Seul l’amour permet à la jouissance de condescendre au désir


Document du vendredi 9 octobre 2009
Article mis à jour le 28 juillet 2014
par  P. Valas

Un coup de ton doigt sur le tambour décharge tous les sons et commence la nouvelle harmonie.
Un pas de toi, c’est la levée des nouveaux hommes et leur en-marche.
Ta tête se détourne : le nouvel amour !
Ta tête se retourne, — le nouvel amour !
« Change nos lots, crible les fléaux, à commencer par le temps » te chantent ces enfants.
« Élève n’importe où la substance de nos fortunes et de nos vœux » on t’en prie.
Arrivée de toujours, qui t’en iras partout.
Arthur Rimbaud

Seul l’amour permet à la jouissance de condescendre au désir

.

« Seul l’amour… » apparait dans L’angoisse - leçon du 13 mars 63 - et non dans L’éthique.

Bien cordialement

Serge Zagdanski
 
L'amour

Seul l’amour permet à la jouissance de condescendre au désir.

Cet énoncé se comprend mieux par la suite donnée par Lacan à ses avancées.
L’amour permettrait-il à la jouissance de condescendre au désir ? ( in L’éthique de la psychanalyse 1960).
Oui ! parce que l’amour, (il ne s’agit pas de l’amour narcissique ici) qui est l’Imaginaire (I) spécifique de chacun, l’amour pris comme moyen (le transfert) permet au sujet de nouer sa jouissance comme réelle (R) au désir qui l’habite (relevant de la Loi), donc au symbolique (S).

RIS, soit le noeud comme réel (RSI, 1975).

Les avancées de Lacan bougent les lignes mais ne s’invalident pas rétro-activement, comme le pensent ceux qui croient que l’on peut découper son enseignement en période.

Seul l’amour permet à la jouissance de condescendre au désir, est ce qui s’accomplit dans la cure psychanalytique.

C’est un pari…

Patrick Valas, ce 28 juillet 2014

 

Le sujet, La chose, la jouissance  

« Seul l’amour permet à la jouissance de condescendre au désir »

On trouve cette citation dans L’Angoisse.
Mais pour la première fois Lacan introduit la notion de jouissance d’une façon inouïe, inédite, dans l’Éthique de la psychanalyse

Il la situe en référence à la topologie d’un tore (soit un anneau - le même que celui qui faisait le plaisir de nos jeux d’enfant, sur les plages de nos vacances emmerdantes)

Le tore présente donc la jouissance dans son rapport d’extimité au sujet. Lacan ouvre alors le champ de la jouissance, dont il dira ultérieurement, dans L’Envers de la psychanalyse, qu’il souhaitait qu’il fût nommé Le champ lacanien.

À la fin de son enseignement il conclura y être à peine entré.

Il commence à déplacer le sens de la jouissance, par rapport à sa définition freudienne première.

La formulation de cet énoncé n’est pas sans étrangeté, car condescendre veut dire, consentir, le plus souvent d’un air supérieur voire arrogant, daigner s’abaisser.

Ce qui ne peut être que le fait d’un sujet.

Le terme de sujet est pris là au sens de l’individu, qui a un corps, un nom.

C’est la définition dernière que donne Lacan du parlêtre, soit celui qui parle avec son corps et qui pose la question de l’énigme du corps parlant.

Il diffère donc de ce qu’il en est du sujet que Lacan déduisait de sa définition du signifiant :« le signifiant représente le sujet pour un autre signifiant qui ne le représente pas ». Il s’agissait là du sujet divisé, qui a prêté à tant de malentendus.

Le dit sujet, c’est La Chose (das Ding), nom premier où Lacan loge la jouissance, en la faisant parler.

Il lui prête sa voix en disant « Moi la vérité, je parle ».

Ce n’est pas Lacan qui dit je, mais la vérité qui parle Je, le Je impossible à rejoindre pour le sujet.

C’est dit et écrit dans le texte La Chose freudienne.

Le pupitre y prend la parole, raconte son histoire et on ne peut plus le faire taire.

À cette époque la Chose est, selon sa définition freudienne, une composition entre le désir indestructible et la jouissance — on sait que Freud, use plutôt du vocable Lust quand il s’agit de la satisfaction du désir (Wunschbefriedigung) plutôt que de celui très rare sous sa plume de Genuss (lequel désigne la jouissance atroce, mortelle, celle qui est Au-delà du principe de plaisir).

Seul l’amour permet à la jouissance de condescendre au désir, c’est le mieux que l’on puisse espérer obtenir en élevant l’objet à la dignité de la chose.

C’est formule par laquelle Lacan désigne ce qu’il en est de La Geste sublimante, en référence à L’amour courtois.

Dans cette pratique les troubadours, les trouvères, ceux qui font des tropes, des trouvailles, des poèmes, louent la Dame en des joutes oratoires devant une Cour d’amour.

Élever l’objet à la dignité de la Chose (das Ding) peut être illustré aussi d’une autre façon, comme le montre si bien Sacher Masoch dans La Vénus à la fourrure :

Le héros du roman se promène dans un parc, il est en « extase » devant une statue de Vénus en marbre blanc.

Au même instant, passe une jeune femme en manteau de fourrure. Leurs regards se croisent un bref instant, puis la jeune femme disparaît dans la brume du soir.

Notre homme aussitôt en tombe amoureux.

Dans les jours qui suivent, il parcoure fiévreusement la ville dans l’espoir de la retrouver. Son imagination s’enflamme, et peu à peu l’image de la belle inconnue se confond pour lui avec la Vénus qu’il vient visiter tous les jours.

Enfin, un jour il la rencontre à nouveau, elle s’appelle Wanda, et la comédie va commencer. C’est à mourir de rire.

On peut saisir ici comment l’autre de l’amour peut se substituer à L’Autre au regard de marbre, glacial, cruel.

Sublimation et perversion  

Amour courtois, c’est-à-dire sublimation et perversion masochiste, sont dans un rapport de voisinage [1].

Comme un chiasme entre perversion et sublimation.

Cela renvoie à l’espoir, au moins passager, qu’avait Freud que la psychanalyse puisse conduire les hommes à mieux maîtriser leurs pulsions, être un peu moins cruels que les loups.

Lacan au contraire, considère que la cure s’achevant dans le champ de la sublimation, ne vaut pas plus que son échec dans la perversion.

Dans les deux cas, le sujet se met au service d’un dieu trompeur.

La Dame élevée à la dignité de la Chose, comme La Vénus à la fourrure, sont des figures fabriquées d’un dieu trompeur.

Il y a sûrement une autre issue à la cure.

Dès le séminaire L’Éthique, Lacan se désole de ce que la psychanalyse ne puisse pas inventer une nouvelle perversion, un peu moins conne et stéréotypée que les précédentes, quinze ans plus tard à propos de Joyce, sa plainte est la même, mais il l’écrit alors père-version.

Dans la sublimation courtoise, Lacan fait apparaître comment l’amour est pris comme moyen pour apprivoiser, civiliser la Chose, soit la jouissance, en la soumettant à la condition du désir.

La figure d’Antigone, illustre comment la réalisation d’un désir pur, au-delà du bien, du vrai et du beau, là où s’accomplissent les paroles fondamentales constitutives du sujet.

Cette réalisation le conduit sans crainte et sans pitié, en ce lieu de malheur de l’entre-deux-mort.

Est-ce la promesse faite au sujet au terme logique d’une psychanalyse ?

Oui, mais pas sans une voie de retour : la Passe.

Le psychanalyste n’est pas Antigone — on peut douter d’ailleurs que celle-ci (Antigone) soit animée du moindre sentiment d’amour, ni de haine non plus. Elle est au-delà de toute passion, accomplissant sa Geste, dans une froide bienveillance. Moins inhumaine que l’on voudrait le faire croire.

La cure psychanalytique, dans le meilleur des cas, va révéler au sujet ce qui lui est le plus extîme, non pas son semblable, c’est-à-dire, i(a), son « moi-même », mais son plus prochain qui est aussi ce qui lui est le plus étranger, insu : la Chose dont la jouissance est nocive, mortelle.

Raison pour laquelle Freud peut écrire que la jouissance est un mal parce qu’elle comporte le mal du prochain.

Il y trouvera l’inspiration de son invraisemblable spéculation intitulée Pulsion de vie et Pulsion de mort, inextricablement nouées.

Il est vrai qu’il écrit cela après avoir assisté à la grande boucherie de la première guerre mondiale, lui-même ayant été au début un farouche patriote de l’armée allemande.

Cette guerre, inédite dans l’histoire des conflits entre des peuples voisins, sera un tournant historique qui va bouleverser définitivement la subjectivité de l’homme de la « civilisation moderne », on en sait la suite avec la deuxième guerre mondiale [2].

La psychanalyse, qui apporte au sujet la guérison de surcroît, ce qui est un bonus inédit aussi bien, révèle au sujet qu’il est ignoble, une bête féroce et obscène.

Elle n’en fait pas un pèlerin chérubinique, même pas un porc, plutôt un chien, dévorant ces chasseurs infatigables de Diane que furent Freud et Lacan désormais devenus signifiants premiers de la psychanalyse. :
Freud (S1) représentant le sujet de l’inconscient pour un autre signifiant Lacan (S2) qui ne représente pas le sujet mais le produit dans son être de jouissance sous la forme de l’objet a.

Telle est le couplage par la lettre du fantasme entre l’être signifiant du sujet (le sujet divisé avec son être de jouissance (objet a) : $ <>a.

Pour s’en souvenir les psychanalystes seraient mieux inspirés lorsqu’ils leur arrivent de se rencontrer de se saluer par un « mon cher congénère »

L’amour pur et la mystique  

Sur « l’amour pur », dont seraient animés certains mystiques, Jacques Le Brun a publié un livre très important L’amour pur de Platon à Lacan (et retour), dans lequel il écrit que cet amour qui n’attend rien, est un véritable athéisme ayant beaucoup ébranlé l’église.

Le Brun a fini par lâcher dans un débat qui a suivi la présentation de son ouvrage, que pour Fénelon ce qui garantissait l’authenticité de l’expérience traversée par madame Guyon c’était très précisément la souffrance.

Autrement dit, dans notre jargon, la jouissance dans laquelle le sujet s’abîme en y étant aspiré, malgré lui, tout en s’y abandonnant.

La mystique en effet n’est pas une passion, c’est un acte du sujet.

Ce qui jette donc un doute très sérieux sur la possibilité de l’amour pur.

On peut saisir alors qu’il y en a des configurations variables, mais qui ne font pas un système.

D’ailleurs Fénelon reconnaît l’échec de son entreprise à l’établir.

Il en a perdu son latin et sans doute bien d’autres choses encore.

Attaqué par Bossuet, il fut condamné par l’Église à retourner à ses chères études et à l’enseignement des princesses.

Lacan retiendra des mystiques moins leurs pratiques que ce qu’ils désignent du terme de leurs jaculations, affirmant, c’est à la quatrième de couverture du séminaire Encore, que pour lui ses propos sont de la même veine.

La psychanalyse et l’amour  

Si nous parvenions à définir l’amour dont parle la psychanalyse, ce serait un amour au-delà de toute limite, à ne pouvoir se poser que dans le renoncement à l’objet.

C’est-à-dire un amour dont on aimerait connaître les règles. Peut-être en adviendrait-il un refleurissement de l’amour, qui est particulièrement absente dans la civilisation moderne, laquelle est fondée sur la haine et l’ignorance — ce qui est « scientifiquement démontré ».

Alors s’éclairerait le devenir de la jouissance dans la dialectique du désir où se produit la subversion du sujet.

Dans la cure, l’amour avec ses avatars hainamoration et ignorance, sont pris comme moyens.

Le transfert c’est différent : au sens freudien premier de ce terme, c’est le passage des éléments d’un discours (inconscient) à un autre discours (le conscient).

Le transfert n’est donc pas un moyen mais un résultat : dans le meilleur des cas, la transfiguration du sujet advenant là où c’était : Wo es war soll ich verden.

Lacan à la suite de Freud nous conduit par la main, après L’Éthique de la psychanalyse, dans son séminaire Le transfert dans sa disparité subjective.

Il cherche à cerner l’amour auquel nous avons à faire dans la pratique psychanalytique.

L’amour dans le banquet de Platon  

Que les Dieux puissent tenir comme la forme la plus sublime de l’amour, celui d’Achille, montre bien en quoi, ils sont incompétents en la matière.

D’ailleurs, eux-mêmes dès qu’ils s’intéressent à un humain, aussitôt celui-ci, pâtissant de cet amour divin épouvantable est transformé en statue de sel, en rocher ou en laurier.

Comment récompensent-ils Achille ?

Ils l’envoient dans l’Île des Bienheureux.

C’est là qu’il confiera à Ulysse, venu le visiter, qu’il préférait sa vie parmi les humains.

Il avait un corps [3] et surtout il y avait Briséis perdue pour lui à jamais.

Comme il s’agit de l’Achille du prodigieux Homère, on trouve sa geste finale admirable, exemplaire et surtout inaccessible aux communs des mortels.

On à tort, c’est plus répandu que l’on ne se l’imagine : Tous les militaires le savent, il suffit qu’un soldat soit tué au combat, pour qu’aussitôt une troupe apeurée se lève comme un seul homme et affronte la mitraille sans peur.

C’est indiqué dans le Banquet : une armée composée d’aimé(e)s et d’amant(e)s serait invincible.

Dans la Légion Étrangère que je connais pour des raisons diversement valables, il y a une tradition, sans équivalent à ma connaissance dans les armées modernes : on ne laisse jamais ses propres morts sur le champ de bataille.

On ramène les dépouilles mortelles des camarades tués au combat, pour les enterrer avec les honneurs, afin qu’ils ne subissent pas les offenses qu’Achille fait subir au cadavre d’Hector, avant qu’on ne lui dise que ça suffisait comme ça.

Passons rapidement sur les autres formes de l’amour dont il s’agit dans la première partie du banquet :

L’amour estime et ses unités de valeurs, l’amour médecin et ses harmoniques, l’amour pédagogique et ses illusions, l’amour tragique dont sortira plus tard le contresens de son interprétation dans l’amour romantique, etc.

Platon ironise, Lacan en rajoute une louche « c’est une assemblée de vieilles lopes » dit-il.

Aristophane, l’ennemi de Socrate, est un peu épargné. Il sait parler de l’amour pour ce qu’il est vraiment : humain trop humain c’est-à-dire comique - en quelque sorte encore plus tragique.

Socrate, Diotime, encore Socrate, Alcibiade et puis Lacan  

Socrate vient, il prête sa voix à Diotime, pour qu’elle puisse parler de l’amour.

Il ne sait qu’une chose, il le dit, son savoir se limite à pouvoir reconnaître dans l’amour qui est l’aimé, qui est l’amant.

Il fait parler Diotime parce qu’il suppose qu’une femme en sait plus sur l’amour qu’un homme — c’est tout.

Il tient cela de Tirésias, lequel revenu de son aventure, révèle que le dire de l’amour est la condition de la jouissance féminine.

Cette jouissance étant sept fois supérieure à celle de l’homme dont le désir va aussi bien sans dire.

Sans doute une femme en sait plus que l’homme sur l’amour parce qu’elle peut donner plus facilement ce qu’elle n’a pas, laissant l’homme dans ses embrouilles avec le désir et l’amour en proie qu’il est avec la stupidité des manifestations grotesques de son organe.

Ayant laissé parler la Dame de Mantinée, Socrate reprend la parole.

Pour lui ceux qui font l’éloge de l’amour en référence au bien, au vrai et à la beauté, le font parce qu’il y a du manque dans tout ça, on reconnaît bien là l’ironie de Platon, c’est à dire que dans cette
affaire, il y a de l’eau dans le gaz, le feu au lac.

Par un tour de passe-passe dont il a le secret, Socrate détourne l’éloge de l’amour en introduisant la question de désir.

Tout son propos est de démontrer que c’est l’amour qui cause le désir et non pas le contraire.
En aimant, le désir du sujet peut advenir. Miracle, coup de foudre etc.

Le chahut commence avec l’entrée d’Alcibiade « enguirlandé » et passablement éméché.

À son tour il change les règles du jeu.

Désormais on ne fera plus l’éloge de l’amour mais de son plus prochain.

Il se glisse alors, entre Socrate et Agathon dont c’est la fête ce soir, dans tous les sens de ce terme.

Lacan de rappeler :

Une chose est de parler de l’amour, en termes de savant.

Autre chose est de le mettre en acte réellement.

C’est dans le discours d’Alcibiade qu’il trouve une réponse au sens de l’amour il en fait son miel.

On lui en à fait le reproche, « mais là vous ne parlez que de l’amour homosexuel ».

Pas d’objection tranche t-il, l’amour se moque des formules de la sexuation. Il est plus simple de parler de l’amour entre deux hommes, que de dire quelque chose de l’amour entre un homme et une femme, car dans ce cas la lettre d’amour qui scelle leur union est encore plus illisible.

L’amour de transfert que Freud découvre, pour son embarras, est un amour réel.

C’est l’amour-passion qui n’est pas sans haine ni ignorance.

Ce sont les passions de l’être du sujet.

Le terme de passion est à entendre ici dans son sens moderne.

Le sujet, c’est-à-dire pour nous l’analysant, est dans la cure à la tache, via l’amour de transfert, de la mise en acte de la réalité sexuelle de son inconscient.

Au psychanalyste de s’en débrouiller, car on ne fait pas l’amour dans le cabinet analytique.

Sur ce point Freud a laissé des indications très précises.

Sans répondre aux sollicitations insistantes d’Alcibiade, Socrate le laisse déclarer sa flamme, non sans en éprouver quelque gêne pour ce qui est révélé en public. Mais par son attitude de froide bienveillance, Socrate apprend à Alcibiade, dont chacun sait combien il l’aime sans jamais avoir été son amant, il lui apprend ce que c’est que d’aimer vraiment. Cela passe par la parole d’amour avant de pouvoir jouir de son objet aimé et désiré. Alcibiade par son discours fait émerger deux formes d’objets hétérogènes, qui ont cependant une affinité d’enveloppe, c’est pourquoi, l’objet a, cause du désir reste voilé par l’objet aimé et désiré [que Lacan écrit i(a)].

La voix de Socrate  

L’objet aimé c’est Socrate, comparé comme enveloppe au silène.

Or Socrate n’est pas beau, il ne prêche pas l’amour du prochain et ne cherche pas non plus le bien.

Ce qui l’intéresse c’est d’établir en raison la cohérence de tout discours et de tous les savoirs.

Lacan peut dire à son propos qu’il a fait émerger dans l’antiquité une ombre de science — c’est l’hystérique génial.

À quoi tient le charme démonique de Socrate ?

Certainement à la cohérence de son discours, mais aussi à sa voix.

La voix de Socrate, n’est pas celle que l’on entend, et pour cause.

C’est la voix dont parle la psychanalyse comme un des quatre objets de la pulsion sous la rubrique de l’objet a.

Cette voix est aphonique (d’où le mystère du fonctionnement de la pulsion invoquante qui ne déroge pas au principe du silence des pulsions dixit Freud).

Or dans l’écrit de Platon, cette voix passe en acte dans le texte, portant l’énonciation de Socrate, faisant que nous sommes captivés en lisant Platon, même dans ses traductions les plus désastreuses.

Lacan sans chercher va trouver dans cette merveille, la seule chose qu’il revendique comme étant sa seule invention dans le champ freudien : l’objet a dont l’élaboration va le faire passer de sa contingence corporelle à sa consistance logique [4].

Sans aucun doute Lacan tente le passage du mythe de la pulsion à la dérive de la jouissance, en faisant usage de la traduction anglaise du terme de Freud trieb (en anglais drive)
La voix fait partie des agalma qui sont à l’intérieur de Socrate comparé au silène ou à une
boite à bijoux. Alcibiade prétend les avoir vu ce qui est un comble s’agissant de la voix.
L’intérêt en cette occasion est de constater que si la voix peut être vue, aussi bien le regard
peut être entendu - c’est ce que font les sourds-muets, bien mal désignés par cette appellation
injurieuse.

L’agalma, c’est l’objet précieux avec sa brillance phallique éclatante. Éclat d’objet, objet partiel voire transitionnel, qui permet de saisir que l’amour est partial dans ses choix, mais aussi qu’il n’est pas tout, plutôt partiel, découpant sur l’Autre de l’amour sa part préférée.
Socrate représente l’objet aimé et désiré [i(a)] de façon élective pour le sujet, mais sa voix, entre autres, cause le désir d’Alcibiade pris sous son charme comme nous le sommes aussi bien.

Dans le séminaire, Le transfert dans sa disparité subjective, pour la première fois l’objet a apparaît dans l’enseignement de Lacan.

On le rappelle ici encore, de sa contingence corporelle à sa consistance logique (c’est écrit à la même page, je ne me souviens plus très bien laquelle) puisqu’il est produit par le signifiant dont le sujet divisé est l’effet.

Socrate ne s’y trompe pas, l’amour que lui porte Alcibiade, il en est assuré mais il sait aussi qu’il n’est que le tenant lieu comme semblant de la cause de son désir. Il sait bien qu’il n’a pas cet objet.

Dans cet instant d’incandescence où se produit le miracle de l’amour il porte son interprétation : désignant à Alcibiade son objet élu en la personne d’Agathon le tragédien causant son désir (celui de Socrate ou d’Alcibiade ?

Je ne tranche pas pour la raison que le désir de l’homme c’est le désir de l’Autre.)

Résultat, c’est le transfert pour Alcibiade qui passe ainsi de sa position de vouloir être aimé, à tout prix, à celle de l’aimant.

En ce moment d’ouverture, Socrate décoche son trait : « occupe-toi de ton désir » précise-t-il.

Alcibiade semble l’avoir entendu.

Il ne s’agit plus simplement de baiser l’objet.

Agathon est ailleurs, il partira avec Pausanias le riche qui deviendra probablement le producteur de ses œuvres à venir.

Dans cette bascule de la position de l’objet aimé à celle de sujet aimant, par le moyen de l’amour, se fabrique un savoir inédit, au sens de jamais dit par le sujet, sur ce qu’il en est de la cause de son désir.

Ce mouvement n’est pas sans la possibilité pour lui de dire non à la jouissance nocive, ruineuse, voire mortelle — c’est un choix qui relève de l’éthique de la psychanalyse.

Voilà un premier repérage de ce que serait le désir de l’analyste :

Savoir ce qui cause le désir, telle est dans l’amour la visée véritable. Nous retrouvons là un air de voisinage avec ce qui permet de faire des trouvailles.

La jouissance de l’Autre forclose à l’origine peut faire retour dans la jouissance de désirer pour la satisfaction du sujet.

Pour Lacan la psychanalyse n’est pas pathématique, elle se doit de devenir plus poématique.

À la fin de son enseignement il nous donne une indication très précise, il faut aller voir du côté de L’écriture poétique chinoise, pour comprendre un peu mieux ce que parler veut dire qui donne sa portée à l’interprétation dans la pratique de la psychanalyse.

Le nouvel Amour  

Le nouvel amour que découvre la psychanalyse, n’est pas l’amour définit comme l’imaginaire spécifique du sujet, soit l’amour relevant du narcissisme, mais un nouvel amour qui s’adresse au savoir.

Un savoir qui s’invente selon l’éthique du Bien-dire. Un savoir dont le sujet a horreur, a moins de l’avoir réalisé comme son seul lot de savoir, dont la jouissance relève de son désir.

Patrick Valas, le 9 octobre 2009.

PS : « Seul l’amour permet à la jouissance de condescendre au désir ».

Cet énoncé se comprend mieux par la suite donnée par Lacan à ses avancées.
L’amour permettrait-il à la jouissance de condescendre au désir ? ( in L’angoisse, 13 mars 1963).
Oui ! parce que l’amour, (il ne s’agit pas de l’amour narcissique ici) qui est l’Imaginaire (I) spécifique de chacun, l’amour pris comme moyen (le transfert) permet au sujet de nouer sa jouissance comme réelle (R) au désir qui l’habite (relevant de la Loi), donc au symbolique (S).

RIS, soit le noeud comme réel (RSI, 1975).

Les avancées de Lacan bougent les lignes mais ne s’invalident pas rétro-activement, comme le pensent ceux qui croient que l’on peut découper son enseignement en période.

Seul l’amour permet à la jouissance de condescendre au désir, est ce qui s’accomplit dans la cure psychanalytique.

C’est un pari…

Patrick Valas, ce 28 juillet 2014

* Lacan J., L’Éthique.


[1Freud a parfaitement situé dans ce registre la relation de la jeune homosexuelle avec la Dame de son choix — ce qui ne veut pas dire pour autant que l’homosexualité puisse être rangée sans réserve dans les perversions.

[2Il faut lire le prodigieux livre de E. Kantorowicz Mourir pour la patrie pour comprendre la différence qu’il y a entre les guerres dans l’Antiquité et ce qui se passe dans nos guerres actuelles.

[3Le parlêtre, s’il dispose de nombreux signifiants n’a qu’un corps.

Ceci n’est pas une vérité de la Pallice et encore moins une dénégation.

[4Nous ne citons pas l’occurrence de cette trouvaille, dans le séminaire publié au Seuil qui est un torchon.

On peut en revanche retrouver son parcours dans La Troisième, diffusée à France-culture à l’occasion du centenaire de la naissance de Lacan en avril 2001.

Il semblerait qu’une transcription éblouissante, accompagnée de l’intégrale de cette intervention de Lacan au congrès de Rome le 31 octobre 1974, circule sous le manteau, gratos, ce qui n’est pas payé cher pour 2h26 de bonheur.


Commentaires

Seul l’amour permet à la jouissance de condescendre au désir
jeudi 4 juillet 2013 à 21h41 - par  nesmolacur1973

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Seul l’amour permet à la jouissance de condescendre au désir
lundi 28 janvier 2013 à 11h15 - par  Serge Zagdanski

Je tenais tout d’abord à vous féliciter et à vous remercier pour le travail essentiel que vous avez entrepris et dont vous mettez le résultat à notre disposition sur ce site.
Toutefois, la citation de Lacan « Seul l’amour… » apparait dans L’angoisse - leçon du 13 mars 63 - et non dans L’éthique.
Bien cordialement

Serge Zagdanski

Site web : Erreur de citation
Logo de Serge Zagdanski
lundi 28 janvier 2013 à 14h54 - par  P. Valas

Merci, comme ça on a la bonne référence

Seul l’amour permet à la jouissance de condescendre au désir
jeudi 17 mars 2011 à 21h34 - par  jpgilson

je ne peux que marquer mon accord, ce qui me vaut une somme de désaccords de nos collégues. Le nouvel amour depuis ou grâce à Freud, ne veut pas dire qu’il soit ni plus supportable ni moins fatigant. Ce serait un comble que ce savoir eût été le seul infus de tous les savoirs pour lesquels nous devons toujours nous casser le c….
amitiés
JP Gilson
Comment se procurer le texte ?

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jeudi 17 mars 2011 à 22h33 - par  P. Valas

Comment va, JP Gilson ?

Il suffit de faire un copier-coller.

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