firmament du discours des vieilles Association du travail social, me fait penser à ce mot cynique de Staline, affirmant que « l’homme est le capital le plus précieux ». Notez aussi que ce même Staline, joyeux humaniste comme chacun sait, était un fan, selon une autre de ses formules célèbres, « du sens pratique américain »… (Il voulait « unir ce sens pratique américain à l’enthousiasme révolutionnaire communiste »…)

Voyez-vous, l’empire de la Technique et de la Science, que les plus grands poètes et philosophes comme René Char ou Heidegger ont si bien vu venir, n’arrive pas de nulle part. C’est très intéressant de réfléchir au fait que capitalisme et communisme ont eu ce tronc commun, le même esprit de conquête… qui nous a donné le Management occidental, mondialisé… Mais laissons cela….

Nos managers donc, pleins d’humanisme of course, et de convivialité hédoniste n’est-ce pas, ne répugnent pas davantage que la plupart à se faire dorer et à dorer la pilule. Le plus essentiel reste de savoir : quel est ce goût des humains à dorer et à se faire dorer la pilule ? Il y a quelques textes majeurs à conseiller ici, pour qui ne veut pas mourir trop idiot. Par exemple le Discours de la servitude volontaire de La Boétie, ou bien L’avenir de l’illusion, de Freud.

Puis-je insister sur mon interprétation ?

Ce qu’on nous veut avec la badgeuse ce n’est donc pas seulement nous mettre le coup de pied de l’âne (avant que l’âne, patience, c’est aussi son destin, ne disparaisse), ce n’est pas seulement, sous les rationalisations d’usage, contrôler, jouir du pouvoir sur notre dos, non, ce qu’on nous veut c’est en vérité, plus profondément, et je le crains pour le pire, nous mettre au pli du nouvel Absolu. Mon cher Legendre dirait, au pli « du fonctionnel, de la pure technicité ». Un Absolu qui nous mène dans un Nouveau monde institutionnel, hors parole, dont nous ne soupçonnons pas encore très bien le prix de meurtres du sujet et de sacrifiés à la Cause qu’il comportera…

Je dis on car c’est bien « on » - le on groupal, monobloc, du fondamentalisme technocratique -, qui gouverne ce discours, le discours du Ventriloque, Grand Autre incarné qui tire les ficelles, les ficelles de ses marionnettes. Maître d’exception n’est-ce pas, que certains identifient au Coach, au Directeur… Le discours de l’hystérique a toujours produit ses propres marionnettistes. Il en fixe le texte et les rôles, le texte homo-sexué, celui de son propre fantasme.

Je ne peux toutefois en rester à ces brèves et trop rapides remarques, sans relever auprès de mes chers collègues, et au-delà d’eux, la question de savoir « comment en sommes-nous arrivés là ? ».

L’empire de la techno-gestion, avec son côté omnipotent, sa pente à se mêler de tout, etson potentiel de « meurtre » et de passage à l’acte, ne serait-il pas aussi notre propre œuvre, notre propre monstre, autrement dit la conséquence de la façon dont nos milieux professionnels, ceux qui ont mené le bal, théologisant le discours clinique, ont agi dans l’illusion de « l’autre institution », celle du « nouveau lien social », en ne cessant au fond de chercher à mettre au pli de nos désirs les plus primitifs, de nos fantasmes, l’habitat institutionnel, le lit institutionnel du sujet ?

Si aujourd’hui la techno-gestion annule le sens, le comportementalisme triomphe de la clinique, si l’espace tiers se réduit, et s’annonce le Nouveau monde institutionnel – ce monde des hors-paroles, géré par la Technique et une Bureaucratie patriote très affutée –, ne serait-ce aussi le signe de notre échec à faire vivre une démocratie institutionnelle, à élaborer, dans et par la parole, notre propre transfert politique sur l’institution, notre lien commun à l’Etat de Droit, et à ainsi construire, plus humblement, un monde commun ?

Alors je rabâche : nous ne saurons faire face au rouleau compresseur, celui des dérives techno-comportementalistes,scientistes, si tout aussi bien les praticiens que les directions institutionnelles, gestionnaires, ne reconquièrent le sens de l’ordinaire, j’entends là le sens de la structure et du tragique (dont Œdipe est le nom) – ce sens du Négatif, du Réel (de l’Impossible), qui seul, par le biais du langage et de la parole, civilise et humanise les passants que nous sommes.

Mais il faut toutefois pour cela payer de sa personne, payer sa dette et accepter de se mettre au pli – pas au pli du fantasme des nouveaux Procuste, chers idiots qui vous y trouvez en vérité identifiés, mais au pli de la Limite, de la Loi. Ce qui n’est en rien promouvoir un familialisme ou augurer d’une modélisation quelconque de la jouissance…

Un dernier mot. L’enjeu aujourd’hui le plus essentiel reste un enjeu dans la pensée, la pensée anthropologique, et avant même, un enjeu de position, qui touche à notre propre division (ou castration) institutionnelle. Cet enjeu, toujours devant nous, tout à la fois ouvert et trahi par les Lumières, s’engage dans la capacité à élaborer et soutenir un savoir qui comme disait Lacan, « ne fut hommage à aucun pouvoir » – le savoir de l’interprète, le savoir de la clinique. Seulement, comme l’ajoutait Lacan dans ce même propos (in Je parle aux murs, Seuil, 2011) : « … on a bien le regret de devoir constater que ceux qui se sont employés à cet office étaient un peu trop dans des positions de valets par rapport à un certain type de maîtres – assez heureux et florissants… ».

Cette dérive du savoir clinicien dans le discours des maîtres, pour ce qui concerne la psychanalyse, se nomme tout simplement « psychanalysme ». Voilà un tour de passe-passe qui pèse encore lourdement dans nos milieux, qui n’ont cessé d’occulter ou d’évider la Question juridique, institutionnelle, autrement dit la constitution langagière juridique, institutionnelle, de la structure, du sujet, de la parole.

Daniel Pendanx
Le 22 septembre 2011


Commentaires

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mercredi 7 décembre 2011 à 16h21 - par  Gárate

En exergue encore :

« JAM : Les psychologues, les psychothérapeutes, les psychiatres, tous les travailleurs de la santé mentale c’est à la base et à la dure qu’ils se coltinent toute la misère du monde ; et le psychanalyste dans tout ça ?

J.L. : C’est certain que se coltiner la misère comme vous dites, c’est entrer dans le discours qui la conditionne, ne serait-ce qu’au titre d’y protester. Rien que dire ceci, me donne position—que certains situeront de réprouver la politique. Ce que, quant à moi, je tiens pour quiconque exclu. Au reste les psycho —quels qu’ils soient qui s’emploient à votre supposé coltinage, n’ont pas à protester, mais à collaborer. Qu’ils le sachent ou pas, c’est ce qu’ils font.

Télévision (1974) »

C’était il y a très longtemps, vers 1981 je crois ; vous veniez d’intégrer cette institution bordelaise que vous citez sans la nommer, et quelqu’un qui vous accueillait avec sympathie vous a dit : « Mon ami m’a dit qu’il avait enseigné dans votre promotion” … Vous lui avez répondu : »Oh, nous nous sommes enseignés l’un l’autre"…

Qu’avons-nous appris alors, l’un de l’autre, 30 ans après ?

• De cette pratique de collaboration où vous exercez toujours, • de cette position que vous définissez comme « fonction parentale médiane », • de la différence entre la structure, asservie au système, dont elle exécute le mandat, avec l’institution, compromis d’un sujet à l’œuvre, qui fonde sa parole et crée un espace de subversion créative… • Qu’avons-nous appris de la différence entre transgression et subversion ?

J’ai lu votre texte dans le détail, il est difficile, compliqué parfois, souvent verbeux ; je l’ai lu dans ses différentes versions, sur Psychassoc, Œdipe, le site de Patrick Valas. Mon dieu ! Que dire ?

Je m’intéresse depuis longtemps à ce que j’appelle « la clinique du Travail Social » et, même si je ne partage pas toujours leurs approches, j’estime et je respecte les élaborations que soutiennent Joseph Rouzel ou Jeanne Lafont, Les Allione aussi, Oury…

Mais il y a quelque chose dans vos tonitruances, qui me fait peur, me terrorise, me totalise. Quelque chose qui me rappelle le sectarisme de certains groupuscules qui confondaient la révolution avec la dictature du prolétariat, et accusaient toute divergence d’insolidaire, allant jusqu’à l’insulte, la sommation, l’accusation de collaboration, la délation et l’appel à la vindicte.

La fonction « Travail Social » n’est pas, de mon point de vue, une « fonction parentale médiane », comme vous dites, mais une « pratique de promotion du symbolique » qui, à l’occasion, peut constituer l’étayage, au sans de mon ami Claude Allione (holding), d’une fonction paternelle défaillante.

Elle n’est pas sexuée, pas le fait, donc, d’un homme ou d’une femme, pas plus que d’un couple, et ceci parce que, plus que de la différence sexuelle, elle s’instaure de la séparation entre le un et le deux, dans la mesure de la distance du « un » au « deux ».

Vous parlez de « castration », mais vous ne dites rien de votre rapport au manque.

Bien sûr les structures de Travail Social son envahies par le rêve totalitaire d’une administration en quête de pouvoir, la question est de savoir s’il s’agit d’y répondre dans une rivalité de jouissance : « tu me badges - je me débadge », soit par une transgression du règlement intérieur qu’invoque la structure ou plutôt, dans une position qui me semblerait correspondre avec une éthique du désir, en se centrant sur l’acte : ni « pour » ni « contre » les règles édictées, mais au service de l’acte, comme acte éducatif, ou psychanalytique, car du point de vue du symbolique, ils ne sont pas différents !

Vous dites que l’institution qui vous emploie n’agit pas dans le « bon sens »… Pourquoi n’iriez-vous pas lui redonner le « bon » dans les instances politiques qui en définissent la politique ? Mais alors, renoncez à la clinique, renoncez au service de ce rien où se fonde l’inouï d’un acte qui ne vous appartient pas, mais qui ne peut naître qu’avec la présence du travailleur social : le secrétaire de la parole à venir, celui qui en garantie la tenue tout en taisant les contenus dont il n’est pas maître.

Faut-il pointer ? La belle affaire ! L’inopérant de ce pointage, comme celui des évaluations, tombera de son propre poids, si les praticiens le suivent à la lettre et au plus près de leur acte : celui-ci montrera bien, dans ses ravissements, les ravinements de la lettre lorsqu’elle est « imposture ».

Monsieur, s’il vous plaît, ne vous laissez pas aller au terrorisme et au totalitarisme de la pensée —quel que fut le gendre—

Dénudez votre parole au risque de son tranchant et livrez-là avec bienveillance, aux aspérités des autres.

croyez en l’expression de ma parfaite considération

Ignacio Gárate

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