Lettre de Jacques Lacan à Sœur Marie de la Trinité


Document du dimanche 14 juin 2009
Article mis à jour le 26 juin 2011
par  P. Valas

 
J. Lacan

 

Ma chère Sœur,
Vous trouverez ci-joint le petit billet que je vous destinais hier soir
avant d’avoir reçu votre lettre de ce matin. J’ai même pris soin de vous le porter moi-même avant un dîner que j’avais pour le Congrès Malheureusement, pour une raison que je n’ai pas encore élucidée, c’est « 178 rue de la Pompe » que portait la note que j’avais prise de votre adresse, et c’est pourquoi j’ai renoncé une fois parvenu à cet endroit, à poursuivre plus loin ce soir-là ma tentative de vous atteindre.
Je vous joins néanmoins avec cette lettre pour que vous sachiez dans quel sentiment je faisais appel à vous : celui de ne pas vous laisser seule dans une détresse où je vous ai sentie à un moment toute perdue.
Comprenez-moi maintenant. Cette démarche que vous avez entreprise pour résoudre la difficulté morale où vous êtes, c’est cela qui devrait faire l’objet de nos séances. Je veux dire que la façon dont vous aller la mener, y réagir, les souvenirs et les sentiments, voire les rêves qui apparaîtront corrélativement pendant les séances (et selon toute vraisemblance sans rapport apparemment direct). C’est cela qui nous permettrait d’aller aux sous-jacences archaïques qui sont entrés enjeu autour et par l’exercice de votre vœu d’obéissance.
C’est cela qu’à lire votre lettre je vois que vous n’avez pas compris : mon but n’est pas de vous apprendre à vous affranchir de ce lien — Mais en découvrant ce qui l’a rendu pour vous manifestement si pathogène, de vous permettre d’y satisfaire désormais en toute liberté. Car si c’est autour de l’exercice de ce devoir que se sont déclenchées les phases les plus dérangeantes de votre drame, c’est que c’est là qu’ont été mises enjeu des images de vous inconnues et dont vous n ’êtes pas maîtresse : c’est cela que j’ai appelé vaguement : thèmes de dépendance. Et leur recherche ne constitue pas une initiation à la révolte, mais une perspicacité indispensable à la mise en pratique d’une vertu.
Il faut donc que vous poursuiviez les séances, pendant que vous essayez de vous mettre en accord avec votre conscience.
Car c’est là le moment fécond dont je cherche à tirer un pas décisif pour l’analyse.
Et il faut me faire confiance pour l’issue de ce moment. Je vous y enferme maintenant, précisément pour en tirer l’effet dont il est gros.
La façon contraire de prendre les choses — votre façon actuelle — est une façon formaliste de les envisager, qui méconnaît le caractère irrémédiablement intriqué de vos meilleurs mouvements, avec ce nœud secret qui les a rendus pour vous si ruineux.
Et que nous sommes là pour résoudre ensemble.
Venez donc me voir au plus tôt.
Et ne comptez pas sur une plus longue correspondance car vous n’en retireriez rien qu’un temps de perdu.
Je vous fais confiance moi-même en vous disant à bientôt — Téléphonez-moi demain à 9 heures par exemple. Car je partirai tôt pour le Congrès.

Cette lettre, du 19 septembre 1950, est extraite de la correspondance inédite entre Marie de la Trinité et Jacques Lacan. La publication, autorisée par J.-A. Miller, est prévue pour 2020.
Publiée dans Le Nouvel Âne Nº 9, sept. 2008, Navarin Éditeur.


Navigation

Articles de la rubrique