Philippe Lançon — Un formidable dictateur


Document du jeudi 11 octobre 2018
Article mis à jour le 4 janvier 2010
par  P. Valas

le fantasme sadien

 

Dans Charlie-Hebdo sous la plume de Philippe Lançon.

Comment le psychanalyste Jacques-Alain Miller utilise l’amendement Accoyer pour affirmer son pouvoir sur un milieu qui n’en veut pas.  

Mettre de l’ordre dans les pratiques psychothérapeutiques et analytiques qui peut le faire ? Comment ? Et pour obtenir quoi ?  

Quand il a déposé son amendement sur la question, le pauvre député de Savoie Bernard Accoyer (UMP) semblait avoir sa réponse, pleine d’un bon sens taillé à la brosse, mais il ne s’était visiblement pas posé les questions.

Quand on entre en analyse, on entre en dissidence. On cherche un ordre qui n’existe pas. On voyage en soi avec quelqu’un, avec des fantômes, sur coquille de noix.

On ignore ce qu’il y a au bout, si même il y a un bout. D’ailleurs, en général, on n’y arrivera pas.

Qui tient la barre ?  

Ce n’est pas plus clair. Le contrôle est une ancre flottante. Il bouge avec les courants, les marées, les tempêtes, les dérives. Il y a des charlatans. Mais il n’est pas désagréable de sentir qu’ici, au moins, on vogue à ses risques et périls. Ni flics, ni lois, ni normes, ni droits du consommateur : l’analyse et la thérapie, c’est un peu le Far West.

Difficile d’organiser, de légiférer, de prévoir et d’assurer tout ça :  

Cette somme d’expériences et d’ignorances obstinément individuelles. Difficile de contrôler les compétences du copilote agréé. Il peut avoir tous les diplômes et ne rien valoir ; il peut en avoir moins et être excellent.

Difficile de poser une grille et une toge dessus, d’autant plus que les associations de pilotes ne cessent de se chamailler depuis Freud-Le-Père, comme dans Astérix et la Zizanie.

La figure verte de la discorde est partout  

.

— L’autonomie est une jalousie.

— L’autorité et la légitimité coulent en permanence hors de la main, qu’elle soit, s’évaporant dans les chaleurs des exégèses armées et des cabinets clos.

Accoyer n’imaginait pas dans quel guêpier anarchique et sauvage, quel nid de dissidences en chaîne, il avait posé ses grolles à crampons.

Il ignorait enfin qu’il trouverait devant lui, instrumentalisant à merveille son maladroit projet pour tenter de capter le pouvoir symbolique au sein du milieu,

un formidable « dictateur » à l’hystérie froide et à l’intelligence d’exception : le psychanalyste Jacques-Alain Miller, soixante ans le 14 février 2004.  

Ancien élève de l’Ecole normale supérieure et ex-maoïste, Jacques-Alain Miller est le gendre de Jacques Lacan et l’exécuteur testamentaire de ses œuvres.

Il est le frère de Gérard, universitaire, psychanalyste et précieux parfois non ridicule de la bande à Laurent Ruquier.

IL est également fondateur de l’Association mondiale de psychanalyse et gourou de l’Ecole de la cause freudienne.

La presse affirme qu’on l’appelle JAM. Qui ça ?  

Les siens.

Montées en bouquet publicitaire, les initiales d’un nom à rallonge annoncent ou résument une notoriété naissante, et parfois un pouvoir.

L’homme devient une entreprise (MAC), un produit (SMC) ou une chaîne audiovisuelle (LCI) à lui seul

.JAM, c’est un peu comme FOG (Franz-Olivier Giesbert, chez qui il est d’ailleurs passé et où il a braillé) ou MOF (Marc-Olivier Fogiel, chez qui il passera peut-être, pour y brailler sans doute) : un logo, ce bref acrostiche de l’ambition.

Pendant trente ans, Jacques-Alain Miller n’a fait du bruit qu’à l’intérieur du milieu analytique et, dans certaines limites, intellectuel.

Par ses oukases intrinsèques, sa raideur sectaire, son intelligence et son énergie de sorcier tenant ses pouvoirs du maître, il a exaspéré ou exclu les uns, fasciné ou enrégimenté les autres.

Il a quand même fini par s’isoler, avec un gros noyau de fidèles  

.

Au sein d’une profession qui épousait son temps et ne voulait sans doute plus des totems d’estrade et des vérités exagérément meurtrières.

Lui-même résume fort bien sa nostalgie dans Libération, en évoquant le 13 avril 2001 la figure de son beau-père :

« Le surmoi n’est plus ce qu’il était ! C’est maintenant : à chacun sa volupté !  

Et aussi : à chacun sa vérité. Et en sus le marché pour tous.

Chacun a droit à ses petites croyances tant qu’elles ne gênent pas les autres, des hobbies, alors que la vérité, c’est ce qui vaudrait qu’on dérange les autres.

Ce petit bricolage démocratique et ce minimalisme psychologique ne pouvait qu’exaspérer un être comme Miller, dogmatique élitiste encore tout frémissant des ferveurs de l’avant-gardisme intellectuel et politique ; personnage tout sauf tolérant et « sympa ».

Ils l’exaspèrent d’autant plus qu’ils se répandent effectivement dans les pratiques psychothérapeutiques.

Pire : l’image de l’analyste devient, auprès du grand public, et en partie à cause des médias, celle d’un mol auxiliaire de contrôle social.

Stupeur ! Horreur !

L’isolement, l’exaspération et une indécrottable volonté de puissance : tout était en place pour que Miller déclenchât sa campagne de France.

Elle débute en septembre 2001, par une affaire apparemment secondaire :

La Revue française de psychanalyse, où l’Ecole de la cause freudienne a été attaquée sur la formation de ses cadres, lui refuse un droit de réponse.

Miller décide de répondre autrement : il publie une sorte de samizdat de luxe, Lettre à l’opinion éclairée, distribuée à une élite stratégiquement choisie et disponible dans les meilleures librairies, où il lui arrive d’en faire lecture auprès de vieux compagnons de génération, comme Sollers.

On murmure, on en cause, la rumeur enfle. D’autres lettres suivent, comme autant de petites et pascaliennes provinciales, où l’auteur s’en prend aux jésuites de la psychanalyse et multiplie, à force de références et de virtuosité, les images de lui-même.

Ces lettres ne sont pas que des exercices de séduction. Elles annoncent le programme : prendre le pouvoir et remettre de l’ordre – son ordre- dans un métier (devrait-on dire : un sacerdoce ?) en déconfiture.

Il finit par les réunir en livre. Le moment de l’action publique est venu.

Miller redevient ce qu’il n’a jamais cessé d’être : un féroce distributeur de vérité.  

Dans cette entrée en scène, les amateurs de Mao Zedong auront reconnu l’ombre de la technique par laquelle le Grand Timonier, minoritaire et isolé, ouvre le feu de la Révolution culturelle : le 10 novembre 1965, le quotidien de Shanghai Wenhui Bao publie un article obscur dénonçant une pièce écrite par Wu Han.

Or la pièce est déjà vieille de quatre ans et Wu Han, Vice-maitre de Pékin, est à priori intouchable.

D’où vient le coup ? Quel en est le sens ?  

En attaquant par la bande, Mao crée un appel d’air et d’angoisse dans lequel chacun va s’engouffrer – et se perdre.

Le petit article provoque une série de réactions en chaînes, et finalement un désastre humain, dont l’empereur rouge sortira plus fort que jamais. Simon Leys l’a analysé dans Les habits neufs du président Mao.

Le milieu analytique n’est pas le Parti communiste chinois  

.

Miller n’est pas Mao, mais il a été maoïste et, deux ans et deux livres plus tard, le voilà au centre du débat, interlocuteur des hommes politiques, intervenant à la radio, à la télé, dans les journaux : se posant en réfèrent indispensable. L’amendement Accoyer n’est qu’une étape dans sa longue petite marche.

Il est à craindre qu’à l’arrivée, s’il y parvient, un ordre assez peu sympathique ne règne, dont le slogan implicite sera :

la psychanalyse c’est Moi.  

Mais il n’y parviendra pas : le milieu analytique est un tissu de soie sauvage qui se déchire à la moindre pression.

Miller a quand même réuni le 10 janvier dernier, dans la petite salle de la mutualité,

quelques marquis intellectuels du moment  

 :

Philippe Sollers, Bernard-Henri Lévy, Catherine Clément, Jean-Claude Milner et, bien entendu, son frère Gérard.

Beaucoup sont des compagnons des temps héroïques.

Tous ont fréquenté, d’une façon ou d’une autre, le grand salon avant-gardiste des années 1960 et 1970. Ils cherchent à le prolonger et à se survivre.

Ce sont des Guermantes vieillis d’un moderne faubourg Saint-Germain.  

En les voyants, en les écoutants, on croit lire la fin du Temps retrouvé. On y tombe sur cette phrase de Proust : « Les traits où s’était gravée, sinon la jeunesse, du moins la beauté ayant disparu chez les femmes, elles avaient cherché si, avec le visage qui leur restait, on ne pouvait s’en faire un autre. »

Avec le pouvoir qui leur reste, et qui s’entretient, Miller et les siens cherchent s’ils peuvent se refaire un simulacre de révolte et de liberté.

Non !  

 
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