Patrick Valas, Le cartel de Jacques Lacan


Document du jeudi 22 novembre 2018

par  P. Valas

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Le Cartel de jaques Lacan

Pour rompre avec le caractère amorphe de l’organisation traditionnelle des sociétés analytiques ou la privatisation par quelques personnes du discours, à leur profit, par le biais de ses effets imaginaire (chefferies, prestance, supposé savoir, etc…) qui font obstacle à la transmission de la psychanalyse , Lacan fonde son École Freudienne de Paris (1964) sur un mode d’organisation nouveau 1, sur la base de petits groupes à qui est confié l’exécution du travail.  

Ces petits groupe en principe, favoriseraient le fonctionnement des effets symboliques du
discours (le terme de discours est à comprendre au sens que lui donne Lacan, à savoir que le
discours est un lien social), plutôt que ses effets imaginaires dans le groupement des analystes.
Ce groupement (« comment faire un corps avec une foule ? » sic Lacan) des analystes, Lacan l’a
toujours souligné, est nécessaire et en même temps impossible, du fait de la singularité de leur
pratique.2

À ce petit groupe Lacan donne le nom de cartel, et entend y faire résonner les sens de structure et d’articulation ( de « Cardo »=Gond).  

Le cartel est donc une structure sociale élémentaire, le nombre de ses membres, comme son
mode de constitution et de fonctionnement répondent à des questions théoriques très précises.
Soit : faire contre-expérience au discours analytique (DA) sans l’invalider.
L’importance donnée au cartel par Lacan est telle qu’il voulait que l’admission dans son école se
fit pour un sujet au titre de son appartenance à un cartel et non à titre individuel (à cet égard, à ma
connaissance cela c’est fait une seule fois pour un cartel constitué par Colette Soler, Guy le
Gaufey, Éric Porge et Jean Allouch, (en 1975 je crois.)

Il reprendra ce principe pour l’organisation d’une nouvelle école qui devait donner suite ce qu’il avait créé comme étant La Cause Freudienne.  

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Il reprendra ce principe pour l’organisation d’une nouvelle école qui devait donner suite ce qu’il
avait créé comme étant La Cause Freudienne (il en avait déposé les statuts à la préfecture avec
sa seule signature et celle de sa secrétaire Gloria Gonzales en 1980), qui accueillerait en son sein
tous les « Milles et plus » qui lui avaient écrit sur sa demande, après qu’il eut prononcé la
« Dissolution - dis-solution » (sic Lacan), de son EFP le 5 janvier 1980.
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À ce jour, on ne sait toujours pas si La Cause Freudienne (qui n’avait que 2 membres Lacan et Gloria) existe toujours ou si elle a été rayée des listes des associations Loi 1901 reconnue par la Préfecture.  

Dans la confusion qui régnait dans le « bocal lacanien », fut fondée alors en janvier 1981 l’École
de la Cause Freudienne (ECF).

À l’époque JAM soutenait qu’elle avait été fondée par Lacan qui en fut le premier président, ce
que nombre d’analystes ne croyaient pas et étaient partis ailleurs fonder leur propres boutiques.
Près de 30 ans plus tard JAM a écrit noir sur blanc, que c’est bien lui qui avait fondé l’ECF (cqfd,
pour moi qui a toujours cherché à savoir).

Voilà pour ce faire une idée de la confusion qui régnait chez tous ceux qui entendaient se déclarer
élèves de Lacan.

Cela étant écrit, s’agissant du Cartel, au départ de l’expérience, le nombre de ses membres étaient pour chacun de 3+1 personnes au minimum à 5+1 au maximum.  

Fin 1980 Lacan fixe ce chiffre à 4+13, pour poursuivre cette expérience dont il estimait que sa
mise en application n’avait pas été poussée assez loin dans son EFP.
Le chiffrage fixé par Lacan pour la constitution d’un cartel correspond logiquement à ce qu’est la
structure « quadripartite » de toujours pour lui :
En effet 4 est le nombre limite d’éléments co-variants qui permet de définir strictement une
structure dans notre espace.

La structure pour Lacan c’est le Réel qui se manifeste dans le Symbolique, soit le langage, à condition cependant qu’aucun de ses éléments ne soit privilégié, mais qu’ils soient équivalents (en mathématique le terme d’équivalence, signifie qu’ils sont des uns chacun sans rapport de hiérarchie).  

Cela est conforme à leur fonction singulière pour chacun, à la place interchangeable qu’il peut
être amené à occuper respectivement dans la structure, selon une rotation d’1/4 de tour,
« lévogyre ou dextrogyre » (voir ici les mathèmes des discours chez Lacan).
En effet la structure élémentaire est orientée par le Réel (comprendre ici comment nous sommes
soumis aux lois de la gravitation dans notre espace).

Ce Réel que la structure cerne, est la béance même du trou que fait le Symbolique dans le Réel.
Le Symbolique « tourbillonnaire et complexe » (sic Lacan)4.
Ce « bout de Réel » ainsi cerné, se manifeste comme le +1, qui « ex-siste » au Symbolique
(c-à-d, hors du Symbolique, mais cerné par lui - Lacan ira même chercher le terme chez
Heidegger, Ek-siste).

C’est ce trou qui permet le jeu de la permutation des lettres, selon une ordonnance logique très rigoureuse ( rappel ici que les 4 discours relèvent d’une écriture « bi-voque - lettres et places », qui est une hérésie au regard de la théorie des ensembles, auquel Lacan emprunte).  

En tout cas « sa » structure n’est pas la même que celle des structuralistes (voire Levy-Strauss,
Barthes, Althusser et la linguistique structurale avec Jakobson, ce dernier approuvant la définition
et l’usage que Lacan fait du signifiant) en inventant sa « linguisterie ».
C’est la raison pour laquelle Lacan refuse de faire partie « du baquet des structuralistes », qui est
pour lui un montage grotesque des journalistes.
Pour revenir à nos « moutonssespaisse-ne te, (Topaze avec Fernandel instituteur) », c’est donc à
ce modèle mathématique que Lacan se réfère pour fonder la raison du cartel.
Selon lui, en dehors de la cure le cartel serait ainsi le groupe social élémentaire le plus favorable à
repérer les effets les effets de discours à partir du réel qui le conditionne, sans nier pour autant les
effets imaginaires dont il s’agit de « nettoyer » le discours analytique (DA), effets imaginaires qui
sont non nécessaires à sa transmission, car l’enjeu est de définir « ce qu’est la psychanalyse et ce
qui ne l’est pas »( Lacan).
Comme par exemple sa copulation exténuée avec le discours universitaire (DU).

Le cartel se constitue à partir de 4 personnes qui se se choisissent, dans leur choix interviendront forcément toutes sortes de raisons imaginaires pour que ça « colle » assez entre eux jusqu’à une certaine limite.  

Cette limite apparaitra au moment où chacun peut se sentir responsable de la vie du cartel, au
point que s’il s’en absentait le cartel se dissolvait.
Le pacte symbolique, sous-jacent à leur réunion fonde ainsi une structure, même à leur insu, et le
réel, le bout de réel autour de quoi s’organise ce groupe peut faire alors office, soit de rupture,
soit de progrès dans le discours, il ne s’agit donc pas de colmater, par l’imaginaire, la béance de
ce réel qui fait appel à la fonction du plus-un.
Cette fonction sera remplie par une personne choisie par les membres du cartel, quels que soient
les pré-supposés qui ont présidés à ce choix.
Cette personne (+1) introduit une dissymétrie dans le groupe, à charge pour elle de « veiller aux
effets internes de l’entreprise et d’en provoquer l’élaboration » (Lacan)5.
Le cartel a une vie vie propre, axée sur un travail en commun et « dont aucun progrès n’est à
attendre, sinon d’une mise à ciel ouvert périodique des résultas comme des crises de
travail » (Lacan)6.
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Dans ce travail en commun, chacun choisit un thème qui lui est propre de sorte qu’il peut s’y
sentir à juste titre au moins aussi savant que les autres, de même que le plus-un trouvera
forcément une limite réelle à sa fonction, entre le risque de rupture du groupe et la possibilité de
son progrès, sa fonction étant en effet déterminée par la structure dont il a la responsabilité
défaire lien social pour un temps limité ;.

On obtient ainsi une rupture de la hiérarchie par une mise en valeur de la compétence de chacun.  

Par ailleurs, c’est dans la mesure où une demande est adressée au plus-un par le groupe que
s’effectue un « transfert de travail », notamment dans la discussion et la sélection.
Le plus-un peut alors veiller à l’issue pertinente à réserver au produit propre à chacun.
La forme de ce produit étant à définir pour en permettre la transmission ;
Le plus-un joue donc un rôle pivot entre le cartel et le reste de l’organisation de l’école, et par lui
s’opère le contrôle interne et externe du cartel par l’école7, et inversement de même que
différents modes d’échange et de rencontre inter cartels peuvent être organisés.

Enfin pour éviter les effets de « colle », Lacan insiste sur la nécessité de la permutation.  

L’expérience a prouvé que la vie d’un cartel actif est de 1 an au minimum, 2 ans au maximum, au
terme de quoi des permutations se produisent (volontaires ou par tirage au sort ) entre les
membres des cartels qui veulent s’offrir à cette expérience pour la relancer à nouveau identique et
différente en une pulsation temporelle.

Le plus-un rentre dans le rang sa fonction n’étant pas de chefferie.  

L’effet recherché par ce fonctionnement, au niveau d’un champ freudien « vectorisé » par des
responsables (soumis eux aussi à la permutation) est un effet de tourbillon.

Patrick Valas, le 18 novembre 2018.
1- Lacan, acte de fondation de l’EFP.
2- idem.
3- Lacan La dissolution, 11 mars 1980, in Ornicar
4- Lacan, lettres de l’EFP, avril 1975, consacrée aux cartels.
5- Lacan, La dissolution 11 mars 1975, in Ornicar.
6-idem.
7- il est notable que l’authentification de l’effectuation de la passe de l’analysant à l’analyste ait
été confiée à une double commission à l’ECF, chacune étant constituée sur le mode d’un cartel.
8- un catalogue des cartels peut permettre de tracer des axes de travail par thèmes permettant
de suivre l’ensemble des avancées de l’école.
patrick valas.
Janvier 1981.
Texte repris en novembre 2018, pour un cartel de l’EPFCL, avec Lucile Mons, Alice Lagrave, Annie Amsellem, Franck Ancel, patrick Valas (Plus-Un).