Mohamed Bouazizi, l’Homme qui s’est immolé. Par Daniel Demey


Document du mercredi 8 juin 2016
Article mis à jour le 17 janvier 2011
par  P. Valas

Mohamed Bouazizi[1] et tous les autres, en Tunisie, en Algérie, dans les banlieues…  

Regard sur une condition & Révolution, Psychanalyse et Capitalisme

I Regard sur une condition

Le moment de « la révolte » qui se traduit dans cette immolation, est une articulation signifiante majeure.

Le suicide de ce jeune homme qui abandonne par là le reste de vie en quoi consistait son refuge, son abri (vente de légumes pour sa survie et celle de sa famille) est un signe d’une rupture de cette articulation.

Par son geste la « civilisation capitaliste » est en défaut  

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On a bien raison d’identifier comme Marie-Jean Sauret le fait dans « L’effet révolutionnaire du symptôme » que la dépression et le suicide sont des protestations, comme des lieux d’une « ultime révolte » du sujet de l’inconscient face au désastre de ce mode civilisatoire[2].

Des conditions sociales-ici la répression autoritaire de son « symptôme » pour le mettre au pas de l’ordre, de ce qu’il faut à la loi pour qu’elle s’applique comme ordre social- précipitent sa désarticulation.

Son désespoir est tel qu’il abandonne ses proches, la vie (dans son reste) qui l’attendait peut-être au bout de la rue, dans un amour entre les raies d’un volet, dans un visage entraperçu, dans une illusion perdue d’un corps qui s’éloigne. L’impasse chez lui, comme chez bien d’autres en ces temps « modernes » est devenue suicidaire.

Rien n’est plus possible à cet homme qui choisit de montrer, de donner à voir sa désarticulation signifiante.  

Rien n’est plus possible à cet homme qui choisit de montrer, de donner à voir sa désarticulation signifiante dans l’horreur d’une jouissance extrême, celle d’un corps qui brûle, une vision de l’enfer dont il se fait soudain la part visible, annonciatrice et prophétique.

Au cynisme du pouvoir lui enlevant le dernier de ses abris le mettant comme nu à la risée, comme devant porter seul et sans possibilité (pour lui) de mots, l’impudeur de son dépouillement, au cynisme de « l’ordre » lui enlevant sa face, lui enlevant d’être encore, d’appartenir à ce mouvement des signifiants, à leur articulation et à sa solitude avérée, à une indifférence et à une résignation sociale probablement lourde face à sa nouvelle impuissance, il répond en désespoir de cause par un effet jetant son corps dans la fournaise comme l’ultime point de ce signifiant perdu à l’articulation, ne renvoyant à aucun autre, puisque consummé, sinon à celui de cette mort atroce, d’une vision dantesque horrifiée comme annoncée, prémonitoire et attendue pour tous.

Il n’a plus d’adresse à son manque ; il est l’épure du manque, la restriction absolue du corps à sa nudité, à sa pauvreté, à sa misère dépouillée.
Il est dépossédé non seulement de ses légumes et de ses fruits, qu’il ne peut plus vendre, mais de ce qui faisait pour lui l’abri de son articulation signifiante.
Il s’était fait représenter par cette action des plus triviales : vendre les quelques fruits en sa propriété pour « être » par ce moyen quand même dans le circuit de l’échange des signifiants.

Ce par quoi même « l’amour d’une condition » pouvait encore être espéré.

Ne perdons pas de vue que ce jeune homme était universitaire ; qu’il avait virtuellement acquis une place, une position sociale et que probablement il en avait déjà dû faire le deuil.

Mais là, le pouvoir lui impose une nudité supplémentaire, le dépouillement du signifiant où il était déjà le réfugié le révèlant à sa nudité absolue, à sa matière nue comme un enfant qu’on humilie en le déculotant et l’obligeant de courir dévêtu alors qu’il a acquis la pudeur, la différence des sexes et engrangé le droit symbolique de porter la culotte.

L’acquisition de ce droit à la pudeur devient très vite une nécessité pour un enfant, lui permettant d’être au commerce de l’asexué, protégé, dans l’échange symbolique, du réel de la différence sexuelle, du désir brûlant, d’une irruption d’une jouissance incendiaire sinon, pouvant surgir à tous moments dans son regard et celui de l’autre.

Ce jeune homme est ainsi déshabillé et humilié, dans l’exposition « risible » de sa nudité sociale « vendue » comme « pas chère-pachair ».  

Ce jeune homme est ainsi déshabillé et humilié, dans l’exposition « risible » de sa nudité sociale « vendue » comme « pas chère-pachair », moins que rien, au présent et au futur, à l’opprobre de tous et de toutes, réduit à la totale impuissance de sa division, au morcellement de sa condition.

Il n’est qu’une chose, un objet déchet du capitalisme, même plus habillé de ce qui pouvait le maintenir dans une symbolisation de l’échange.

Il apparaît nu et divisé, dans son objet-chair cru et imparfait, dévêtu de toute dignité sous l’injonction cynique d’un Père jouisseur.

On imagine très bien le mépris avec lequel un petit pouvoir d’une autorité forte de son armement traite tout ce qui dans la société représente pour le fonctionnement de la machine une malpropreté, une erreur, un déchet physique : les jeunes, sans emploi, les chômeurs, les désoeuvrés, réduits à la mendicité, les inefficaces… réduits à « ça » pour qu’on les frappe encore mieux.

Cela se voit chez nous dans toutes les villes.

Qu’est-ce qui aurait pu le sauver ?  

Le feu que son acte génère est plus qu’une mise en garde, ou qu’un « appel » -à supposer que cet homme, Mohamed Bouazizi ait voulu son geste comme tel !

Ce feu, il est originel, un acte originel, identifiable au fantasme de commencement d’un monde.

Ce feu, est « le signe de quelque chose », pour paraphraser Lacan dans le séminaire Encore, de quelque chose dans l’ordre d’une articulation signifiante, « qu’il n’y a pas de fumée sans fumeur », de l’œuvre d’un sujet… au sens psychanalytique, d’un sujet de l’inconscient.

Il devrait nous parler, et plus encore à nous, dans cette circonstance du tragique et dans cette contradiction, car pourrait-il y avoir du sujet à l’œuvre à travers la mort de celui qui se porte ainsi vers sa propre destruction ?

Si ce feu est bien métaphore de celui de l’origine, de la fondation, il en deviendrait « salvateur »… celui mythique inaugurant la civilisation ; un acte fondateur irrépressible qui décide de l’histoire, qui l’acte dans le réel comme ce à quoi il est enchaîné : Le meurtre du Père.

La coalition « courageuse » des frères pour liquider l’immonde tyran du Père est à l’œuvre à partir de cette « mise à feu ». « L’agitation est partie de Sidi Bouzid, après qu’un vendeur ambulant sans permis s’est immolé par le feu, le 17 décembre, pour protester contre la saisie de sa marchandise de fruits et légumes. Depuis, Mohamed Bouazizi, 26 ans, est devenu le symbole d’une révolte sans précédent contre la précarité sociale et le chômage. La contestation a depuis gagné d’autres régions, où actes suicidaires, grèves et manifestations se sont multipliés.[3] »

Sa mort est reprise dans ce qui peut le sauver de manière exemplaire : dans sa jouissance de feu, d’incendie social. Il peut ne pas être mort pour « rien ». M. Bouazizi devient une figure christique. Il est aimé, sauvé.

Son geste auto-sacrificiel, sa solitude extrême, son désespoir est racheté par le sacrifice des autres.

Ce jeune homme a déclenché un processus irréversible à partir de son geste désespéré.  

Les jours de la tyrannie sont comptés. Ce jeune homme a déclenché un processus irréversible à partir de son geste désespéré. Il a ni plus ni moins ouvert la porte- de l’enfer, diront certains, de l’espoir diront les autres- en décillant les yeux de ses frères de condition.

« Sa jouissance » défie la condition humaine en donnant cette représentation de l’enfer dont il a assumé par son acte la représentation. Telle est « sa condition » et par contagion, par hystérisation, « telle est-elle nôtre, cette condition à tous » diront ceux qui s’y reconnaîtront.

La révolte actuelle est un incendie, une fête à la mort parce que la condition de ces jeunes a été celle de l’enfer révélé par M.Bouazizi, un enfer dont il s’est extrait en s’y exposant.

Il est devenu un vrai martyr de la situation capitaliste.

Les jeunes aujourd’hui, en Tunisie, n’ont plus peur de mourir.  

Ils vont à la mort avec amour, avec passion, dans l’affrontement au Père tyrannique et abuseur, dans une grande fête de mise à feu et de revanche ; une fête de jouissance qui n’aura de cesse que le vieux tyran soit mort.

Entre le début de l’incendie et la mort du tyran, il y aura peut-être des rémissions, des périodes « silencieuses » ; mais l’issue de la tyrannie est inexorable.

De toute civilisation, elle est appelée à mourir. Cela peut prendre beaucoup de temps.

C’est cette scène qui est en train de se jouer et qui est appelée à se rejouer dans ce qu’on appelle « les révoltes » qu’elles soient de la faim en Tunisie, en Algérie, ou des banlieues…

Les pouvoirs n’ont pas intérêt à n’y voir que l’œuvre de « casseurs ».  

Et les pouvoirs n’ont pas intérêt à n’y voir que l’œuvre de « casseurs », comme ils disent dans ces occasions.

Les pouvoirs sont des Pères jouisseurs aveugles qui s’ils ne savent pas lire ces phénomènes et abandonner leur posture de prérogatives tyranniques, et faire l’examen de leur horreur, ne feront qu’entretenir et favoriser l’explosion et le nombre de tels carnages jusqu’à ce que réellement, la « fête » les surprenne dans leur sommeil ou à un moment d’inattention et qu’elle se propage en une terrible dévastation.

Mais ne sommes-nous pas déjà dans le chaos ?  

Dans une éruption de tous côtés, des bubons de la peste capitaliste, contenue tant bien que mal, comme elle le peut ?

II Révolution, Psychanalyse et Capitalisme

Le « communisme » n’est à voir que comme ce mouvement d’appropriation et de partage des moyens de productions appartenant à la communauté humaine, que comme la propriété commune de ses moyens.

Une communauté de moyens de production qui ne rencontre que dans les limites du symbolique l’obstacle de son réel, de sa production.

Une communauté qui ne place plus les limites à ses moyens et à sa production dans une aliénation à un rapport de production inféodé à la valeur.

Une communauté a contrario de celle, tyrannique, des pouvoirs capitalistes qui fait des limites à ses moyens et à sa production, l’obstacle au symbolique.

Car nous sommes de plus en plus critiquement (à entendre comme stade critique) dans une difficulté, voire une incapacité à penser autrement que dans les traces de ce que pense le capitalisme et de ce qu’il produit comme discours, comme ordre de pensée. Nous sommes « pris » dans ce discours qui nous force à la pensée unique par ses moyens de langue, sa « novlangue » et par la mise en place de ses procédures de réalisation sociale à travers celle-ci. Lire à ce sujet «  Les transparents », Claude Léger in Essaim N° 25.

Le capitalisme, avec son mode de production aliéné à son profit, à sa plus value, a inversé en la mettant dans le réel de la marchandise, la propriété symbolique de la condition humaine. Le parlêtre est mis « sens dessus dessous »

L’homme, n’est plus symbolisé dans un signifiant de l’échange, représentant le sujet par un signifiant pour un autre signifiant.  

L’homme n’est plus, à ce titre de représenté par un signifiant, commis, appelé à l’acte de son articulation signifiante, dans une chaîne de langage qui est la chaîne de sa production.

Les objets de la production sont aussi des signifiants, des objets de langage. Dans le discours du maître traditionnel, ces objets de discours sont régis par la primauté du signifiant ; ils génèrent de l’inconscient, du désir inconscient, de la castration immanente à ce désir. Dans le discours capitaliste, les objets de langage sont mis sous la domination du signifié, hors castration.

A chaque objet du discours son signifié.

Il n’y a plus de perte, plus d’inconscient… en tout cas, tout est fait pour le réduire au maximum, pour présenter jusque dans la langue un objet débarrassé de son reste, de sa jouissance, de son inconscient.

D’où, le fétichisme de la marchandise exacerbé qui se présente toujours plus comme l’objet pur de jouissance, celui qui va nous « sauver » de l’absence du rapport sexuel… de l’impossible.

Le parlêtre , l’homme que nous sommes tous, pris dans le discours du capitalisme est sidéré par la vision de l’échange telle que le capitalisme l’impose pour sa propre régulation, par la voix de ses tyrans et de ses tyrannies. L’homme humain, le parlêtre est éconduit de sa position symboligène-représenté par un signifiant pour un autre signifiant- pour le réel du capitalisme, pour « la jouissance du capitaliste » et les signifiants de son discours, qui veillent à l’entretien de ses besoins, de son ordre.

Mohamed Bouazizi est à l’équation de cette désarticulation  

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Son désespoir et son acte sont des signifiants d’ouverture par « l’absurde » à la fermeture du « monde capitaliste ».

Des signifiants dont se saisissent aujourd’hui la jeunesse tunisienne et d’autres couches de la population dans ce qui représente un effort gigantesque pour s’affirmer contre la tyrannie du Père jouisseur, dans une jouissance de leur symptôme… révolutionnaire. Protestation de l’inconscient à partir de l’amour…d’une identification à l’autre, au sacrifice de l’auto-sacrifié, du martyr.

Dans ces moments, y aurait-il donc bien l’irruption d’un symptôme révolutionnaire ?

Et ne pourrait-il n’être dès lors qu’un symptôme incendiaire ?

Celui aussi du choix pour une population d’individus, de l’hystérie, d’une conversion en marche dans la fraternité ?

Oui, sans doute, si on peut lire ce qui se passe dans le monde et principalement chez les jeunes- et en Tunisie, et en Algérie, et en banlieue … -mais comme et dans une fraternité de désespoir qui le transcende.

C’est là, le seul, l’unique véritable ciment à l’acte dans sa perpétration sociale d’ « incendie », d’être « allumé », brûlant de la passion fraternelle, fraternisation, que seuls les véritables mouvements sociaux peuvent révéler dans un moment, celui où de leur jouissance, en chœur, ces jeunes, et au mépris de la répression des balles et des bâtons, y vont pour assassiner le Père mythique, jouisseur.
La réalité dépasse parfois la fiction.

Le monde va aussi avec sa part imaginaire : « C’est là révolution »

C’est le seul ciment à l’acte, car une fois le meurtre accompli, il va falloir revenir à la réalité… de la dispute… de la disputatio, à l’enregistrement des causes…à la prise de mesures civilisationnelles, de Droits…etc. et ne plus se battre, mais débattre. Cela viendra après.

Ainsi, il y a toujours trois temps.

Le premier temps, c’est celui de l’insupportable, de la victime, du sacrifié au désespoir.

Un deuxième temps, celui de l’amour, « christique », de la reconnaissance du sacrifice et de celui qui a porté son désespoir jusqu’en ce lieu d’une jouissance identifiable comme signe de l’horreur de la jouissance perdue. La jouissance perdue, est une représentation de l’enfer.

L’homme sans jouissance est un homme enfer-mé. L’homme qui a perdu la jouissance de sa liberté, est dit emprisonné, détenu par l’Autre.
Ce deuxième temps est ponctué par le moment dit « révolutionnaire », celui de la « révolte » contre le Père jouisseur, visant son meurtre dans une coalition sociale. La jouissance « revient » vers l’homme.

Le troisième temps est celui de la distance, où l’on réinjecte du symbolique, du discours : temps d’après le meurtre du Père où l’on débat entre frère avec la reprise de la Loi du « Tu ne tueras point ».

Le «  tuer » ne s’applique qu’au tyran. Il est sinon le fait, l’effet du martyr.

Une question est celle de la démocratie…de l’idée d’une société où le tyran est dépassé et où l’articulation signifiante joue. Cette question renvoie à la réalité tyrannique du discours capitaliste et à ses tenants, à ses défenseurs qui concourent à ce que le Père Jouisseur n’est pas un simple imaginaire, un fantasme dans sa dimension mythique et individuelle mais une réalité soutenue, construite, bâtie par des hommes dans une société réelle, dans des rapports de production très réels.

Aussi, le débat «  démocratique » est-il illusoire sous l’ordre de fer du discours capitaliste, sous la dictature de sa sédition discourante.

La démocratie participe même à cette sédition dans la mesure où elle entretient l’illusion capitaliste lui donnant une légitimité alors que le rouleau compresseur des exigences capitalistes ne fait que croître et s’imposer en une généralisation de la misère humaine qui devient la misère du monde : pollution, crises économiques, environnementales, malnutrition, épidémies, famines…

Si la psychanalyse peut nous permettre une lecture du social.  

Si la psychanalyse peut nous permettre une lecture du social, c’est à travers la lecture de cette confrontation du feu de l’acte dans sa portée mythique d’affrontement irrémédiable avec la réalité perverse du tyran, du Père jouisseur.

En même temps, elle se mettrait dans une étrange position de « lâcheté », d’extériorité aux événements de la subjectivité contemporaine si elle ne pouvait effectivement pas y reconnaître la question de son sujet, de l’inconscient, d’un inconscient qui la dépasse, jusque dans les actes de désespoir, de « jouissance désespérée » des individus se liguant contre la tyrannie réelle d’un Père Jouisseur.

La question sera donc toujours celle de l’action et de l’acte :
A la question politique de « Faut-il abattre et tuer le tyran ? Comment ? », le psychanalyste peut-il répondre ?

De toute histoire, pour qu’il y ait histoire humaine, le tyran est mis à mort, déjà vaincu, déjà battu par le feu de l’acte social. C’est une condition de la civilisation, du parlêtre, de l’inconscient. Le tyran est éternellement tué, reconduit à la mort car il resurgit tout le temps.

S’il réside quelque part, il y a bien lieu de le chercher, voire de montrer où il se cache.

Mais le social nous dit Marie-Jean Sauret[4], restera toujours d’abord la scène du discours du maître où les autres discours s’appliquent avec lui - discours de l’universitaire, de l’hystérique, du psychanalyste - dans un système qui les met en situation de faire la « ronde des discours ».

C’est là l’apport de la psychanalyse…sinon de permettre la ronde, car elle n’en a pas toujours les moyens, de la faire connaître, de la présenter au goût de l’histoire.

Nous voyons qu’aujourd’hui, le maître a pris l’habit du capitaliste, plutôt inversement, que le capitaliste a pris le vêtement du maître.

Se pose non pas tant la question d’une modification du psychisme, « d’un nouveau sujet », que le problème résultant de la dissimulation du maître dans le discours du capitaliste avec des effets de « cache » sur la subjectivité que cela produit.

Si les symptômes de l’hyper-modernité vont de pair avec le discours de l’Autre capitaliste (addictions, dépression, urgence, précipitation…) il faudrait y voir l’effet de l’absence du discours du maître.

Absence puisque le discours capitaliste n’offre lui qu’un pseudo-maître, un tyran dissimulé, qui est dans le rejet de la castration.

Or, la castration ne vient que par le discours du maître qui s’il consacre son temps et son énergie à ordonner, à organiser la production en se souciant de son objet, n’est pas celui qui connaît la jouissance.

Le maître est attaché à son objet d’une façon telle que pour en jouir, il doit ne pas arrêter de le conformer, de le maîtriser, de le m’être-iser. Le savoir de la jouissance est supposé à l’esclave qui lui, s’en fiche des considérations du maître pour l’objet.

Il peut chanter, rire, en accomplissant sa tâche. Il est libre par rapport à l’objet tandis que le maître en est tout préoccupé et absorbé.

Le savoir de la jouissance est inconscient, du lieu de l’esclave, tandis que la maîtrise est constamment dans sa réservation.

Le savoir de cette jouissance échappe ainsi au maître tout en n’arrêtant pas de le poursuivre. Et il ne sait où la trouver.

Mais sans discours du maître, pas de place non plus au savoir inconscient de la jouissance de l’esclave. Pas de vérité de l’inconscient, pas de place d’esclave s’offrant directement au désir et à la « jouissance ».

Pour qu’il y ait analyse, il faut que l’analysant puisse croire qu’il y a un supposé au savoir, et une place réservée alors au savoir de la jouissance de l’esclave.

Or, face au faux maître capitaliste, les signifiants maîtres, les S1 de l’Autre de « tradition » ne fonctionnent plus. Ils ne font pas le poids et sont englobés dans les S1, les objets plus de jouir du discours capitaliste qui les écrasent en riant.

(Même la religion s’achète, se vend, comme une industrie générant de plantureux bénéfices, dans la rumeur d’un marketing taillé à la démesure de « Dieu »).

Dans la confusion générale où la merditude capitaliste envahit tout, et massifie la jouissance dans le « produit pour tous » où se confond - la démocratie dans le capitalisme -, la psychanalyse n’est plus le lieu de rien qui fasse recherche d’un S1 pour le sujet « noyé » dans le flot.

Et cela tant que la psychanalyse ne pourra se dire « révolutionnaire »… se prétendre du désespoir révolutionnaire, c’est à dire tant qu’elle ne pourra s’accomplir dans la relance de l’existence imaginaire d’un autre maître, d’un être non dupe du discours capitaliste.

Dans cette relance aux côtés de la misère, de la déréliction, elle s’incline comme un moine en prière, avec le désespoir des masses révoltées ; elle s’impose naturellement en humilité saine devant l’horreur du faux maître tyrannique, tel que le faux maître lui est bien apparent, et que de cette façon, lui, voyant ce qu’il en est de la place d’absence du vrai maître, fait signe qu’elle existe toujours ; qu’il sait, lui, « y faire » avec la question des S1.

C’est de cette façon qu’il peut donner le signe qu’il y a autre chose dans l’ordre des discours que la pseudo-matrice capitaliste, en tenant le coup de l’affronter aux côtés de la misère. Soit qu’il le sait puisqu’il se présente alors en les attendant, ces miséreux, dans le un par un de leur confrontation, avec le signifiant mythique de l’annihilation du signifiant tyrannique qui les corrompt.

Se mettre du côté du signifiant de la « révolution », c’est pour l’analyste remettre imaginairement l’analysant devant la perspective du discours du maître comme matrice de l’inconscient, hors de la colle du discours capitaliste, hors de sa fonction d’engluement, dont se sert également le candidat analysant pour « décoller » de la castration et plonger dans les échappatoires de l’offre du discours capitaliste.

Si la psychanalyse est en crise, de rencontrer un public, son public, c’est qu’elle s’est malheureusement toujours tenue un peu trop près des maîtres bourgeois de son temps, sans mesurer que de fréquenter, avec ces maîtres, les arènes de la science, de l’université, du savoir accaparé, elle filait déjà le train au discours du capitaliste qui lui était loin devant, dans l’ordonnancement de ses manufactures de produits + de jouir, et dans sa grande entreprise de réduction du langage à ses formes de commerce, d’échanges standardisés, prédictibles, et d’organisation parfaite de tous les horizons de la production.

«  La santé mentale » n’y échappant pas[5].

Pourquoi Lacan a-t-il interrompu son séminaire pendant les événements de mai 68 ?

Etait-ce par inconfort ou par pudeur par rapport au surgissement du brûlant de ce Réel ?

Dans ces moments d’incendie, nous savons que ce qui brûle, c’est tout ce qui se consume, tout ce qui est consommable par le feu.

Après Dieu qui s’est arrangé pour être au ciel, la psychanalyse, comme lieu d’exercice de la langue sur terre, lieu où s’exerce lalangue pourrait-elle être brûlée, réduite à l’enfer ?

Ou bien de son statut de faire consistance d’oreille, d’écoute d’un Autre est-elle foncièrement hors d’atteinte de tout feu, de tout embrasement, prévue pour durer une belle éternité, mais sur la terre ?

Daniel DEMEY

Le 11/01/2011

 

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Daniel Demey (suite)

 

[1]Tunisie : l’homme qui s’était immolé est décédé. Son geste désespéré avait enfiévré les rues de Sidi Bouzid et provoqué un mouvement social dans de nombreuses villes de Tunisie. Le 19 décembre dernier, Mohammed Bouazizi, vendeur ambulant de fruits et légumes, s’était immolé dans cette ville du centre-ouest du pays, après s’être fait confisquer sa marchandise par la police. Grièvement brûlé, il est décédé mardi soir. « Mohamed est mort hier à 17h30 à l’hôpital de Ben Arous », a expliqué son frère. http://www.leparisien.fr/internatio...

[2] « Le capitalisme est une civilisation…(le sujet) répond logiquement à ce formatage(il proteste) par des symptômes divers qui visent à faire valoir sa singulatité, à la sauver et néanmoins à la loger autant se faire que peut dans « le commun »- sans l’y dissoudre eten préservant ce qui peut lêtre du « vivre ensemble ». M-J Sauret in « Sujet,lien social, seconde modernité, psychanalyse »
in Essaim N° 25 pg 52

[3] Le parisien.fr 9 /01/2011

[4] in essaim N° 25 opus cité pg 49

[5]Les transparents, Claude Léger in Essaim N° 25 pg 57


Commentaires

Mohamed Bouazizi, l’Homme qui s’est immolé. Par Daniel Demey
lundi 17 janvier 2011 à 16h17 - par  Nicolas Vallée

Sans vouloir minimiser l’acte de protestation de cet homme poussé au désespoir par l’impuissance du diktat politique et social, il me parait important d’envisager cet acte sous l’angle du sujet qu’il était. Qui fut cet être capable de se mettre à lui-même le feu ?

Nous serait-il possible, à vous, à moi, d’user de telles extrémités sans que ’quelques choses’ de nous même ne nous fassent, pour une même cause, trouver d’autres solutions ?
Si les actualités des sociétés se saisissent du semblant de l’être, elles ne veulent en maintenir que les contours qui
arrangent.

C’est bien a chacuns de ceux qui croient que les actes n’expliquent pas leurs pourquois de faire peu à peu admettre à l’espèce que ’quelque chose d’autre’ l’anime.

Cordialement

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