Jacques Lacan : « D’une réforme dans son trou »


Document du vendredi 3 avril 2009
Article mis à jour le 15 mars 2014
par  P. Valas

 
Jacques Lacan
 

Paru sur le site Oedipe.org. Ce texte a été dactylographié à partir de la publication de l’image de l’original. Patrick Valas a présenté ce texte ainsi : « Le journal Le Monde avait sollicité Lacan pour avoir son avis sur la réforme universitaire, entreprise par E. Faure après l’émoi de 1968. Voilà donc la réponse qu’il fit et qui devait paraître le 3 février 1969. Son texte devait paraître à la rubrique Libres Opinions de ce journal, il ne fut jamais publié. Je le transmets ici comme Lacan voulait le présenter, en reproduisant la version dont je dispose à partir de la photocopie de l’original, annotée de sa main, qu’il m’avait confiée pour ce faire. Il y a sur la dactylographie de ce texte des annotations et des corrections de la main de Lacan, et curieusement celle-ci récurrente : à chaque fois qu’il écrit l’objet a il précise en marge qu’il faut le mettre en italique. ».

À la page 196 dans L’envers de la psychanalyse, publié aux éditions du Seuil, on trouve mention de ce texte : « Il se trouve que j’ai écrit un petit article sur la réforme universitaire, qu’on m’avait expressément demandé dans un journal, le seul qui ait une réputation d’équilibre et d’honnêteté, qui s’appelle Le Monde. On avait beaucoup insisté pour que je rédige cette toute petite page à propos de la réorganisation de la psychiatrie, de la réforme. Or, malgré cette insistance, il est assez frappant que ce petit article, que je publierai un jour à la traîne, n’y ait point passé. J’y parle d’une réforme dans son trou. Justement, ce trou tourbillonnaire, il s’est manifestement agi de faire avec, un certain nombre de mesures concernant l’Université. »

(1) D’UNE RÉFORME DANS SON TROU : 2/3/1969

par Jacques LACAN

Il n’y a pas d’opinions libres. Je dois le dire pour l’en-tête de cette rubrique.

Dans le discours, on ne convient d’une liberté que pour y déceler la nécessité que cet artifice révèle. Cf. le discours mathématique, et aussi l’« association libre », opératoire en psychanalyse.

LA RÉFORME EN PSYCHIATRIE ET L’ÉMOTION « SCIENTIFIQUE »  

Naissance est annoncée comme inscrite à l’état civil, de collèges de psychiatrie dans un certain nombre de centres, voire de décentres, en France.

Deux étages à cette réforme.

Étage d’enseignement. Merveille : les psychiatres y auront leur mot à dire. Plus fort, ils y enseigneront ce qu’ils savent.

Étage de leur pratique : elle s’institue sur le principe de fonction qu’ils remplissent d’origine, comme sociale. Ce principe prend forme de l’institution du « secteur » dont une équipe prend la charge au titre de la santé mentale, prophylaxie comprise.

Horrendum : d’un étage à l’autre l’ascension est prévue et l’allée et venue permanente.

(2)D’où argue la crainte qui s’énonce au niveau de l’Université  

D’où argue la crainte qui s’énonce au niveau de l’Université : soit des facultés de médecine et des facultés de lettres, voire des sciences.

En voici l’appareil : la dominance qui résulte de cette « sociatrie » dans l’enseignement est de nature à dévier ce qui à ce domaine est promis d’une recherche scientifique, pour quoi d’autres recours [d’][posent] .

Que les laboratoires pharmaceutiques dans cet avertissement soient promus au rang de têtes chercheuses menacées, serait propice à en finir immédiatement avec lui : qui ne voit en effet que les recours chimiques ne sont pas près de quitter la tribune ?

L’objection faite nous paraît mériter examen sur une base plus sérieuse, et pas seulement, comme, nous dit-on, la résume notre Ministre à répondre de l’étage : enseignement, en repoussant du pied le terme de sociatrie pour épingler l’autre étage.

Ce terme est en effet d’autant plus pertinent que pertinente est la chose même qu’il désigne.

La fissure sociale en effet est claire qui aspirera en sa béance toujours plus de personnel, de constructions et de l’argent qu’il y faut. Ce dont le coût est peu au prix de la compétence qu’elle exige désormais pour s’en occuper.

La dite compétence est ce dont les autorités universitaires maintenant alarmées, n’ont à proprement parler rien voulu savoir au temps précis où elles étaient en charge d’y veiller.

La suite requiert qu’on sache pourquoi il en fut ainsi : ce qu’éclairera un exemple.

(3) LA DISJONCTION DU NEUROLOGUE DE LA PSYCHIATRIE  

L’exemple est à franchir aussi vite que l’on peut, car il procède d’une ornière qu’il nous angoisse de quitter, comme je l’ai éprouvé moi-même au contrecoup d’un rêve, formation rare en ma conjecture présente, pour, dans une rédaction première de cet écrit intempestif, m’être attardé au dit exemple.

Il s’agit de la conjonction du neurologue et du psychiatre dans le certificat de qualification institué par les facultés de médecine. On sait qu’elle est maintenant révolue, à s’en tenir à la réforme.

Or il faut rappeler que cette conjonction a reçu durant vingt ans le soutien actif et doctriné des mêmes psychiatres qui s’applaudissent maintenant d’en voir la fin, advenue par la force des choses, c’est-à-dire de la vérité quand elle hurle.

C’est qu’il s’agissait, bien entendu dans l’intention la plus pieuse, d’être du côté de ce que, pour eux comme pour tant d’autres détenait l’Université, de ce qu’on appelle d’une locution expressive le manche.

Le manche dont la jeunesse démontre aux cadres d’une Université à quoi depuis un bout de temps l’univers manque, qu’il peut se réduire à la gaffe – quand par le monde entier ces cadres, les voilà échoués en vrac.

(4) Suffit à une thérapie de soutien ?  

De notre exemple, il appert qu’à insister sur le danger pour la pratique médicale de la méconnaissance par le psychiatre d’un fait neurologique, on négligeait le risque inverse, ceci parce qu’on tenait le fait psychiatrique pour relever du jugement de tout le monde : où qui n’admet qu’une formation « humaine » suffit à une (4) thérapie de soutien ?

Pour la révérence à la science, ils s’en tenaient quittes plus aisément alors, ceux qu’aujourd’hui réveille.

Mettre la pharmacodynamie à la portée de l’incompétence (autorisée) leur suffisait à se tenir pour scientifiques, au nom du fait certain que les drogues qu’ils diffuseraient étaient produites scientifiquement, et mises à l’épreuve de même.

Un idéal pourtant à l’horizon, promesse : que la sécurité et la haute tenue scientifique du neurologue (autrement sage, soit en passant en ses endos thérapeutiques) vinssent couvrir le champ tenu pour devoir leur céder, parce que le carrefour cérébral est le défilé obligé du fait psychiatrique.

Est-ce à dire qu’il ne peut être saisi ailleurs, si c’est d’ailleurs qu’il part ? Si c’est d’ailleurs qu’il nous requiert surtout ? Qu’à ceci ne tienne, les bords évasés de la coupe offerte à son flot, fonctionnent : ils ruissellent vers les lieux « asilaires » où la communauté ségrégue ses membres discordants. Ici l’on n’a fait pas fi de la sociatrie depuis près de deux siècles et l’on n’y regarde pas d’assez près pour qu’un ordre scientifique s’y décèle à une puissance seconde, qui serait l’effet de la science sur le social par exemple.

Le bénéfice net du procès est le maintien d’une position de prestance, dont on sait qu’elle n’est pas peu dans l’efficience médicale.

Et peu importe si l’idéal ainsi proposé est une impasse, manifeste dès à présent en ceci que nulle formation, car c’est là qu’est l’arête, nulle formation n’est plus impropre que celle du neurologue à préparer à la saisie du fait psychiatrique.

(5) D’UN SAVOIR A BAS PRIX  

Le souci de la science est alors relégué aux mains des psychologues, testeurs, assistantes sociologues si l’on veut : du personnel immense, que, pour l’avoir dévalué de cette relégation même, on suspecte en retour de devoir rester sous-développé au regard du scientifique.

Qu’on ne s’y trompe pas : nulle contestation ici de la place de la médecine en l’affaire. Dénonciation seulement du forfait où elle trempe comme universitaire.

Au niveau de la médecine comme ailleurs, préserver les bénéfices du savoir est bien la définition infima qu’on puisse donner de la mission de l’Université. Elle implique la préemption de la formation comme effet du savoir sur la valeur dont le cote un marché.

Dans la médecine comme ailleurs, l’Université n’y manquait certes pas.

Mais elle fut dépassée par la subversion survenue de ce que nous dénommons : marché.

Nous le faisons à juste titre de ce que la valeur dont il s’agit, est tombée au dessous de celle en jeu dans le marché capitaliste : lequel l’établit au ressort de la marchandise et de la radicalisation qu’il en consomme à y inclure le travail.

Faut-il énoncer des vérités premières et dire ici ce qu’obscurcissent ceux qui protégent le savoir : c’est à savoir que le savoir ne s’acquiert pas par le travail, et moins encore la formation qui du savoir est l’effet ?

(6) Pas plus que les savants il ne l’acquiert par son travail.  

Ce qui est nullement dénier le savoir du travailleur, voire, si l’on veut, du peuple, mais affirmer que pas plus que les savants il ne l’acquiert par son travail.

Galilée, ni Newton, ni Mendel, ni Gallois, ni Bohr, ni le mignon James D. Watson, ne doivent rien à leur travail, mais à celui des autres, et leurs trouvailles se transmettent en un éclair à qui a seulement la formation qui s’est produite de court-circuits du même ordre, et numérables, même si l’ennui scolaire en a éteint la mémoire.

N’importe quelle mère de famille sait que la lecture est un obstacle à son travail, le premier manœuvre venu, que c’en est l’échappatoire, l’ouvrier communiste, qu’il y prend ses lettres de noblesse.

Quelle est donc la cote de valeur inhérente au savoir.

D’UN TROU ET DU PETIT TAS QUI LE DÉBOUCHE COMME IL LE BOUCHE  

C’est ici qu’intervient la fonction qui ne s’articule que de la théorie psychanalytique, celle que j’ai nouée des effets du savoir dont s’inaugure le sujet, en temps qu’effet de perte, que vient signifier une coupure dans le corps, ceci sous la dénomination algébrique de l’objet (a). Lire : petit a ; les illettrés qui se confinent à l’usage de la parole, traduisent : petit tas, simple bavure informatique.

Cette détermination suffit, mais aussi bien est nécessaire à situer correctement ce qu’a manqué toute la philosophie : la cause, ou plutôt l’acause du désir.

(7) Du plus-de-jouir (Mehrlust, évidemment homologique du Mehrwert de Marx  

Aux derniers temps d’un discours qui se prolonge, je l’ai corrélée de la fonction qui s’énonce du plus-de-jouir (Mehrlust, évidemment homologique du Mehrwert de Marx, mais sûrement pas analogique, d’être plutôt cause qu’effet de marché).

Il est des lecteurs de ces lignes à qui l’incidence de mes Écrits dans la pratique analytique est parvenue. Mais le fait qu’elles s’adressent au lecteur du Monde, quo talis est n’interdit de lui conseiller de s’y reporter, puisque contrairement à la prose où l’on veut bien me faire place, les dits Écrits ne sauraient être lus en diagonale : disons plutôt que l’effet de formation que sait tirer d’une telle prise l’invention mathématique, ne peut y être qu’indistinct, faute encore d’une suffisante formalisation.

On y verrait pourtant, à se donner un peu de mal, que l’objet a s’arrange beaucoup mieux de faire l’amour à l’image spéculaire qu’il troue, que d’animer le tourbillon qu’il suscite comme plus-de-jouir

Il y suffit d’un idéal pris n’importe où, et jusqu’ici d’un Autre supposé savoir. C’est ce que le psychanalyste ose vous offrir comme transfert.

Fructueuse impudence de produire la vérité : celle-ci d’abord qu’elle seule nécessite un travail.

C’est le travail qu’il faut pour faire l’identification de l’homme, puis à propos de la jouissance rencontrée de la femme dont il est né, la défaire : c’est-à-dire retrouver le trou, mais vivide enfin, de la castration d’où la femme surgit véridique.

Tel est du moins le chemin qu’a frayé la névrose au psychanalyste pour qu’il l’achève en vérité par sa répétition.

C’est ce qu’il ne saurait accomplir qu’à se supposer au désêtre de n’être rien que désir de savoir.

(8) C’est autant dire qu’à ce que la formation du psychanalyste sorte des mains d’ilotes parqués.  

Au reste à leur aise, dans une réserve internationale (mais ceci est une autre histoire qui n’est pas à traiter ici…),

devrait, de droit comme d’obligation, la recevoir quiconque désormais voudrait être en charge d’un enseignement comme formation à la science.

Ceci ne laisse plus guère d’occasion à l’usage pour un certain patronat, de l’accès gradué, cérémoniel ou de plain pied de ses élèves à son « intérieur », qu’il soit mondain ou de , de préférence pas familial, dissipé encore moins.

Il vaudrait mieux peut-être (car ce n’est pas un type à imaginer d’après ce qui en paraît aujourd’hui) que le psychanalyste s’en passe aussi bien pour lui-même et vive dans un courant d’air, ne serait-ce que pour prouver qu’il n’a pas froid au pied non plus qu’aux yeux, ni à la gorge. Il n’y a plus pour Tirésias de mamelle à couvrir.

Prix à payer pour que remonte la cote du savoir sur le marché car de là pourra s’imposer à qui veut y voir figurer ses actions la sélection de mise.

La sélection sera structuraliste ou ne sera pas. Le sujet de la science n’a rien à faire avec la boursouflure qui fait prime au marché de l’influence.

Je ne le dis pas de connaître ce qu’il en coûte quelquefois de faire là-dessus son ménage, mais pour rappeler où gîte aussi bien l’objet a.

(9) L’ÉMOI DE MAI ET SA MAIMOIRE DANS LE SUJET CAPITALISTE  

À y penser, on voit mieux le confluent des biais, le motif en ressac de l’émoi de mai (comme on viendra à dire).

Ce n’est pas là en ravaler le sens. Car l’inquiétude des jeunes bourgeois à voir l’influence en mauvaise passe de par l’effet que nous tenons pour réduction du marché, ne leur ôte pas le mérite d’avoir marqué ceci, que fera bien de mesurer quiconque calcule une réforme. C’est qu’on ne les fera pas s’y tenir tranquilles à leur qu’à la prochaine, ils n’auront plus pour l’accueillir que des pavés en or.

Car ce qu’ils vomissaient sous le titre de la société de consommation et des voitures qui ne servent qu’à meubler les trottoirs, c’était les objets dont cette société attend de les satisfaire à gogo, parce qu’ils ne remplacent pas l’objet a fatidique.

La submersion capitaliste universelle n’a pas fini d’osciller de l’Ouest à l’Est. Elle a son rôle à jouer.

Le « plus jamais comme avant » dont s’enroue la maimorisation des bonnes âmes, est à prendre par son bout comique, c’est-à-dire attristant. Car il est clair que c’est plus que jamais comme avant et que l’émoi de mai précipite ce qui l’a causé.

« L’unité de valeur » promue à la mesure des rétributions diplômantes, avoue à la façon d’un lapsus énorme ce que nous épinglons de la réduction du savoir à l’office du marché.

(10) Quant au « secteur » psychiatrique.  

Le linéament s’y dessine, non moins que dans les nouvelles garderies dites universitaires, de la fin où tend le système, si la science qui s’en aide encore, y succombe : à savoir le camp de concentration généralisé.

Le tourbillon s’accroît autour du trou sans qu’il y ait moyen de s’accrocher au bord, parce que ce bord est le trou même et que ce qui s’insurge à y être entraîné, est son centre.

Ce n’est pas la jeunesse qui peut freiner la roue où elle est prise, quand c’est en elle que le moyeu, de son inexistence, vient faire visite à certains.

Car le sujet des événements, tout baladeur qu’il soit, n’est pas conscience, et c’est pour cela que sa réplique ne vient jamais que d’une seule tête et non d’un groupe.

Pour s’y retrouver il faut savoir que le présent est contingent, comme le passé futile. C’est du futur qu’il faut tenir, contre Aristote qui là-dessus a fléchi, que le présent tient ce qu’il a de nécessaire. Le vainqueur inconnu de demain, c’est dès aujourd’hui qu’il commande.

Ce 3 février 1969. J.L.


Commentaires

Jacques Lacan : « D’une réforme dans son trou »
dimanche 31 juillet 2011 à 02h19 - par  sylviane

j’ai une seule question qui me taraude l’esprit,et je voudrai une réponse de vrais pros !je suis en thérapie depuis plus de 2 ans maintenant,plus les visites avec ma psychiatre une fois par mois,et j’arrive a me demander ce que cela m’apporte,je suis perdue !a part regarder la pendule,ce qui me met très mal a l’aise,et m’envoyer de longs mois en maison de santé,ce qui aggrave plus les choses,car en sortant,nous sommes perdus !sorti de la « bulle » ou l’on nous met,qu’est ce que cela apporte ?je suis dépressive chronique,borderline,avec traitement a vie !Comment peut-on s’en sortir avec ce sentiment de n’être qu’un dossier de plus,et le sentiment que nous ne sommes pas assez écoutées vraiment ?Ne sommes nous que des cobayes,les nouveaux psys sont-ils suffisamment formés pour faire face a toute cette détresse qu’ils rencontrent ?désolée si je suis hors-sujet,mais je cherche des réponses avant d’arriver au point de quitter cette vie qui me pèse chaque jour un peu plus.
bien cordialement
sylviane

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