Françoise Delbos : La passe, et si c’était du vent ?


Document du samedi 21 novembre 2015
Article mis à jour le 12 février 2014
par  P. Valas

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Françoise Delbos : La passe, et si c’était du vent ?
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Françoise Delbos : La passe, et si c’était du vent ?

Et si la passe, c’était du vent ?? (Françoise Delbos)

"Le vent dont il s’agit, je sais en être responsable.
Ce que j’apprécie avant tout dans ceux qui veulent bien gonfler leur voile de ce vent, c’est la façon dont ils l’attrapent, c’est l’authenticité de leur navigation«  »Qu’est-ce qui peut venir dans la boule de quelqu’un pour s’autoriser d’être analyste ?" : telle était la question que se posait Lacan, rappelle -t-il aux Assises de l’EFP à Deauville en 78.
La passe était censée permettre d’en comprendre quelque chose, et la conclusion de Lacan fut :« Bien entendu, c’est un échec complet cette passe », « tel que maintenant j’en arrive à le penser, la psychanalyse est intransmissible.

C’est bien ennuyeux.
C’est bien ennuyeux que chaque psychanalyste soit forcé – puisqu’il faut bien qu’il y soit forcé- de réinventer la psychanalyse. » et aussi : « Si j’ai dit à Lille que la passe m’avait déçu, c’est bien pour ça, pour le fait qu’il faille que chaque psychanalyste réinvente, d’après ce qu’il a réussi à retirer du fait d’avoir été un temps psychanalysant, que chaque psychanalyste réinvente la façon dont la psychanalyse peut durer » ".

Notre conception de la passe doit prendre en compte cette conclusion, et, si on préserve la passe, se poser la question en termes de : comment ça se passe, cette transmission de la psychanalyse qui nécessite sa réinvention ?

Qu’est-ce que la passe permet, à quoi sert-elle, que serre-t-elle, que permet-elle de repérer, d’apprendre ?

Si la question de la transmission de la psychanalyse est à reformuler ainsi, « La psychanalyse est intransmissible, c’est à chaque analyste de la réinventer », cela implique que la procédure de la passe consiste à prendre acte qu’il y a quelqu’un en position d’analyste, c.-à-d. qu’il y a du désir de l’analyste chez le passant.
(Qu’est-ce qui se passe, quand ça ne passe pas ? Quand il n’y a pas nomination ?
Cela peut être que le passant n’est pas dans ce temps-là, ou bien qu’il l’est peut-être mais que le cartel n’a pu l’entendre, c-à-d que, au-delà de toute tentative de repérage de la part des membres du cartel, les témoignages croisés des passeurs ne produisent pas d’effets.)

Car si la psychanalyse ne se transmet pas, ne serait-ce pas plutôt le désir de l’analyste qui se transmet, de façon tout à fait paradoxale, puisque c’est à la fin de sa cure, quand il y a chute du Sujet supposé Savoir, que l’analysant peut être amené à décider d’occuper cette place ? Il n’est donc plus dans un rapport de transmission sur le type filiation, ou flambeau qui se transmet de génération en génération, mais sur un mode très particulier, spécifique à la psychanalyse (et peut-être à l’art ?)
Qu’il y ait du désir de l’analyste, que le passant soit dans ce moment-là où ce qu’il (dés)est produit des effets, c’est ce dont la procédure peut se faire le témoin, au sens du témoin : ce petit bâton qu’on se refile dans certaines courses, côté passeurs, et côté membres du cartel, au sens de ceux qui assistent à un évènement, qui sont pris dans un acte.
A ceci près que si le bâton, le témoin, a une certaine consistance, on ne peut en dire autant du désir de l’analyste : il est plutôt comme le furet de la chanson « il est passé par ici, il repassera par là » …se dérobant à toute prise dans une définition, à tout savoir consistant, il tire son pouvoir de subversion de cette place vide, ce creux, cette inconsistance, cet évidement qui maintient un écart entre les discours institués. Il est le coin qui laisse ouvert le discours, qui permet de déplacer les questions.

Etre analyste est toujours éphémère, incertain, comme l’acte : ponctuel, et vérifiable seulement dans l’après-coup de l’effet, dans l’après-coup de ce qui aura été produit.

Il n’y a que l’attention portée au Réel dans les témoignages portés par les passeurs et les effets de transmission qui en résultent qui peuvent attester qu’il y a eu passe, qu’il y a eu désir de l’analyste, c.-à-d. pousse à la trouvaille.

Sur quoi le passant est-il nommé AE ?

Il ne le sait pas lui-même, heureusement, mais les membres du cartel le savent-ils, eux ? Ils ne peuvent dire qu’une chose, c’est que ça a produit des effets, que « ce truc, il l’a », que quelque chose s’est passé, est passé.

C’est ce passage-là, cet effet, qui est nommé.
Soit quelque chose là aussi de ponctuel, de singulier, d’évanescent.
Ce ne peut pas être une garantie (donc une vérification qu’il y a de l’analyste « selon les règles »)

Pour Lacan, il s’agissait d’en apprendre quelque chose (« qu’est-ce qui se passe dans la boule… » ) Or, « c’est un échec » : on ne peut en faire un savoir établi, cumulable, une règle, une direction , du genre : « pour qu’il y ait désir de l’analyste, il faut ceci et cela » (soit une série de critères : chute du Sujet supposé Savoir, traversée du fantasme, etc…) .
Car ce n’est pas ainsi que cela se présente, du moins pas forcément. Ou bien ça peut se présenter ainsi et ne pas produire d’effets sur les passeurs, le cartel, ça peut ne pas passer.
Mais en tous cas, ce n’est pas ça qui compte.
Est-ce que pour autant on n’en apprend rien ?

Entre le rien et ce qui compte, il y a une écriture (« tout dépendra des écrits à venir » ), il y a des lettres (AE).

Le rien, la place vide, d’être nommée zéro, d’être écrite 0, est devenue cette force invisible qui décuple les autres chiffres.
Le zéro, auparavant nommé « chiffre », venait après un long parcours, une longue histoire, du mot« cîfr », ou « sifer », qui a donné également le mot zéphir : le vent, le zef, cette force invisible qui déplace les bateaux sur la route des encens, transportant savoirs et objets de commerce, permettant que s’échangent contes et techniques, sciences et sagesses, que se transmette, se refile ce qui relie les hommes entre eux dans leurs comptes et leurs marchandises, leurs richesses, leurs inventions et leurs questions.

Et si la passe, c’était du vent ?

Si de ce trou, de ce creux, de cette place vide, de cet évidement produit par la cure analytique, la passe permettait qu’il se littoralise en AE, qu’il devienne un zéro : du rien dont fait un chiffre, dont on fait une écriture et dont on en reconnait et nomme la force invisible qui déplace, qui a des effets… ?

La nomination A.E. serait alors la transformation d’une trace en écriture : ce qui s’est littéralisé, littoralisé d’un passage : c’est passé.

C’est un reste de ce moment de passage où il se peut que le passant parvienne à faire passer ce qui l’a saisi, ce qu’il a saisi dans son parcours, et comment il va s’en faire porteur pour d’autres. La nomination vient attester de ce reste, de cette production, de ce que ça a produit un effet, sur les cartels de passe. C’est un acte, le cartel atteste de ce que cet acte a eu un effet, en le nommant.

Telle Janus, le dieu des commencements et des fins, des choix, des clés et des portes, la nomination AE a double visage : elle est à la fois tournée du côté du réel en jeu dans ce moment de passage (et c’est ce qui provoque la subversion, qui bouscule, mais aussi qui peut faire horreur, être insupportable) et du côté du symbolique : le dispositif formel constitué par la procédure ( témoignages croisés des passeurs, cartels de passe, accueil de la communauté à l’AE nouveau qui vient d’être nommé, temporalité spécifique) pour border le réel entr’aperçu dans cette passe. D’où le sentiment de grâce, d’heureuse trouvaille, de ravissement même, comme devant certaines œuvres d’art, picturales ou sonores, où l’objet se trouve enserré ou inséré selon des modalités qui nous le rendent cernables plutôt qu’accessible. mais ce versant du symbolique ne peut se figer en critères, pas plus que l’œuvre d’art ne peut s’ériger en modèle.

Ce serait tirer la passe du côté de la garantie, et passer de l’œuvre à la manœuvre.

Lacan a distingué compétence et performance en disant que la passe ne juge pas d’une compétence, mais d’une performance .

La compétence renvoie au langage, alors que la performance renvoie à l’usage de la parole : les paroles performatives constituent un acte, elles engagent quelque chose entre celui qui les énonce et celui qui les entend, « elles transforment le rapport intersubjectif, et sont de l’ordre de la parole. Une parole à quoi on devra se tenir »

Je cite la transcription de l’intervention de Clavreul, évoquant à ce sujet les premières œuvres de Freud :

« A cette époque, les articulations théoriques langagières du discours psychanalytiques ne sont pas encore constituées.
Rien ou presque ne peut y être épinglé de l’ordre de la compétence, et pourtant on peut déjà parfaitement y reconnaitre des performances authentiquement analytiques.

Ces œuvres sont, à l’évidence, promesse et engagement pour des reprises et développement ultérieurs ; la compétence s’y constitue déjà mais seulement comme étant à l’horizon de ce qui est engagé, et c’est la performance qui fait la valeur inestimable des premiers textes de Freud.

De toute façon le psychanalyste est dans la compétence langagière qui est non seulement celle du discours psychanalytique mais celle de son patient. Mais ceci ne supprime nullement le fait que la performance est à renouveler non seulement pour chaque patient mais à tout moment de toute psychanalyse.

Plutôt que de parler de la nécessité pour le psychanalyste de théoriser, d’inventer pour chaque patient, il serait plus modeste et plus fécond de dire qu’on n’échappe pas à la nécessité de la performance »
Et il en conclut :
« Pour en revenir à la passe, c’est évidemment d’une performance qu’il s’agit de juger, et ceci a toute son importance parce que le moment de conclure n’a pas du tout la même signification quand il s’agit de conclure sur une performance ou sur une compétence (…) L’opposition entre compétence et performance fait apparaitre que le principe qui fonctionne dans la passe est tout différent de celui d’un examen de la Faculté »

Si on tire la nomination du côté du contrôle, de la vérification que tel est bien passé, on aura des critères, et on risque de faire de celui qui aura été nommé AE un analyste garanti, patenté, autorisé par l’école ou l’association qui l’aura nommé. Il sera alors AE au sens d’Analyste de l’Ecole (l’institution) et non analyste du faire école.
Du temps de l’EFP, il n’y avait qu’une Ecole, où les AE étaient inscrits. L’institution « Ecole » et le « faire école » étaient superposés au même lieu…mais après la dissolution de l’EFP en 1980, et l’éparpillement des analystes se réclamant de son enseignement dans des écoles et associations de plus en plus nombreuses, la question se pose de savoir de quelle école est l’AE -Analyste de l’Ecole…

Il me semble que ce serait …« passer » à côté des enjeux d’une nomination AE que de considérer que l’AE est Analyste d’un lieu institutionnel particulier, que celui-ci s’appelle Ecole ou Association.

Lacan, dans sa lettre aux Italiens, répond aux analystes italiens qui l’avaient contacté à ce sujet, de faire école, il ne leur parle pas de faire une école. Ceci est cohérent avec la conception de la passe comme performance, comme engagement concernant la transmission. Ce qui renvoie à ce mode de transmission particulier qu’est la passe et qui est lié à l’enseignement de Lacan.

« L’Analyste de l’Ecole » peut ainsi être entendu de deux façons :

  • soit l’analyste produit par l’Ecole, c-à-d le lieu institutionnel, (Ecole ou association) qui sera alors tenté de se mettre en position de le garantir.
  • soit celui que l’école accepte de mettre en position d’analyste, lui supposant un savoir y faire et acceptant de se soumettre aux effets que cette nomination va provoquer dans l’Ecole, dans l’institution : ceux d’apporter un savoir nouveau, inédit.

Un AE nouveau (et non un nouvel AE, qui constituerait un de plus dans une série, comme le précise J. Attal) impliquant un renouvellement des figures instituées du savoir.
Là aussi, la nomination AE constitue un bord, et comme Janus, elle est tournée à la fois vers le lieu institutionnel où la procédure a été mise en place, permettant d’en trouer, d’en décompléter le tissu ( « La nomination, c’est la seule chose dont nous soyons sûrs que ça fasse trou » ) et faisant école, fait lien avec la communauté des analystes, cet étrange oxymore qu’est la« communauté d’expérience ».

Oxymore, car une expérience étant toujours singulière, c’est une gageure que de faire communauté de ceux qui s’y sont confrontés.

D’où : un AE, s’il est nommé dans une procédure qui tient compte du réel en jeu et de ce que la passe est une procédure qui relève de la performance et non de l’évaluation d’une compétence, est AE dans/hors de toute Ecole-institution.

Il en est un bord et une ouverture.

Il a juste à œuvrer pour la transmission de la psychanalyse, à sa façon, singulière ( « Faites comme moi, n’imitez personne ») , à réinventer « la façon dont la psychanalyse peut durer », à s’en faire responsable, au sens de tenter de répondre à une question qui demeurera toujours ouverte, de se faire le porteur, le témoin de cette question, pour pouvoir la refiler à d’autres. C’est cette question qui fait la transmission, et non les réponses institués qui pourraient y être apportées, et l’obtureraient.

Ce qui objecte à toute théorie de la passe, au sens où cela impliquerait des « attendus » de cette expérience, alors qu’on ne peut qu’en espérer de l’inattendu.

La passe, ne serait-ce pas du vent… ?

Le désir de l’analyste ne peut se laisser enfermer dans une définition, dans une évaluation.

Si c’est à cela qu’aurait servi la passe, alors ce serait un échec, cette passe, évidemment.

Le désir de l’analyste opère en tant qu’il produit des effets, qu’il déplace, comme le vent.
Du vent enfermé dans une petite boite, ce n’est plus du vent.

Le désir de l’analyste enfermé dans une définition ou une série de critères (traversée du fantasme, etc.), ce n’est plus quelque chose qui est du côté du discours analytique, mais du côté du contrôle, de l’évaluation, de la garantie.

La passe, versus institution, c’est cette ouverture, cette porte ouverte qui fait courant d’air, qui permet d’AErer, de déplacer les certitudes et les pouvoirs établis.

Ça décoiffe, ça ébouriffe, ça peut hérisser.

Quelquefois, ce courant d’air se transforme en bourrasque, il y a des portes qui claquent, des écrits qui s’envolent, des paroles qui s’échappent, qui tourbillonnent…puis tout semble s’apaiser à nouveau…mais il y faut ce petit filet d’air, pour ne pas retomber dans le faux confort des savoirs et des pouvoirs établis.

Pour que ce qui fait le vif de l’analyse ne s’é-vente pas, mais continue de pouvoir s’in-venter.

c C c C c
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C C C
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