Le Kâbhydont


Document du vendredi 10 avril 2009
Article mis à jour le 17 septembre 2014
par  P. Valas

Patrick Valas - 1993

L'abbé de Choisy

Le Kâbhydont


 

Il a la trentaine, il est détendu, voire jovial.
Je lui trouve une gueule plutôt sympathique, mais un peu insolent.
Avec un large sourire, sans doute pour appâter « le pigeon » qu’il verrait en moi (c’est mon sentiment) il annonce la couleur dès le premier instant, au premier rendez-vous.

« Je vous préviens tout de suite je suis un pervers polymorphe. »

Cette façon de se présenter, comme l’expérience le prouve, est presque le stigmate même de la perversion, un névrosé peut se faire peur en faisant semblant de se croire vraiment fou mais il n’avoue un trait de perversion qu’exceptionnellement et en général beaucoup plus tardivement.

Je lui demande s’il pense ne pas avoir dépassé l’âge d’un enfant de 5 ans ou bien s’il a retrouvé cet âge d’or après une longue ascèse.

Le sourire se fige, il garde un long silence.

Il me répond que dès l’enfance il s’est découvert un certain goût pour les choses sexuelles et que depuis il aurait « tout » essayé :

« Le sado, le maso, le trio, le pédalo et le travelo » ce sont ses propres termes qu’il avance non sans une certaine satisfaction. Les yeux sont égrillards, humides de jubilation, guettant un signe complice de mon regard. Un sourire entendu plisse à nouveau ses lèvres. « En somme » lui dis-je « vous êtes une sorte d’explorateur de la Chose, et d’après ce que vous me dîtes vous faîtes cela très sérieusement, la preuve vous venez regarder un psychanalyste à son office »

Il le confirme, mais apparemment il ne semble pas avoir saisi la nuance de mon propos.

Porte Dauphine, il a mâté derrière les buissons.

Dans les couloirs du métro, il a fait coucou à des lycéennes effarouchées en leur montrant « l’oiseau ».

Il a même donné dans le ciné porno en participant comme figurant actif au tournage d’un film classé X, l’un des premiers du genre en France, qui a connu son heure de gloire et dont le titre est à lui seul tout un programme, Le sexe qui parle.

« Vous êtes un type épatant et vraiment dans le coup » lui dis-je pour le relancer. Il est vrai que Mai 68 est déjà oublié, nous sommes en France dans les années 1975-1978 dites « Giscard » qui lui-même se présentait alors comme l’homme le plus intelligent du moment ayant libéré le pays de ses mœurs étriquées.

Mon visiteur dans le désespérant conformisme ambiant pense quand même avoir fait un parcours accidenté, et maintenant son attention est portée sur toutes les femmes qui sont des êtres « vraiment formidables et qui méritent le détour »

Cependant à la sobriété du tête-à-tête il avoue préférer d’autres « cabrioles » cela étant dit avec beaucoup de modestie.

« Vous semblez vraiment heureux, et votre vie est plutôt bien orientée, pourquoi viendriez-vous parler à un psychanalyste ? » lui dis-je en appuyant sur la pédale.

« Il y a quelque chose qui ne va pas, faire l’amour m’épuise, et je préfère le spectacle des couples complaisants qui s’offrent au regard, vous n’allez pas me faire croire que vous-même n’êtes jamais allé voir ça Porte Maillot, tout le monde y va, ça commence vers 23h, Allée du Bois de Boulogne »

Autrefois il aimait bien se regarder baisant dans les miroirs, puis se filmer avec une caméra vidéo, enfin il a estimé plus jouissif et moins fatiguant de regarder les autres.

Ce qui le fait vraiment jouir, lui inspire sa vocation :

Mettre en présence, en des mises en scène scabreuses qu’il agence, des gens complaisants qui se surprennent d’être découverts par d’autres là où ils ne s’y attendent pas.

À la force du poignet, c’est le cas de le dire, il s’est taillé sur le tas une réputation très enviée, selon lui, de maître en libertinage.

Il peut lui arriver d’organiser des cérémonies d’initiation où participeraient plus de 300 impétrants, réglant leurs ballets tournants en des mises en scène de plus en plus sophistiquées (Rappelons que le récent livre de Catherine Millet y fait allusion.) « Vous verriez ça » dit-il en jubilant, il est au bord de m’inviter. J’interromps ce premier entretien sur ce point, il est ravi et accepte avec plaisir un nouveau rendez-vous.

Quelques remarques préliminaires :

Ces récits détaillés montrent bien qu’il vise moins la jouissance sexuelle dans sa réalisation que la jouissance de l’Autre présentifiée par des femmes qu’il aime en les livrant à des inconnus. Il cherche à provoquer l’angoisse, la honte, le dégoût chez ses victimes plus ou moins consentantes. Mais cela reste dans les limites du jeu.

Il apparaît bien ici que dans la mise en exercice de son fantasme il se place en position d’objet (regard et voix) visant la Jouissance de l’Autre via la division subjective qu’il fait supporter à la multitude des autres qu’il entraîne dans son jeu. On peut le qualifier de sujet pervers. C’est un diagnostic posé en référence à la structure et non pas du point de vue seulement de la phénoménologie. Les névrosés peuvent agir leurs traits de perversions de la même façon à ceci près que dans leurs fantasmes ils restent toujours en position de sujet interdit, simulant seulement avec beaucoup d’inhibition l’objet. D’où la nécessité pour eux d’être accompagnés par cet initiateur averti que peut être un vrai pervers qu’ils admirent. Ce dernier jouissant sans réserve du prestige qu’il reçoit des autres. Un couplage se forme entre le pervers et son partenaire dont la qualité essentielle, aux yeux du pervers, est qu’il ne soit pas consentant. Ce qui lui donne toute sa valeur c’est d’être forcé. Les « Professionnelles prostituées » recrutent leurs clients chez les névrosés ou les psychotiques qui eux demandent à subir des mutilations réelles. Le vrai pervers lui reste dans la dimension du comique, il fait semblant.

Une première question se pose ici : à quoi peut lui servir le psychanalyste ? D’autant plus qu’un tel sujet ne semble pas se plaindre d’un symptôme. Reste que l’essentiel n’est pas non plus de poser un diagnostique de structure mais de faire apparaître quel désir l’anime ? C’est la question préalable pour tout sujet avant l’entreprise d’une cure. A cet égard il n’y a pas lieu de refuser une psychanalyse à un sujet pervers car contrairement à une idée reçue un tel sujet n’est pas nécessairement un cynique ou une canaille, aussi obscène puisse t-il se montrer parfois.

Deuxième séance.

En fait un grain de sable est venu enrayer la machinerie si efficace qu’il avait mise en place :

Toutes les femmes l’adorent, sauf une, il l’a rencontré, elle l’a torpillé.

Elle se prénomme Mitan, il est fou amoureux d’elle. Il laisse tomber ses activités festives. Elle fait mi-temps pour lui. Aveuglé, emporté par son élan, il commet l’impair de l’inviter à l’une de ses partouzes, espérant en faire « La Grande Prêtresse du Tout-Paris »

Elle refuse net et le laisse tomber illico sur cette sentence « Tu es un mec bidon »

Sa duplicité démasquée le fait ricaner. Pour un temps seulement, car la perte de l’objet vraiment aimé le plonge dans un malaise et une angoisse insupportables.

« Menteur, oui à la rigueur, sale mateur aussi, mais surtout pas amateur »

Il se considère comme un professionnel tout-terrain de la conduite sexuelle. A partir de la remarque de sa partenaire aimée, son être de semblant s’effondre et son monde avec. A cause d’une femme qu’il aime, délogé de sa position d’objet agalmatique, il est renvoyé à sa division subjective insupportable d’être sous la prise du signifiant infâmant, « amateur-bidon » qui le représente pour un autre signifiant dont Mitan aurait le secret. Un secret désormais perdu car elle est partie sans laisser d’adresse.

Au fond, cet amour insensé pour « La Femme » perdue, a fait émerger le signifiant du transfert, préparant la place où l’analyste pourrait venir se loger.

Troisième séance.

Il va pouvoir alors émettre une plainte au nom de la vérité d’une angoisse qui n’est pas sans son envers de culpabilité.

Un symptôme commence à se cristalliser. Jusqu’à présent il s’accommodait assez bien de ses affaires. Pour ses partouzes, le sérieux l’animait. Il les voulait parfaites et satisfaisantes pour tous ses affidés. Sublimation en quelque sorte. Mais là rien ne va plus. L’organisation de ses soirées lui était facile. Elle lui devient impossible, car il n’arrive plus à constituer les couples. Cela l’oblige à refaire sans cesse ses listes, dont les combinaisons ne tiennent plus. Cela tourne à l’obsession et à l’insomnie : il fait et défait et refait ses listes jour et nuit.

Ce symptôme est si nouveau qu’il se demande s’il n’est pas le signe de ce qu’il s’est trompé sur sa vraie nature. L’analyse lui semble maintenant la seule voie pour le savoir.

« Je suis suspendu à votre décision » dit-il en sanglotant.

Je lui dis qu’il pourra s’allonger à la prochaine séance.

Contrôle avec Lacan à qui je présente les choses comme je viens de le faire.

Lacan : « Pas question encore qu’il s’allonge »

Valas : « Mais Monsieur je lui ai déjà dit qu’il pourrait aller sur le divan, de quoi vais-je avoir l’air ? »

Lacan : « Prenez l’air que vous pouvez mais pour lui pas question »

Au rendez-vous suivant, il arrive hilare et se prépare à y aller.

Valas : « Ecoutez, avant il faudrait quand même que vous m’en disiez un peu plus »

Lui sans se démonter :

« Ça tombe bien parce que je trouve que vous allez un peu vite, alors que j’avais encore des choses à vous dire »

Le voilà qui se met à me raconter sur le ton d’un premier communiant repenti le tableau édifiant d’un roman familial à l’usage de la psychanalyse illustrée, pouvant faire le texte d’un ouvrage destiné à des enfants du niveau de la maternelle.

Enfant sage il n’aurait pas cassé 3 pattes à un lapin. Tout au plus il avait arraché une fois les ailes d’une mouche.

Soulevé parfois les jupes de ses copines de classe.

Surtout, insiste t-il sur le ton de la connivence, il n’a pas le souvenir d’avoir voulu observé en cachette les ébats de ses parents.

Mai 1968 lui a fait découvrir une volonté de jouissance sans entrave. Parti de l’extrême gauche tendance situationniste, sa dérive l’a mené à l’extrême nord, en Suède, seul pays où l’on pratiquait en Europe le hard corps (sic).

Depuis toujours il pratique l’onanisme, sans peur, sans reproche sans pitié et surtout sans intention d’y renoncer.

Il adore sa Mère, sa meilleure complice, à qui il raconte tout.

Son Père, voyageur de commerce est absent la plupart du temps. C’est le père fouettard du week-end. On lui « dore la pilule » moyennant quoi il peut en recevoir une double ration de raclée. Pour son bonheur.

Bref, il se fout de ma gueule. Il connaît la musique, parce qu’il suit les cours du département de psychanalyse encore logé à Vincennes. On lui a enseigné qu’un pervers est inanalysable.

Valas : « tout cela est presque vrai, mais Mitan dans tout ça ?

Il fond en larmes.

Le persiflage cesse un instant pour reprendre aussitôt. Pour lui je dois être un fin connaisseur en matière de perversion comme en témoignerait les « chinoiseries » qui sont dans mes vitrines. Il me supplie de le prendre en analyse, il sera d’une docilité quasi-canine aux contraintes de la cure.

Contrôle avec Lacan.

Lacan : « Non là il ne se moque plus de vous, ce sont des manifestations transférentielles, donner lui sa chance, il vous apprendra beaucoup »

La cure peut commencer.

Lui : « Il me faudrait rencontrer une femme compréhensive à aimer. Pourquoi ne la trouverais-je pas parmi l’une de vos analysantes ? »

J’apprendrai plus tard qu’il ne s’est pas fait faute d’essayer.

Il se vautre. D’abord divisé par le signifiant bidon il va rejoindre une position d’objet de rien du tout. « C’est vraiment chic de vous dépenser pour une roulure comme moi »

Si mes interventions sont « tout à fait justes elles pourraient être aussi bien tout à fait à côté de la plaque » il les ponctue parfois par « touché, coulé » comme à la bataille navale. Au fond il cherche à mettre l’analyste hors de lui, de sorte que me jugeant indigne d’en occuper la place il pourrait me plaquer sans plus de cérémonie.

Il ne parle que de l’actuel, et dans mes contrôles successifs Lacan me pousse à ne pas le lâcher.

Lacan :

« Cela ne durera pas mais laissez lui l’initiative de rompre, le plus tard possible ce sera déjà pas si mal »

En effet son ironie et ses pointes ont pour visée de projeter sa propre division subjective sur l’analyste, jusqu’à finir par m’angoisser par une manœuvre calculée à laquelle je ne m’attendais pas.

En effet une analysante que je reçois après lui, est muette depuis quelque temps, ce n’est pas son style. Interrogée, elle finit par me dire qu’après ses séances il y a un quelqu’un qui l’attend dans la rue. Je lui demande plus de précision. Elle a pris l’habitude d’aller boire un verre régulièrement avec lui. Je lui demande son nom, elle sait qu’il fait une analyse avec moi. Je suis à peine surpris d’apprendre que c’est lui. Ils parlent de leur cure. Un jour il lui a proposé de l’emmener dans une partouze. Elle a refusé, mais elle était terrifiée à l’idée de m’en parler.

Lorsqu’il vient à sa séance suivante, je lui demande d’aller s’asseoir et lui dis que sans doute j’avais oublié de lui préciser que nous n’étions pas là pour nous bidonner et qu’il ne saurait être question de faire des galipettes ni ici et encore moins dans la salle d’attente. « J’ai compris » me répond t-il.

Après quelques nouveaux dérapages contrôlés la cure va connaître un moment crucial et même terminal parce que mon analysant va faire la rencontre d’une très jeune fille.

Il commence à l’idéaliser, elle parvient à lui faire oublier ses tourments, il veut l’épouser.

« Dans un dernier sursaut de lucidité avant le grand renoncement » selon ses termes, il est pris par la pensée que si elle consentait à officier dans ses nouvelles agapes ce serait vraiment le « paradis »

Je lui fais remarquer que ce serait plutôt un retour à l’ornière. Il n’a pas de chance, la belle innocente accepte son offre.

Il ne reviendra pas à son prochain rendez-vous.

Quelques mois plus tard, je lui envoie une lettre lui disant que je maintenais qu’il me devait le montant de la dernière séance où il n’était pas venu en le priant de m’envoyer cette somme par chèque barré à mon nom.

Il me l’a adressé.

Après ce bout de chemin, je ne dirais pas qu’il est arrivé au terme de sa cure et si même il l’avait vraiment commencée. Mais après tout si elle a pu lui rendre l’existence un peu plus légère, je lui aurai au moins servi à ça.

Trois ans plus tard je tombe sur une longue interview de lui dans la revue Actuel. Il y raconte avec beaucoup de détails les « soirées » qu’il organise avec sa femme et où se pressent les gens branchés. Il y a même des psychanalystes. Au détour d’une phrase il mentionne qu’il avait commencé une analyse, mais qu’il n’avait pas eu le courage de la mener à son terme. Mais enfin c’était grâce à ce bout de travail qu’il avait réussi dans son « entreprise »

Patrick Valas. 1981-2003.

Note :

Lien url sous le titre : Effets des identifications de groupe, P. Valas

PUBLIÉ PAR DIDIER KUNTZ À L’ADRESSE 19:41

LIBELLES : PERVERSION, VALAS PATRICK

2 COMMENTAIRES :

Didier Kuntz a dit…

Cette histoire de cas de Patrick Valas bouscule bien des idées courues, relatives à la psychanalyse de ces sujets qu’on suppose être pervers du fait de leur structure ; non seulement il est très intéressant de constater les virages auxquels Jacques Lacan l’incite au cours des séances de contrôle, privilégiant le maintien des séances dans la durée plutôt que la rupture du lien, certes fragile, mais analytique, qui s’est établi. C’est à comparer à ce fameux aphorisme lacanien, qu’il faille refuser la psychanalyse aux canailles, qui en deviennent bêtes : il ne faut sans doute pas trop vite assimiler le pervers, le canaillou, à la canaille ; et accepter que la psychanalyse soit mise au service de celui qui la demande, et non à celui d’un ordre social imaginaire, surmoïque et ravageur, et ce, quitte à ce qu’elle produise un dérangement des semblants de la morale convenue ; il n’y a en effet pas la moindre raison de se substituer aux garants de l’ordre public lorsqu’on est analyste, il y en a déjà bien assez… Et, autres motifs d’intérêt que je trouve à ce texte, la liberté de ton, qui est à elle seule un enseignement, et la date de sa rédaction, qui la présente comme un hommage à Jacques Lacan. D’autres récits de contrôles avec Lacan seraient sans doute inutiles, et il va sans dire que Buvard & Désencré les recevraient avec un très grand intérêt

19 NOVEMBRE 2007 13:46

Aubain a dit…

Amusant de constater au travers cette excellente vignette combien les faits de structure sont solides. Dans la trame de cette histoire et même dans les brefs comptes-rendus de contrôle je retrouve plus d’un cas même actuel.

Merci à Patrick Valas

27 Novembre 2007 17:44


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