Eva Talineau, l’instrumentalisation de la shoah contre les descendants des survivants.


Document du lundi 2 juillet 2012
Article mis à jour le 6 juillet 2012
par  P. Valas

Eva Talineau, l’instrumentalisation de la shoah contre les descendants des survivants.

Instrumentaliser la Shoah contre les descendants de ceux qui y ont survécu, agir ainsi au nom de la psychanalyse, comment est-ce possible ?

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Eva Talineau

 

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Eva Talineau

Lecture critique du livre de Gérard Haddad . « Lumière des astres éteints, la psychanalyse face aux camps ».

Il y a quinze ans, Gérard Haddad avait écrit un très beau livre Eliezar Ben Yehouda, ou la psychose inversée.

Il y montrait comment de ce qui aurait pu faire pour lui destin de folie, un homme avait su faire œuvre vive - faisant de l’hébreu, alors langue litturgique - une langue de nouveau vivante, moderne, profane mais habitée par le sacré d’où elle est issue - parlée par tous en Israel, dont la renaissance voulue par lui, la prééminence au sein de la société civile laïque, fut une des pierres fondatrices de l’état juif.

Ce livre était subtil, intelligent, témoignait d’une vraie acuité de pensée. Il portait quelquechose de l’auteur, il existait sans s’imposer - un vrai travail, un de ceux dont on ressort heureux d’en avoir pris connaissance.

Quinze années ont passé, arrive cet autre livre. Un désastre. Qu’est-il arrivé à l’auteur ?

Cet ouvrage sur les camps ne dit rien qui n’aie déjà été dit par d’autres.

Dès ses premiers écrits Daniel Sibony a présenté le projet d’extermination nazie comme meurtre du Nom, avant même 1980, et beaucoup de ses écrits précisent cette notion.

Il est vrai qu’elle ne se confond pas, pour lui, avec « l’énucléation » de la fonction paternelle,la destruction du « Noeud Bo » (noeud borroméen et aussi « Nebo » ) tels que le présente la conceptualisation de Gérard Haddad - la pensée de Daniel Sibony de la nomination diffère de l’abord Lacanien, qui est celui qui fait pour Gérard Haddad référence, il est donc possible qu’il n’en aie pas connaissance. . . Mais il ne fait pas de doute qu’il connait le travail de J.J. Moscovitz et des analystes qui travaillent avec lui, depuis 1986, dans l’association Psychanalyse Actuelle qui s’est constituée à partir de la sortie de Shoah de Lanzmann en 1985, puisqu’il a été lui-même membre de cette association dans les années 1994-1999 et y a participé à des colloques.

Les analystes de cette association ont créé plusieurs concepts, comme celui de « silenciation », et celui de "forclusion construite - Outre ces avancées qui leur sert dans leur travail clinique, hypothèses en travail chez eux, qui les accompagne dans l’abord des patients, leur réflexion tourne autour de la liaison entre intime et politique, et dans leur questionnement, il y a le fait de se demander si du fait des meurtres de masse nazis en Europe, il n’y aurait pas, à un niveau collectif, retour à une compacité du réel hors prise dans le signifiant.

Mais là n’est pas le plus grave, même si c’est plutôt indélicat.

Une note dans un coin du livre, où Gerard Haddad aurait reconnu son cheminement commun avec d’autres sur ce sujet - au lieu de camper dans la posture de celui qui seul contre tous affronte la surdité collective - aurait été utile .

La nature humaine étant ce qu’elle est - y compris chez les analystes - cette omission, même si elle ne le grandit pas, ne disqualifie pas son travail - elle le marque d’une ombre.

Dès lors que l’on sent dans une œuvre une présence en éveil, une pensée qui se cherche, qui avance, qui s’origine de quelque chose dont on perçoit la poussée en l’auteur, une inspiration, on est touché - c’est le rapport d’une œuvre à elle même, et au terreau psychique qui la porte, qui en détermine, in fine, la valeur .

C’est le rapport d’une œuvre à elle même, et au terreau psychique qui la porte, qui en détermine, in fine, la valeur.

Mais, - c’est là que le bât blesse - cet ouvrage, au lieu de déployer le mouvement d’une pensée avec laquelle on pourrait cheminer un moment, veut démontrer une thèse.

De fait, il montre beaucoup, et d’abord le narcissisme de l’auteur qui, non sans habileté, s’y met en scène (évidemment ça fait vivant). Mais vouloir arraisonner le réel au moyen d’une théorie, vouloir vaincre et convaincre, ce n’est pas penser.

Mais vouloir arraisonner le réel au moyen d’une théorie, vouloir vaincre et convaincre, ce n’est pas penser.

C’est s’identifier narcissiquement à un savoir, utilisé comme une machine de guerre, ce n’est pas faire travailler une question.

Freud, comme Lacan ont sans arrêt pensé contre eux-mêmes, entamé ce qui leur semblait être la « vérité » d’un savoir, par autre chose, une autre idée, la croisant, ou la contredisant.

Ni l’un ni l’autre ne se sont installés en prenant leurs aises dans ce avec quoi, miroirs théoriques ou pensés abstraites, ils questionnaient leur objet.

C’est au fait que « ça » surgisse, que« ça »travaille qu’ils sont restés, l’un et l’autre, arrimés. Même lorsqu’ils se prenaient au jeu de convaincre et prouver.

Quelque chose, dans ce livre ne va pas du tout.

On n’y sent aucun travail de l’Inconscient. « Ca » ne travaille pas. « Ca » ressemble à de la psychanalyse, ça utilise les mots de la psychanalyse, pas de bévue évidente qui ferait hausser les épaules - et pourtant, le constat s’impose - un constat de carence.

De « beaux » cas cliniques sont livrés, avec luxe de détails, à l’appétit du lecteur, entretenu dans l’illusion - est-elle vraiment celle de l’auteur ? est-ce possible après des années de travail analytique ? - que la clinique parlerait en direct, que la retrouvaille du passé enfoui aurait des vertus thérapeutiques « per se », que la psychanalyse serait une recherche, et une reviviscence de traumas enfouis.

Ces cas cliniques, évidemment « pathétiques » à souhait, n’étayent aucune réflexion, aucun questionnement, mais sont censés être probants.

Au fur et à mesure que l’auteur avance sur ce chemin, le malaise grandit, car cette pratique, d’ailleurs étonnament passive - il semble que Gérard Haddad n’objecte à aucune des folies qui affectent ses patients, il ne semble pas avoir l’usage du mot « non », ni l’idée de la fonction pacifiante que peut avoir, à l’occasion d’un temps de crise, une limite - qui fait fi du transfert (le mot n’est même pas prononcé) , qui fait fi de l’effet du mode d’implication, consciente et inconsciente, de l’analyste dans la cure aucun questionnement là-dessus, à aucun moment du livre , cette pratique, on n’y perçoit pas de dimension analytique.

Cette pratique, on n’y perçoit pas de dimension analytique.

Juste une grande confusion, non pas momentanée comme on est amenés tous à connaitre de temps en temps, mais qui dure.

Elle n’ est pourtant pas exposée cette pratique - avec une sorte d’ingénuité auto-satisfaite ! si on ne voit pas d’analyse dans ces cures, on y voit fort bien l’identification compacte de l’auteur, les coquetteries narcissiques, passons. - par un jeune homme en train d’apprendre, qui ne sait pas encore qu’entre les patients et lui « ça » s’invente, que le passage qui ouvre du nouveau, à travers des mots, ou des actes-mots, qui n’existent pas encore la cure doit les produire, que l’énergie qui porte ce travail, c’est la libido (versus Freud), l’amour (versus Lacan), l’accueil dans et par la psychê, consciente et inconsciente, de l’analyste de ce que le patient amène afin que cela soit transformé.

C’est un analyste expérimenté, d’âge mûr, formé à l’école de Lacan, celle qui met le désir de l’analyste au cœur du procès analytique, de l’enseignement de qui il se réclame explicitement, qui se met en scène dans ce livre sous la figure - perverse, est-il possible qu’il ne le sache même pas ? - d’un innocent vêtu de probité candide et de lin blanc, qui de ce à quoi il participe, en étant à la place qu’il occupe, ne veut rien savoir.

Certaines constatations, dont l’auteur fait état, sont intéressantes - la notion de « mémoire feuilletée », les remarques sur l’hypermnésie post-traumatiques, celle selon laquelle, dans certains cas, le trauma des camps a porté atteinte, voire détruit, le nouage générationnel, rendant pour certains la filiation impensable, impossible.

Il aurait pu y ajouter les délabrements psychotiques, dans les générations suivantes. Encore aujourd’hui certains paient pour ce qui a été fait aux leurs deux générations auparavant.

Mais ces constats justes sont d’emblée enrôlées, comme de bons petits soldats, au service de la construction que l’auteur, développant l’idée de Lacan, d’ailleurs déjà mise en travail par beaucoup d’autres , du camp comme réel de notre temps, utilise comme « voiture bélier » pour pourfendre ce qu’il présente comme « doxa analytique ».

Cette entité il l’enfle pour la présenter, comme granitique, monolithique, un bloc insécable hostile à toute « innovation » - dans la méconnaissance de la diversité, la multiplicité, le foisonnement contradictoire des travaux des dernières décennies un peu partout dans le monde.

C’est à cette pensée psychanalytique qu’au mépris de la réalité d’aujourd’hui il construit comme monolithe qu’il oppose son arme de guerre innovante - la clinique des camps.
Ce qui chez les analystes de l’association Psychanalyse Actuelle est hypothèse avec laquelle ils travaillent et qu’ils font travailler se transforme chez Gerard Haddad en certitude monolithique.

.Au fur et à mesure du livre, l’extension de cette« théorie » du camp s’étend, habille de plus en plus de fragments de la réalité, « explique » de plus en plus de choses y compris les évènements du Moyen Orient ! apparemment, Gérard Haddad semble considérer que cette « clé » qu’il pense avoir découverte le dispense des considérations géo-politiques les plus élémentaires concernant le monde où nous vivons ainsi que des connaissances historiques les plus basiques.

« Depuis longtemps, il y a eu des juifs pour se retourner contre les leurs et les menacer de destruction » .

Daniel Sibony a beau dire depuis longtemps, et de manière plus précise et argumentée dans son dernier livre, que de toujours, il y a eu des juifs pour se retourner contre les leurs et les menacer de destruction, que cela fait partie de la texture de la transmision juive, que son existence soit périodiquement remise en question, y compris par certains de ses membres, si le peuple, qui a péché, ne se repent pas, la lecture de la dernière partie de cet ouvrage « le camp et l’état d’Israel » donne l’impression de quelquechose qui va au-delà de cette tradition prophétique - celle d’avoir affaire à un univers carrément délirant, déréel, où sont créés de toutes pièces des « faits » - pour pouvoir, après les avoir construits comme « faits », les « expliquer ». Gerard Haddad procède avec Israel de la même manière qu’avec les institutions et la pensée analytique - il en extrait de quoi fabriquer une sorte de « chose » et c’est avec cette « chose » qu’il converse. Ce qui n’entre pas dans le système de ces choses n’est pas pris en compte.

Pour les associations d’analystes, leur réalité, d’après Gerard Haddad, est que ce sont des associations mafieuses.

Il prend soin, toutefois de préciser qu’elles ne sont pas criminelles.

Concernant Israel, les « faits » qui en montrent la « réalité », ce sont, selon Gerard Haddad, certaines « caractéristiques psychologiques » qui affectent les Israéliens, la société Israélienne toute entière. Quelles sont-elles ? voici un échantillon « incapacité d’avoir confiance dans les autres, attitude de méfiance et d’hypervigilance envers un autre peuple qui n’aurait pas déclaré une amitié sans équivoque », hyperactivité personnelle, hyperadaptation, hyperpuissance, allant toujours de l’avant, tout le temps, à tout prix, ne baissant jamais la garde devant leurs besoins émotionnels, ne reconnaissant ni leur humilité (?) ni leur imperfection, « indifférence à la souffrance d’autrui », « dureté extrême, refus de lâcher quoi que ce soit à l’autre » ,« Incapacité d’avoir confiance dans les voisins ». Voilà les « faits psychiques » que Gérard Haddad a « découverts » comme caractéristiques de la société israélienne.Et en voici donc l’explication univoque - non, pas « le poumon » - le « trauma des camps », qui se transmet de génération en génération.

Ce même « trauma des camps » au début du livre, rendait compte.de l’invention des camps de vacances (club med et autres) - ce seraient des « contre-camps », des camps de la vie, .des camps où on serait bien ! une thérapie pour réparer les camps de la mort.

Evidemment, le boom économique des trente glorieuses, l’allongement de la durée des congés payés favorisant l’essor du tourisme de masse, la montée en puissance du pouvoir d’achat, en particulier dans les classes moyennes, l’essor de la société de consommation, n’ont rien à voir avec le développement du club-Med - qui serait, dans son essence, un contre-camp où les kapos sont remplacés par les G.O. (gentils organisateurs).

l’ignominie qui consiste à imputer à Israel le refus virulent de son existence par les pays arabes.

…Difficile de dire ce qui est pire, l’obscénité d’une telle comparaison, ou l’ignominie qui consiste à imputer à Israel le refus virulent de son existence par les pays arabes unanimes, puis par le monde islamique, sans compter ceux qui s’y sont mis depuis. A chacun d’en décider, ça se discute .

De déclarations fausses, assénées à l’emporte-pièce sous couvert de l’autorité supposée de Freud et de Lacan, ce livre n’est pas avare .

Mais la plus étonnante est celle qui, p. 178, d’un trait de plume, ôte le traitementdes psychoses du champ de la psychanalyse. Que depuis des décennies des analystes aient oeuvré dans ce champ - y compris Lacan lui-même, qui tout en disant que c’était comme ramer sur le sable, s’y employait bel et bien et a même dit - à un autre moment, Gérard Haddad ne semble pas avoir conscience des contradictions avec lesquelles Lacan, comme nous tous, avait à faire - que la psychose, c’est ce devant quoi l’analyste ne doit en aucun cas reculer - semble complètement échapper à l’auteur.

Cet analyste semble avoir réussi à mener une longue carrière…

Cet analyste semble avoir réussi à mener une longue carrière en ignorant tout des travaux des anglo-saxons (Searles, Sullivan et leurs successeurs), de Gaetano Benedetti, ou même, chez nous, aux Hautes Etudes, tout près, donc, de Françoise Davoine, et Jean Max Gaudillière, qui, par des voies différentes, innovantes, inventent cette clinique, qui selon Gérard Haddad ne doit pas exister - elle serait même « nuisible à la psychanalyse », se permet-il de dire - qui la pensent, l’écrivent, transmettent à qui veut des échos de leurs trouvailles . Certes, le mépris de ce qu’on ne connait pas, même parfois de ceux qu’on ne connait pas - par paresse de se donner la peine d’entrer en contact avec et d’en être déplacé — est assez fréquent.

Chez les analystes comme chez tout un chacun. Rarement, toutefois, sous une forme aussi caricaturale.

Que dire de plus ?

Que dire de plus ? vers le milieu du livre, il y a un unique récit clinique qui témoigne que même quelqu’un d’égaré peut parfois agir avec justesse - une cure d’enfant.

Gerard Haddad sort le petit d’affaire grâce à sa perception - juste - qu’il était question de camps.

Les parents de la mère ont brûlé à Auschwitz, le petit, paniqué, criait au feu, au feu et dessinait des chiffres sur ses avant bras.

Il est bon qu’un analyste aie quelque idée du poids de l’histoire.

Il est bon qu’un analyste aie quelqu’idée du poids de l’histoire, des voies de la transmission, et des méandres du transgénérationnel. Mais dommageable tant à lui qu’à ses patients que son rapport à la réalité soit aussi étrangement parasité, et sa capacité de penser oblitérée par l’utilisation de son intelligence à l’érection de cet espèce de monument baroque, totem phallique qui fait bouchon du lieu d’où il pourrait penser/rêver autrement, sans danger d’avaler l’autre ou d’être avalé par lui.

C’est triste.

Eva Talineau psychanalyste
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