Simon Abbanim — Des moines thérapeutes – Pratiques énigmatiques et jouissance mystique


Document du mercredi 8 juin 2016
Article mis à jour le 3 novembre 2009
par  Simon Abbanim

Nouage du corps-moi, du souffle-ruah et d’un signifiant. Un savoir ancestral sur la jouissance du parlêtre, au-delà des phénomènes psychosomatiques ou de la conversion hystérique freudienne.

En 313, l’édit de Milan offre à la chrétienté la paix et un statut légal. Les ermites d’Égypte servent de modèle en s’opposant au conformisme de l’empire de Constantin. Ces pères du désert établirent une technique : la pratique de l’Hesychia synonyme de tranquillité, silence, et quiétude. Poursuite de la quête de relier ce qui est en haut et ce qui est en bas : se relier à Dieu, tradition spirituelle dont des centres se sont installés dans le Sinaï dès le IVe siècle puis au Mont Athos dès le VIe siècle où ils subsistent encore.
Le signifiant du Nom, dans l’invocation « Seigneur Jésus-Christ, fils de Dieu, aie pitié de moi, pécheur », que le moine doit mêler à chacune de ses respirations caractérise cette oraison [1]. Là où est le Nom, là est la persona prête à se manifester avec sa dynamis, expression de la puissance du Verbe.
Au IVe siècle, Évagre le Pontique établit un traité de thérapeutique, le Practiké, dont le but est de connaître la véritable nature de l’homme dans sa ressemblance à Dieu, grand Autre créateur. Il naît en 345 à Ibora dans le Pont, actuelle Turquie, sur la côte de la mer Noire et il fut parmi les grands cappadociens à être initié à la sagesse des moines du désert. Sagesse de la metanoia pratique, qui suppose une profonde connaissance introspective de l’homme dans sa
relation au “Conscient” et à “l’Inconscient”, tels que nous le traduisons depuis la psychanalyse avec Freud et Lacan. L’homme alors délivré de toutes manifestations pathologiques atteint l’apathéia, c’est à dire qu’il advient à ce qu’il “est”, sujet de son inconscient, ainsi que Freud l’a défini, avec son célèbre « wo Es war soll Ich werden ». Cette practiké est une forme de psychanalyse au sens propre du terme, avec l’analyse des pulsions, des passions, des pensées et fantasmes qui agitent l’âme et le corps de comportements plus ou moins aberrants, symptômes variés (phénomènes psycho-somatiques), sources et expressions de jouissances. Les démons ou diabolos qui agitent alors l’homme ne sont que contenus autonomes intimes, parfois vécus extimes et qui le divisant font obstacle à son unité.
Évagre établit à cet effet une étude originale des pathologies connues avec leurs différences symptomatiques, dont la liste suivante évoque notre moderne sémiologie.
— 1/ de spiritu gastrimargiae, ou jouissances liées à l’oralité, sources de pathologies orales.
— 2/ de spiritu philarguriae, concernant l’avarice, la constipation, jouissances de pathologies anales.
— 3/ de spiritu fornicationis, concernant toutes les formes d’obsessions sexuelles, déviations ou compensations de la pulsion génitale, jouissances perverses.
— 4/ de spiritu irae, concerne la colère, l’irascibilité et les pathologies psychopathiques.
— 5/ de spiritu tristae, ou dépression, jouissance hypocondriaque ou mélancolique.
— 6/ de spiritu acediae, tendances suicidaires, pulsion de mort, pure jouissance.
— 7/ de spiritu cenodoxiae, inflation de l’ego, caractères psycho-rigides, formes paranoïdes, syndrome de Kretschmer.
— 8/ de spiritu superbia, orgueil, paranoïa, délires, schizophrénie, jouissances psychotiques.

Plus tard la contre-réforme en tirera les « sept péchés capitaux » [2] et le moralisme religieux abandonnera le côté médico-prophylactiques des premiers thérapeutes attachés à traiter les maladies psycho-spirituelles qui rongent le corps et l’âme, pour la diabolisation, détruisant l’intégrité du sujet, portant ainsi atteinte à l’image de Dieu en l’homme, selon une identification archétypale propre au christianisme.
Avec YHVH, Dieu-Un non divisé, il n’y eu pas de naissance, Adonaï est éternel et irreprésentable. Le christianisme, avec un enfant qui va grandir puis être sacrifié permit alors l’identification à l’enfant-dieu. « C’est dans l’évacuation (eskenosen) ou la purification de notre ego que va se révéler en nous l’espace qui contient toutes choses ». Ce que nous traduirons par une harmonie du Sujet (de l’inconscient) avec le grand Autre divin (A non barré).
Les anciens n’étaient pas casuistes mais thérapeutes. À l’attitude ego-centrée de l’homme, ces moines voulaient substituer l’attitude christo-centrée et théo-centrée d’un homme sans pathologie. Ainsi, l’apathéia définit un état non pathologique de l’humain nécessaire à une ascèse, pour une pureté du cœur lui permettant de pratiquer les différentes voies de l’imitation du Christ. Ces hésychastes avaient une connaissance semble-t-il équivalente à celle de notre médecine psychiatrique face aux dangers de telle pratique, soit mal accomplie, soit surtout inadaptée à la structure du pratiquant. « Il est indispensable que ces méthodes se placent sous la direction constante d’un père spirituel expérimenté : le staretz », comme le recommandaient Nicophore le Solitaire et Jean Climaque ainsi que beaucoup d’autre théologiens à cause du caractère psycho-somatique des effets de jouissance induits par ces pratiques sur l’être su Sujet.

À ce stade de notre propos, nous devons introduire cette notion de jouissance particulière à la psychanalyse. — Avec l’introduction de la pulsion de mort, Freud parla de Jouissance, comme expérience quasi mythique, de satisfaction an-objectale proche du narcissisme primaire et c’est le terme allemand de « Genusse » qu’il utilise alors dans ce sens. D’autre part il remarque chez des femmes, qu’une excitation somatique déclenchant la libido provoque un sentiment de volupté, qui est très différent de celui des hommes et ajoutera plus tard que la toxicomanie est une substitution à la jouissance sexuelle. Avec l’homme aux rats, il avait déjà remarqué chez ce patient une expression étrange, « comme l’horreur d’une volupté (jouissance) qu’il ignore lui-même ». Freud, lui, expliquera, que la souffrance apporte parfois de l’apaisement, et que de reproches, il peut tirer de la jouissance. Ailleurs il nota que « l’auto-tourment de la mélancolie, indubitablement est riche en jouissances ». Après sa deuxième topique, il décrit que la recherche du plaisir se fait sous l’injonction surmoïque, c’est à dire, un pousse à la jouissance, et que de toutes façons « les humains plus encore que la satisfaction sexuelle cherchent à jouir de l’Amour » [3]. À la suite de quoi il tente de définir un nouveau principe, défini par une suppression de la tension d’excitation interne conduisant à la stabilité de Fechner [4], plus connu sous le pseudonyme de Dr. Mises, où l’appareil psychique tend à abaisser au maximum, voir annuler les excitations. De cette tendance, Freud suite aux travaux de Barbara Low l’appellera « Principe de Nirvana . Il poursuit avec la notion de « Sentiment océanique » qui tend en quelque sorte au rétablissement d’un narcissisme illimité, semblant dépasser sa définition de la jouissance qu’il situait proche du narcissisme primaire. Lacan s’en rapprochera avec la « Jouissance-Autre ». Celui-ci modifie la notion de jouissance, qu’il lie à celle d’usufruit : au droit de jouissance d’un bien appartenant à un autre, au sens de, « moi je jouis du bien de cet autre », ou je « jouis de lui », comme lui peut jouir de moi. La jouissance résidant dans la tentative permanente de dépasser les limites du principe de plaisir freudien. Pour Lacan, la jouissance se soutient de l’obéissance du sujet à l’injonction de se soumettre à cet Autre, au risque de se détruire, abandonnant ce qu’il en est de son désir, il va au delà de son plaisir. Le fantasme d’une jouissance absolue serait celle du Père primitif, Père des origines.
Côté homme il n’y a que de la jouissance phallique, limitée c’est à dire barrée par la castration symbolique, qui constitue son identité sexuée. Par contre côté femme, la jouissance contient une part sans limite car pas toute soumise à la castration, c’est ce qu’avance Lacan avec ses formules de la sexuation lorsqu’il affirme « qu’elles ne sont pas toute » castrées. Jouir du grand Autre, ce à quoi une femme peut avoir accès dans une relation sexuelle, n’est qu’une part de sa jouissance, jouissance non organisée par un objet spécifique (le phallus), il faut plutôt l’envisager du côté où « il n’y aurait plus d’énigme sur ce que cet Autre nous veut ». Quant à la jouissance purement phallique, Lacan la perçoit comme une sorte de perversion, car construite sur un « aller jouir d’un objet », là où côté homme il cherche « La » femme : c’est pourquoi il l’écrit « Père-verse ». D’autre part cette jouissance Autre ne peut se dire puisque pour le dire il lui faudrait avoir accès à un lieu pour le dire, qui là fait défaut. En effet, s’il y a bien un lieu « Homme » (des hommes) ensemble clos ; côté femmes c’est un ensemble ouvert, puisque « La » femme n’existe pas. Ainsi pourrait-on écrire pour une femme, la formule de sa jouissance sexuelle (J)=j0+j1, où Lacan nomme jouissance mystique cette part (J1) asymptote du sans limite, car pas entièrement soumise à la castration ; castration qu’on peut situer du côté du Dieu-Un, « grand Autre » du parlêtre et (J0) la jouissance phallique, côté castration symbolique.
Ainsi au début de la vie de l’infans, la voix de sa mère agit comme premier grand Autre, autre supérieur qui exige qu’il obtempère à ses désirs, puis viendra un père, en place de N.d.P. [5], pour aboutir à cet Autre du sujet représentant le lieu où s’élaborent les signifiants, l’inconscient du Sujet lacanien, « A, trésors des signifiants ».
Déjà Paul de Tarse pouvait dire : « ce n’est pas moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi », à quoi on pourrait ajouter aujourd’hui « le Christ c’est moi », selon I. de Loyola. La jouissance de cet Autre barré étant ici confondue à celle du divin ou grand autre A non barré, parfait, et grand Autre de l’Autre. Le Christ n’est pas le sujet supposé savoir du transfert comme dans la psychanalyse, il est bien plus que ça, car « il sait et le transfert fait à lui est paradigmatique de tous les autres » car il est Dieu = perfection : idéal à atteindre asymptotiquement à la jouissance d’une perfection de la totalité de l’être [6]. Cela est devenu possible depuis que Dieu s’est incarné dans un homme, c’est ça « l’imitation de Jésus », l’innovation du christianisme. Par ailleurs, dans ce dogme chrétien, « pêcheur je suis, pêcheur je reste », où le signifiant du grand autre barré signifie le manque, manque dans l’Autre du sujet, l’inconscient (A) lacanien. Si la jouissance a un rapport possible à l’être, dans cette identification au Christ-dieu, ce dernier étant consistant, le rapport à notre semblable est garanti par lui. La jouissance de cet Autre divin, Autre non barré du parlêtre, devient celle de Dieu. Dieu conçu ainsi comme l’Autre parfait de cet Autre humain toujours pêcheur, toujours barré.
Comme nous le constatons, il y a bien longtemps qu’aux époques différentes de la nôtre, on communiquait déjà avec ce grand Autre. Prenons par exemple la prière qui s’enracine dans la croyance selon laquelle l’homme a la possibilité individuelle ou collective de communiquer avec son Dieu, Autre de l’Autre, qui l’entendant, lui répond. Dans la Bible, Dieu-un est une divinité personnelle, qui ayant « créé l’homme à son image » entretient avec lui de fait une relation spirituelle : il lui parle, ils se parlent. En hébreu « prière »se dit tefillah qui veut dire penser, et son dérivé verbal réflexif, le-hitpallel a aussi le sens de « se juger » autant que celui de prier. La prière nous apparaît donc ici sous une forme réflexive d’une pensée intérieure insue de nous, qu’un Dieu muet nous communique ou réciproquement. « Le discours du sujet lui vient de l’Autre sous une forme inversée » [7], ici perçu comme d’un Autre non barré car parfait. Sait-on, lorsqu’on prie, à qui on s’adresse ? À l’Autre ou à l’Autre ? Est-ce seulement une question de foi ?

Après ces préliminaires, nous pouvons aborder la technique de l’hesychasme pour évoquer la jouissance psycho-somatique/somato-psychique issue de la « Prière du cœur de Jésus », faisant vivre l’imitation du christ à l’impétrant au niveau de son plexus cardiaque vibrant dans tout son être. Tout comme à l’époque Ming ou des Ts’ing en Chine, on pratiquait celle du « Secret de la fleur d’or et du suprème-Un ». Ici un cœur saignant contre là une fleur de lotus d’or. C’est après une longue préparation ascétique que le moine ayant appris à tenir une posture adéquate pour méditer, peut prier sans que son corps se rebelle, là il ne doit plus jouir, ou alors ce sera d’une autre jouissance, non phallique. Selon le dire que « le corps est le
temple de l’esprit », tel un yogi il s’avance dans la Voie. Posture stable, respiration adéquate, récitation au début verbale, tel un mantra il répète : « seigneur prends pitié… », où la valeur du signifiant est plus importante que le signifié. Ainsi, il se peut que cela passe à « Kyrié eleison”, pur signifiant encore plus efficace auquel les pères ajoutèrent celui de Jésus. Insistant là sur l’importance du Nom en présence du théanthropos, du Dieu-homme (indissociable l’un de l’autre). Il faut là toute une progression où le Logos créateur fera son œuvre dans le rituel de répétition.
D’autres moines ne se soucient pas de leur posture : certains, courbés en deux, les yeux dans l’ombilic, comme l’attitude schizophrénique du repli sur soi, dans une fuite des réalités, il restent psycho-centrés sur leur cordon ombilical. Cette pratique très critiquée par les uns, trouve son explication chez d’autres tel Grégoire Palamas qui prétendait que cela favorise l’âme à « ramener son désir à son origine », c’est à dire à l’éros pour Dieu. Le souffle, base de tous les yogas, mot sanscrit qui a le sens de joindre est perçu et interprété comme union de l’esprit-souffle au « Ruah », Esprit-souffle de Dieu. « Tu dois retenir ton souffle Isaïe…, discipline ton esprit indiscipliné… etc. ». « Parce que la rétention de la respiration tourmente, fait peiner le cœur, qui ne reçoit pas l’air réclamé par sa nature… ». « Vous devez descendre de votre tête dans votre cœur. Si vous descendez dans le cœur, vous n’aurez plus aucune difficulté. Votre tête se videra et vos pensées tariront. » De telles recommandations sont innombrables, voir la synthèse de Grégoire de Thessalonique avec sa Philocalie.

Ce véritable syndrome de répétition installé, « c’est le temps que tu passes pour ta rose qui la rend si précieuse » dit le staretz [8]. Comme une drogue-psychique, cette ascèse promouvant l’absorbtion (auto-hypnose) de cette prière rend le pèlerin insensible à la faim, à la soif, à la douleur, aux effets moïques divers,… etc. Il n’y a rien de surnaturel, pourtant le sentiment de se sentir bizarre, pas de ce monde, surgit dans un espace où la conscience relativise notre vision spatio-temporelle, comme un plan parmi d’autres plans existants. Une certaine douleur au cœur, au plexus cardiaque comme les prémices d’un infarctus, signe qu’il est en train de s’ouvrir et de devenir perméable à un “tout autre amour” et cela ne va pas sans une “certaine blessure” que connaissent les mystiques, comme St. Jean de la Croix en parle.
« O brûlure suave
plaie délicieuse
main légère, toucher délicat
qui a goût de vie éternelle… »
Il s’en suit « une tiédeur agréable et un sentiment de consolation et de paix ». Mais le pèlerin reste un passant et ne s’arrête pas dans l’extase. Il jouit de la présence innommable du Dieu “Vivant en lui”, il découvre la compréhension des écritures et l’expérience de la Transfiguration. [9]
Ne dit-on pas que la philocalie est la clef des mystères enfouis dans les Écritures ? Dans un renversement de l’humanisation de Dieu en une déification de l’homme, il a la vision énergétique des créatures et des hommes nimbés “de la flamme des choses”, comme dans les gravures, peintures religieuses du Moyen-âge avec leur vision du corps de lumière. Parfois même c’est la vision du cœur saignant de Jésus en son propre cœur qui saigne, qui emplit d’extase le “pèlerin” d’une jouissance extime évoquant la jouissance Autre dont parle Lacan.
Par les premiers mots de cette prière « Seigneur prend pitié… » il réinitie à chaque fois le processus complet ainsi que les effets attendus. Il s’agit de demeurer pèlerin pour « introduire dans l’opacité de la nuit l’allant du jour, comme un unique soleil ».

Mettre en résonance l’« invocation du Nom » dans toutes les traditions spirituelles de l’humanité, c’est aussi rappeler l’unité du genre humain et y rejoindre Freud à Lacan dans cette psychanalyse dont Freud disait qu’elle n’est ni religieuse ni irréligieuse. Aussi nous trouvons des pratiques similaires, équivalentes ou identiques dans de multiples traditions au travers des âges, bien avant l’ère chrétienne.

— Ce présent exposé a débuté avec le rapprochement que nous avons découvert chez C. Wilhem du « traité de la fleur d’or » et de l’Hésychasme dans un ouvrage aux éditions Villain & Bellhomme par P. Grison, publié en 1970 intitulé : « Traité de la fleur d’or et du suprême un” [10] où il décrit en parallèle la quête mystique et la pratique chinoise à l’époque Ming, du T’ai-yi Kin-hona Tsong Tche, où une fleur de lotus apparaissant au niveau du plexus cardiaque, et celle d’un pèlerin sibérien du IXe siècle décrivant cette oraison, là où le pèlerin sibérien perçoit le cœur saignant de Jésus en lui. Le phénomène produisant les mêmes effets chez le moine chinois que chez le moine sibérien. Ailleurs, nous trouvons le Logos, le Nom et le Mantra (un son, pur signifiant ?) dans les pratiques yogis, l’invocation du nom de Dieu dans le soufisme avec le Dhikr-i-Kalbi, sans oublier l’origine des monothéismes avec la pratique hébraïque et le pouvoir du tétragramme YHWH dans la Kabbale.
L’importance du Verbe et du son rejoignent étrangement l’enseignement de Lacan avec la notion de signifiant et la nomination de l’homme par le Nom du Père. Véritable signifiant, assimilable à un mantra qui est « un mot né des profondeurs secrètes de notre être où il a été couvé par une conscience mentale éveillée et enfin projeté au dehors silencieusement ou par la voix, le mot silencieux considéré comme plus puissant peut-être que le mot parlé- précisément pour un but de création » disait Shri Aurobindo et ajoutant qu’il peut « créer en nous-même de nouveaux états subjectifs, modifier notre psychisme, révéler une connaissance et des facultés potentielles inconnues auparavant (…) l’emploi védique du mantra n’est qu’une utilisation consciente de cette puissance secrète du verbe ». Le plus connu des mantras est “AUM” ou OM, dont tout un chacun peut faire l’expérimentation au bout de quelques mois de pratique régulière avec un initiateur, on peut en éprouver des effets mêmes modestes en nos contrées où ceci ressort plus de la relaxation profonde que la quête mystique. Il y a ensuite le Bhakti yoga et l’invocation du Nom avec le Japa qui sont d’autres pratiques plus indiennes qu’occidentales comme le Tantrisme. Enfin en Islam, le Soufisme représente la pratique mystique, où le Dhikr est une oraison jaculatoire indéfiniment répétée. Elle se fonde sur ce précepte coranique :
« Récite ce qui t’est révélé du livre
et accomplis la prière
En vérité, la prière empêche
de se livrer à la turpitude
et de commettre des abominations
Et certes, la remémoration de Dieu est grande. » [11]
Un chapelet de 99 grains correspondant aux 99 attributs de Dieu que les doigts égrènent au rythme des lèvres qui les prononcent. Chanté, psalmodié, ou silencieusement murmuré en soi, c’est une technique d’absorption comme les autres, il est dit toutefois que « le résultat du dhikr n’est pas au pouvoir du dhikr, il dépend d’Allah » (non de A mais de A ?). Tout comme le saint esprit pour les chrétiens descendant ou non sur celui qui prie, tout dépend du désir de Dieu, désir de l’Autre…

Toutes ces pratiques permettent d’atteindre des états proches du principe de Nirvana ou états Océaniques décrits par Freud et perçus par Lacan comme jouissance particulière, autre que barrée par la castration. Chez tout parlêtre, la mise en scène par le fantasme démontre son
rapport à l’objet (a) cause de son désir et sa jouissance : lorsque celle-ci est phallique, elle reste marquée du sceau du manque, c’est à dire de la castration symbolique du sujet. Quand il y a Jouissance autre, celle-là est muette mais s’exprime sous le signe d’une abondance sans
limite. Les mystiques nous l’ont appris dans les commentaires qui nous sont parvenus de leurs pratiques. Chez celui qui est en quête de relier ce qui est en haut et ce qui est ici-bas (religare latin), ce parlêtre religieux, est soumis à des risques psychiques. Or nous avons constaté que déjà ces thérapeutes des temps anciens distinguaient ceux qui “y croient “ de ceux qui “le croient” afin d’éviter tout dérapage, tout déclenchement pathologique chez les impétrants de ces pratiques que nous appelons mystiques.
Si Freud afficha sa position face aux religions dans « L’Avenir d’une illusion », à but prophylactique, qu’en est-il aujourd’hui du psychanalyste. Le psychanalyste du XXIe siècle est-il encore un un-croyant ?


[1Principe connu depuis les temps immémoriaux du pouvoir issu de la
répétition… Repris par Coué (1857-1926) et sa méthode : « Méthode Coué » basée sur la répétition d’une phrase d’induction auto-hypnotique, dont il ne reste aujourd’hui qu’un souvenir ironique.

[2Péché, de peccatum, faute en latin ecclésiastique qui devint « faute contre la loi religieuse ». Les sept péchés capitaux sont : l’avarice, la colère, l’envie, la gourmandise, la luxure, l’orgueil et la paresse. L’Église distinguera les péchés véniels des péchés mortels qui sont ceux qui s’opposent à l’état de grâce.

[3Parler d’Amour, c’est déjà de la jouissance disait Lacan.

[4Gustave Théodore Fechner, médecin et philosophe allemand (1801-1887). Se basant sur les travaux de E. Weber, il établit un rapport entre « la relation psychique et l’excitant physique », une loi selon laquelle la sensation varierait comme le logarithme de l’excitant.

[5Nom du Père (NdP), place symbolique nommée ainsi par Lacan, attribuée par la mère dans un processus métaphorique de son désir pour un homme, qui tiendra alors cette place pour élever son enfant à la maturité, via son équilibre psychique qui reste néanmoins une aporie ! Ce médiateur entre mère et enfant participe à toutes les ambiguïtés qui aboutissent à la structure de celui-ci : névrotique, psychotique et ou perverse.

[6Il y a l’écoute du psychanalysant par son analyste et celle du “pécheur” au confessionnal par un prêtre. Ici, l’absolution des péchés est pratiquée “au Nom du Père”, au nom de dieu le Père qui absout tout moyennant repentance. Alors qu’en cure c’est l’analysant qui seul métabolisera ce qui n’est plus “péché”, mais retour d’un refoulé, non pas une faute, mais un événement de vie à métaboliser pour une meilleure harmonie du Sujet avec l’Inconscient.

[7Que Lacan définit tout au long de son Séminaire.

[8Mot d’origine russe, utilisé chez les orthodoxes. Staretz ou ermite, est le maître spirituel.

[9Allusion au changement d’apparence du Christ dit “transfiguré”.

[10Ainsi que le « Commentaire sur le Mystère de la Fleur d’or », de
C.- G. Jung chez Albin Michel, 1979

[11Coran, XXIX, 45


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