INDOCHINE


Document du jeudi 6 octobre 2011
Article mis à jour le 14 octobre 2015
par  P. Valas

 
les freres valas

 

Théméricourt

Je suis né, de ma mère d’abord et de mon père ensuite, un 27 avril pendant la guerre, à Hanoï, au Tonkin, en Indochine.

Qui était colonie française en cette époque.

J’ai été nourri au sein par ma mère, bien que je ne m’en souvienne pas.

Tout s’est bien passé jusqu’en 1945.

L’Indochine française était occupée par les troupes japonaises, mais un accord avait été signé entre Vichy, De Gaulle et l’Empire de Hiro-Hito.

Il stipulait que l’administration française continuait à administrer le pays, et que l’Armée française conservait ses prérogatives et ses armes.

Elle devait assurer la sécurité de toute la péninsule indochinoise : Cambodge, Laos, et Indochine.

Il fallait lutter contre le banditisme, et la montée en puissance des communistes vietnamiens.

J’ai 4 frères, Alain, Christian, Jean, Patrick et moi.

Nous étions heureux comme jamais ne le serions plus.

Mon père Chef de Bataillon dans l’infanterie coloniale, était toujours en opération.

Ce qui ne veut pas dire qu’il était absent dans le complexe, sinon dans la vie quotidienne de la famille.

Avec lui ça a toujours été comme ça.

Mais il a toujours su maintenir de lui un mode de présence rassurant.

Ma mère curieusement j’ai peu de souvenirs d’elle.

Sans doute parce que j’étais confié à ma petite Teeba adorée.

Elle me faisait manger vietnamien, me couchait le soir et me levait le matin.

Il parait que tous les 4 nous parlions entre nous vietnamien.

C’était pourtant interdit, mais mes parents étaient tolérants.

Il faut bien comprendre ici la différence fondamentale qu’il y a entre un occidental et un oriental.

Vous les occidentaux, vous êtes de culture judéo-chrétienne, aussi êtes-vous toujours dans un rapport à l’autre d’amour ou de haine.

D’où cet étrange mot la frérocité.

Où l’ai-je entendu ?

L’horreur !

Pour nous asiatiques (je le suis par culture, et non pas par nature, si on peut dire les choses ainsi), les choses sont radicalement différentes.

L’autre nous est indifférent, ce qui veut dire que nous le laissons à son mode de jouissance, et du coup le racisme est très rare en nos contrées.

Nous ne savons même pas ce que veut dire l’antisémitisme.

Bien sûr il peut nous arriver d’être violent et féroce même, mais à la guerre surtout, ce qui est de bonne guerre, si vous me permettez ce jeu de lalangue.

La situation se compliqua après que les américains eurent lancé ce que disait un communiqué laconique à la radio en ces termes :

« Un bombe d’un type nouveau, dite Bombe A, vient d’être lâchée par l’aviation US, sur une importante ville japonaise ».

Ce devait être au début 1945.

Les autorités japonaises en sont restées pétrifiées, devant l’ampleur du désastre.

Les rues d’Hanoï et ses marchés étaient toujours aussi animées qu’elles étaient fleuries.

Vraiment les annamites sont extraordinaires.

J’avais 3 ans et Christian 4, nous allions seul, à pied à l’école.

Il arrivait parfois, surtout quand j’étais fatigué, que pour rentrer à la maison Christian me faisait monter dans un pousse-pousse.

Il indiquait la route au nyakoué, en lui disant « boy c’est par là ».

Donc, après Hiroshima, les américains ont commencé à bombarder l’Indochine, pour déloger les japonais.

La technique bombardante des ricains a toujours été la même.

On envoie une escadrille de super- forteresses volantes, elle lâche une pluie de bombes de 10000 mètres d’altitude.

Y’a des chapelets de bombes qui tombent pendant des heures, après quoi, tout est rasé.

Ne reste plus qu’à faire pousser le gazon, c’est l’expression usitée.

Ce qui prouve que nous sommes à peine moins cruels qu’Attila.

Pour d’autres types de bombes on dispose de toute une gamme, un florilège en quelque sorte d’expression : Pour une bombe A on aura une patinoire, un miroir ou encore une vitre.

Pendant les bombardements, quotidiens, de jour comme de nuit, les sirènes nous vrillaient les oreilles.

Il fallait se précipiter, quitter la maison et rejoindre le dérisoire abri d’une tranchée.

Je ne savais pas où était mon père.

Dans l’abri ma mère parlait et jouait au bridge avec des amis.

Nous les enfants, nous jouions à attraper une anguille glissante, que le légionnaire en charge de nous, avait placée pour cela dans une grande bassine d’eau.

Il était interdit de sortir de la tranchée, surtout la nuit, même pour attraper une luciole, ou un éclat de bombe, ou encore quelques coccinelles dorées.

On nous préparait des Pho fabuleux.

Dehors, l’orage, faisait rage.

Bruits de bombes, rafales de DCA, ça faisait des éclairs qui zébraient le ciel.

Il y avait aussi des pinceaux lumineux qui balayaient le firmament.

Il y avait aussi des balles traçantes qui partaient de partout vers le ciel étoilé.

Le vrombissement des moteurs d’avion me remplissaient de bonheur.

J’ai arrêté de faire pipi au lit et des cauchemars aussi.

Les japonais s’agitaient, il y avait des barrages partout.

On ne pouvait plus aller à l’école.

Un jour une voiture avec un haut-parleur sillonnait Hanoï en hurlant :

« Tous les officiers et les hommes de troupe doivent rejoindre la Citadelle demain à l’aube en grande tenue ».

Mais où était Papa ?

Le lendemain, à l’aube les soldats se pressaient dans les rues curieusement désertes.

Aux carrefours, ils étaient attendus par des automitrailleuses japonaises.

Ce fut un massacre, pas un seul survivant.

Je me souviens maman et mes trois frères, maman qui avait l’air de chercher quelque chose.

Je lui ai demandé : « D’où viennent ces bonhommes tout rouge par terre ? »

Elle m’a dit que c’étaient des mendiants.

J’étais rassuré, je me suis remis à faire pipi au lit.

Et des cauchemars.

Je me suis arrêté de grandir, mais alors presque définitivement.

Je n’ai pas pu aller plus haut que 1m 63 — c’est commode d’être petit, ça permet de se cacher dans un placard, ou le tiroir d’une commode.

Le machoui ne m’y trouvera pas.

Je suis quand même parvenu à lire et à écrire vers les 11 ans.

Les soldats français ne se sont pas laissés faire par les nippons.

Presque toute la garnison d’Hanoï y est passée.

Sauf le régiment du général Alessandri, qui a pu se dégager et rejoindre les troupes chinoises nationalistes vers le nord, pour redescendre attaquer les nippons.

Le chef militaire de la Citadelle a refusé de déposer les armes, lui et tous ses hommes ont été massacrés.

Il restait encore 1500 soldats français vivants.

Les nippons qui ne voulaient plus perdre d’hommes, ont promis aux survivants français que s’ils se rendaient, ils seraient traités en prisonniers de guerre, avec honneur et humanité.

Il a fallu plusieurs jours aux soldats japonais pour décapiter en place publique et au sabre quelques 250 soldats français prisonniers.

On les choisissait au hasard pour l’exemple.

Nous étions seuls à Hanoï, avec maman et mes frères.

Toutes les nuits nous dormions ensembles blottis contre notre mère.

Il y avait des manifestations hurlantes dehors :

« À mort les français, à mort les français ! »

Difficile de quitter Hanoï.

La ville avait déjà été évacuée par tous ses fonctionnaires civils.

Ils avaient pris les billets d’évacuation d’urgence réservés aux femmes et aux enfants des soldats qui étaient au front contenant l’ennemi.

Les civils avaient eus les leurs 3 mois auparavant.

Ma mère nous prit à bras le corps, on s’est trouvés embarqués dans un bateau-à-aubes, à fond plat, comme ceux du Mississipi.

Il a fallu descendre le Fleuve Rouge en 5 jours.

On avait des sensations fortes pendant le voyage et juste un peu de riz blanc pour manger.

Arrivé en baie d’Along les réfugiés vietnamiens sont descendus, et puis notre bateau a pris la mer, démontée.

Je n’ai pas vomi une seule fois pendant la traversée.

Au bout de quelques heures on a aperçu Le Bécuve, venu nous chercher.

C’était un vieux tanker, rafistolé pour transporter les troupes.

On a dormi 4 jours sur le pont, tellement il faisait chaud dans les soutes, aménagées en dortoir.

Une croisière inoubliable, et puis Saigon enfin.

Tonton Henry, Résident-maire de Hanoï et Tantine nous attendaient.

C’est lui qui avait trouvé la combine pour nous arracher de Hanoï.

Là j’ai beaucoup pleuré, j’avais perdu pour toujours ma petite Teeba.

On a revu Papa, je n’ai jamais su où il était pendant ce temps là.

On a su plus tard qu’il avait pu échapper aux japonais qui l’avaient mis dans un camp.

Il avait rejoint le Général Alessandri à la frontière chinoise pour venir prendre à revers l’armée japonaise en déroute.

Mon père nous a emmenés au Cambodge, puis on nous a rapatriés en France.

Mon père et surtout ma mère nous ont ramenés tous vivants, c’est pourquoi je suis assuré d’être né d’eux.

La France, la neige, j’avais peur de m’enfoncer dedans, et puis tout le reste après.

Voilà ma petite hystoriole.

La plus vraie, la plus réelle.

Patrick Valas


Commentaires

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mardi 24 mai 2016 à 20h57 - par  Brigitte

Mais qu’importe la taille d’un « grand homme » ? Le vide que tu laisses sur Facebook est immense… Tout est très petit en ton absence… Sans couleur, sans saveur, sans odeur, sans la mélodie rassurante de ton souffle, le fracas de tes coups de gueule, la turbulence de tes farces, l’écho de tes rires et même la pudeur feutrée de tes moments de douce mélancolie…

Bien sûr, grâce à ton formidable site nous avons toute la sagesse et la connaissance de LOM de Monparno mais bon…

Sinon, j’adore cette photo. Je l’ai mise sur mon phone pour ton contact :)

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mardi 24 mai 2016 à 06h25 - par  Francine Godin

Cruel et touchant…et la suite ?
Ma remarque va vous paraitre inappropriée mais quelle chance pour des enfants que de pouvoir se serrer ensemble dans les bras de maman… au moins une fois. Et votre nounou…c’est triste
By the way, je fais partie des femmes nombreuses qui préfèrent les hommes de petite taille ou tout au plus de taille moyenne.

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jeudi 13 novembre 2014 à 18h16 - par  Akima

faites vous encore des cauchemars ?
Un bel article.

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lundi 17 novembre 2014 à 17h16 - par  P. Valas

Non plus de cauchemar

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dimanche 1er juin 2014 à 13h06 - par  P. Valas

Sur la photo dans l’ordre, il y a Jean le plus jeune, puis moi, puis Christian et Alain l’ainé.

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samedi 31 mai 2014 à 16h32 - par  TIGGY

Mais qui l’a écrit ? L’auteur dit : « j’ai 4 frères… » et tu es cité parmi eux.
Lequel es-tu sur la photo ? J’aime bien savoir à quoi ressemblait un adulte quand il était petit…

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dimanche 1er juin 2014 à 12h41 - par  P. Valas

J’en suis l’auteur.
Comme sujet je l’écris, comme personne j’y suis compté, par l’auteur.

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samedi 31 mai 2014 à 16h14 - par  TIGGY

Ce texte est à la fois bouleversant et nostalgique, douloureux et apaisant. Il laisse entrevoir tant de sentiments paradoxaux et pourtant si étroitement liés que soudain tout s’éclaircit…

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mardi 18 juin 2013 à 23h38 - par  zheinansehead1973

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vendredi 7 décembre 2012 à 10h28 - par  Merline

C’est passé ou pas certes mais tout s’est bien passé
…ou pas

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Alice au pays des vermeils
vendredi 1er janvier 2010 à 19h00 - par  P. Valas

Ce témoignage est extraordinaire, unique en son genre et en son style. Il m’a particulièrement touché car j’ai aidé mon père à établir le texte de l’ouvrage qu’il a lui-même écrit et qui consacre une part importante à cette terrible époque.

Un texte mordant cœur-à-cœur, qui donne généreusement ce qu’ouvre en effet de vérité l’entrelacs de la sincérité avec l’acier du réel — un témoignage unique sur ce qui « fait » la marque d’un Destin.
Daniel Cadieux

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