Jean Guir,La maladie psychosomatique, une père-version ?


Document du vendredi 23 octobre 2015

par  P. Valas

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La maladie psychosomatique, une père-version ?
Jean Guir.
Lacan, à propos de son séminaire sur Joyce, évoquait que « l’homme de base se définit ainsi : il a un corps et il n’en a qu’un. C’est l’avoir ce corps et pas l’être, qui le caractérise. Avoir un corps, c’est pouvoir faire quelque chose avec. L’homme a un corps, il parle avec son corps. Le symptôme est un événement de corps. »
Je vais vous parler d’un patient, qui tente d’élaborer dans la cure ce qu’il en est de son trouble du corps ($ <> a). Le patient souffre d’une maladie de Crohn, affection chronique inflammatoire du tube digestif, d’origine inconnue, affectant le plus souvent l’iléon, le colon ou l’anus. Il y a une étroite parenté sémiologique avec la rectocolite ulcéro-hémorragique. Les symptômes habituels sont des douleurs abdominales, la diarrhée et une altération relative de l’état général. Les complications intestinales sont variées et peuvent conduire à des actes chirurgicaux mutilants de type exérèse ou de dérivation. Le traitement médical, bien que multiple, est aléatoire. L’objectif, disent les médecins, est de permettre au malade de vivre
en aussi bonne harmonie que possible avec sa maladie, et d’éviter les complications chirurgicales.
Le patient, au cours d’un voyage à l’étranger, est hospitalisé d’urgence pour troubles abdominaux. Après une laparotomie exploratrice et d’autres examens complémentaires, on diagnostique la maladie de Crohn. Il décide un peu plus tard d’entreprendre une psychanalyse. Il présente sa maladie comme le symptôme qui a déterminé sa demande d’analyse. Les circonstances de cet accident l’amènent très vite à parler de son père, mort cinq ans auparavant.
Pour lui, le défaut fondamental est celui-ci : il y avait une parole attendue, « dans ce que vous, psychanalystes, appelez l’Œdipe, que mon père me donne la possibilité de m’identifier à lui. » Cette identification relève d’un don du père, un don langagier. Cette demande de don, adressée au père, « mal aiguillée », va resurgir sous une autre forme. De quoi, en fait, va hériter le sujet : d’un corps mort. « J’ai fait l’héritage d’un corps. » « II me tombe dans les bras », « il a pris corps en même temps que moi ». Cet héritage est stigmatisé par une marque corporelle, vestige funéraire et trace de sépul¬ture du père.
Le sujet ainsi fait référence à l’identification au père. Rap¬pelons que le garçon comme la fille doivent en passer par un temps de privation pour recevoir le phallus. L’insistance est ici portée sur le troisième temps de l’Œdipe : une privation réelle d’un objet symbolique. Le sujet doit résoudre l’énigme d’être porteur d’un organe réel, et ce n’est pas rien que, dans la cure, l’organe atteint par le trouble psycho-somatique fera office imaginaire d’un phallus symbolique. Le patient dira : « Je suis seul avec mon zizi » (comme d’un parasite, dirait Lacan), ou mieux, en résumé : « Je suis comme un gland ». « A la mort de mon père, il me laissait avec la queue en l’air. » Ce patient avancera plus loin que son Œdipe est paradoxalement un Œdipe inversé : « Comme une fille je suis tourné vers mon père » ; et là soulignons que pour les sujets souffrants de phénomènes psycho-somatiques le moment de privation est crucial et difficile parce que la mère les a désirés du sexe opposé, ce qui rend les choses encore plus complexes.
Les phénomènes psycho-somatiques fonctionnent comme le réveil d’un œdipe non résolu, en hibernation. L’après-coup se révèle dans le soma. Le sujet a une représentation du corps qui se fait en retard. Le père se réveille en lui. « J’attendais une intervention, je me la suis donnée par la maladie. » L’identification au père, la père-version, ne se situe pas dans le moment logique où ça aurait dû fonctionner. Dans ce cas particulier, ce patient a somatisé après la mort de son père, c’est là que, pour lui, le problème de son identité sexuée s’est posé. Un rappel signifiant de la mort de son père l’a précipité dans la maladie. C’est alors qu’il a réalisé que son père était mort : il existait et lui aussi. Son père était mort sans lui répondre, cette « fameuse réponse » qui l’angoissait à mort. C’est alors que le sujet a rejoint son père dans la maladie. Il parle d’identification physique. Il essaie de symboli¬ser ce bout de réel qui le rattache à son père. C’est une com¬munication extrême. Il a, sous une forme paradoxale, accès au vrai père. Il se construit un père. Il se fait un père sur mesure, comme un gant pour une main. Cette dimension d’enveloppe, d’habit ou de pelure, concrétisés sous forme d’un organe souffrant, est une métaphore de l’impossibilité d’annuler symboliquement son sexe biologique. Ce patient dira d’ailleurs : « A quel moment je somatise ? Quand j’essaie de m’affirmer comme mec ! ». La trace somatique est pour lui l’équivalent d’une mort psychique, l’indice de son propre enterrement. Qu’entendre par là ?
Il s’agit à mon avis d’entendre la phrase de Lacan : « L’induction signifiante au niveau du sujet s’est passée d’une façon qui ne met pas en jeu l’aphanisis du sujet », mais le chaînon désir est quand même conservé, à savoir de communiquer, mieux de renouer avec le père, et cela même dans les formes les plus extravagantes, et les plus périlleuses pour le sujet.
Le défaut de la relation à l’objet est compensé par une trace organique. L’image corporelle n’est pas complètement élaborée, le rapport du moi à l’autre est défaillant. Cette image corporelle achevée passe par une identification au père. Com-ment exister corporellement ? Son ex-sistence passe par la maladie, il y a renaissance par la maladie. « La maladie est une vérification de l’existence de mon sexe. » « Ancien combattant de l’inconscient je luttais pour m’affirmer que j’étais un sexe. » Le sujet est en quête d’identification. Le père devient indépassable, sans faille (le père d’ailleurs ne renonce pas non plus au phallus). Il y a un besoin curieux de s’identifier au père jusqu’à somatiser, le summum de l’identification. Il faut s’affirmer autrement, et dans un lapsus presque
calculé il dira s’infirmer. Pourquoi le sujet ne peut-il accéder à cette identification paternelle ?
Il y a un premier point : le père est mythique, un « nuage mathématique », il est inaccessible, immortel, confisqué. Le rendez-vous est manqué. Dans les rêves de ce patient, le père apparaîtra sous les traits de Louis XIV, le pape, Mitterand (mythe errant). Cette position mythique du père est consolidée par la mère qui enfle cette position. « Tu ne surpasseras pas ton père. » Elle filtre comme un prisme l’image du père. La mère montre un père issu de ses propres fantasmes, et lui va canaliser ces fantasmes. Le père n’est pas réel et vivant, mais il incarne une image projetée par sa mère. « Ma mère, une super-woman sans faille, avait au bout de sa canne à pêche l’image de mon père. » « Mon père est à l’hameçon, c’est ma mère qui appâte. » La mère détient l’image du père. Si le sujet refuse de passer par ce père mythique, il risque de perdre l’amour de sa mère. Le patient a rapporté un rêve qui définit son positionnement structural par rapport à ses parents. Il est devant un miroir, qui peut être aussi une vitre en l’occasion. Sa mère est derrière lui comme un fantôme. Il aperçoit sa mère à travers son image dans le miroir. Cette mère peut être confondue avec lui dans le miroir. Derrière le miroir, qui peut se transformer en vitre, il y a un père inaccessible. Ce rêve va être utilisé comme repère structural dans la cure. Comme il ne peut briser la glace, il ressent que son corps est l’objet de sa mère. Derrière cette vitre préside son père, intouchable.
Cette dialectique de la vitre et du miroir fournit trois axes de recherche :
1. La glace peut être transparente, c’est une vitre. Derrière celle-ci il y a un père mythique, un « nuage mathématique », ou tout aussi bien un « ectoplasme ». Il faut y découvrir l’objet-père. Nous en verrons un exemple tout à l’heure pour cet analysant, à propos de l’objet batterie.
2. La glace peut devenir réfléchissante. Il se sert de lui-même, de son propre corps, pour la même quête paternelle. Il s’identifie au miroir, il devient transpa¬rent. Le miroir devient intraorganique. Il regarde à l’intérieur ; s’il existe, c’est focalisé sur l’organe souffrant. Il vérifie ainsi qu’il est mortel et qu’il existe. La maladie donne l’existence, il y a béatification par la maladie. Je suis malade donc je suis, c’est un peu le cogito psycho-somatique. Etre capable d’être malade, c’est se rapprocher de la mort. « Je me suis puni pour voir si j’existais. » « Si on meurt c’est qu’on existe. » « Je me suis servi de mon corps pour trouver mon esprit. » « Je me suis pincé pour voir si j’existais. » « Mon seul repère : le corps. » II faut faire alliance avec l’objet d’an¬goisse, le camoufler, l’encadrer. La maladie encadre l’angoisse.
3. Le miroir est dangereux, car son image se reflète avec celle de la mère qui est derrière lui. Elle est comme garante de son existence, avec droit de vie ou de mort.
Cette fonction de la vitre qui empêche le sujet de rentrer en communication avec le père, de rentrer en fait en conflit avec lui pour s’y identifier, me paraît importante. Cette vitre est aussi une loupe grossissante forgée par la mère, qui rend le père énorme, mythique, imbattable. La violence qui aurait dû se déchaîner avec le père est reportée dans un fantasme sur la mère (Qu’elle meure !).

C’est le moment de parler des circonstances de déclenchement de la maladie. Trois facteurs ont pu être isolés :
1) Quelques années après la mort du père, il fait un voyage à l’étranger, sorte de rite funéraire, ou simulacre de deuil, dans un lieu dont les traits signifiants rappellent les circonstances de la mort du père.
2) Un pouvoir financier accru de la mère après la mort du père, lui permet l’acquisition d’un magasin. Grammaticalement, le verbe qui préside à cet acte est homophonique, quasi-équivalent au nom propre du sujet. La mère, qui permet l’opération, usurpe, en quelque sorte, le nom propre du sujet, se faisant le représentant illégal de la généalogie du père.
3) Enfin et surtout, pour le patient âgé alors de vingt-cinq ans, il y a le trouble ressenti à l’écoute d’un coït de sa mère avec son nouveau mari. « Ma mère, de bisexuée ou d’asexuée, s’est alors affirmée comme une femme, ça met en valeur l’homme ; cela a attesté que mon père était toujours là. Il fallait faire revivre le père, c’est là que je suis tombé malade ; voilà le facteur principal, il fallait faire prendre corps à mon père, qu’il y ait quelque chose de tangible, de réel, le faire revivre par ma maladie. » II y a là curieusement une métaphore de l’incarnation physique du père dans le corps du fils. Le verbe s’est fait chair, mais à quel prix ! C’est là que se brise la vitre-miroir, le montage imaginaire qui le soutenait jusqu’à présent s’écroule. La glace vole en éclats : « Je communique avec le père au moyen de la maladie. » « La réalité est vécue traumatiquement. J’ai dû me détacher de ce que j’avais symbolisé ( = imaginaire). La réalité et le symbolique m’étaient confondus. J’ai dû passer par des marqueurs corporels. L’image de la déchirure est celle-ci : il y a l’inconscient qui avait mis en place cette structure de la vitre, puis la réalité m’en éloignait : il y a un effet d’élastique qui se pète, il y a déchirure, c’est tombé sur le corps. En même temps, c’est une prise d’autonomie. » Ainsi les morceaux du miroir s’incrustent dans son corps.
(Un autre patient, atteint de phénomènes psycho-somatiques de peau, donnait ce rêve éloquent : « Mon père est mort, il ressuscite, mais je ne dois pas dire qu’il est vivant. Sur sa peau il y a des traces bizarres de cette opération magique. » II interprétera ces marques cutanées comme l’équivalent de sa maladie de peau.)
D’une façon plus générale, dans l’éclosion des maladies psycho-somatiques, il faudra cerner, que le père soit vivant ou non, le rappel signifiant de la déchéance du père, chute renforcée par la mère. Soulignons également que dans n’importe quelle cure, lorsque l’analyste prend cette position particulière de la mère et qu’il renforce cet état, il y a risque d’éclatement du miroir, et passage, pourrait-on dire, à un acting in.
Revenons à la quête d’objet de notre patient. Le sujet a un souvenir vivace ; pour se faire reconnaître du père, il lui demandera de lui accorder un signifiant qui le représente, il réclamera à celui-ci une batterie. La batterie ? « J’ai pleuré et dit à mon père : donne-moi mon identité, donne-moi ma quéquette. » « Ma demande au père est celle-ci : suis-je un mec ou une gonzesse ? » « II est mort sans me répondre. » « Cette réponse m’angoissait à mort, d’où soulagement à la mort de mon père. » Cette batterie n’est pas sans évoquer, et cela est apparu dans les associations, le thème d’« Un enfant est battu » dans son deuxième temps. La baguette de tambour est l’indice du battement signifiant, être aimé par le père. Il renvoie aussi au thème du conflit avec le père. « Est-ce que je vais enfin pouvoir me battre avec toi ? » Par association, « batterie » conduira au thème musical « do ré mi fa sol la si do » ; dans ces différents phonèmes est perceptible l’évocation de son prénom. Dans le désir de la batterie intervient aussi le besoin de la nomination, tant exigée par lui de son père.
Cette quête paternelle qui n’aboutit pas aura une autre con-séquence importante. Puisque le sujet n’arrive pas à subjectiver, par le don paternel, son sexe biologique, il va élaborer une autre stratégie. Il va s’imaginer en père dont la conséquence logique sera le forçage à faire un enfant. « Avec un enfant ça me remet dans la peau d’un père. » Nous touchons ici des moments cruciaux dans la cure, car tout le problème est de tester le vrai désir d’être père. Le patient ne s’y trompe pas. « Je ne vais quand même pas faire un enfant pour m’en sortir, pour guérir. » II faudra donc, dans la cure, symboliser cet acte. Le résultat ne se fait pas attendre. Au moment de la délivrance, de l’accouchement, le symptôme organique s’arrête immédiatement. Le plus fort est que la date de naissance de son fils renvoie à l’anniversaire de la mort du père. C’est d’ailleurs à la naissance de son fils que le sujet sera capa¬ble d’aller sur la tombe de son père. Par la naissance de l’en¬fant, le sujet sent une réparation. Il redresse la barre. Il peut voir son père en face-à-face, et aussi lui ressembler. Il se res¬sent physiquement comme son père. « Oui, j’ai alors quelque chose entre les jambes, comme un phallus, j’ai un gros braquemard. » II reprend à travers son fils, le contact avec le père et sa généalogie.
J’ai essayé de situer les phénomènes psycho-somatiques dans le champ de la père-version à partir de l’enseignement de Lacan. Ce que j’ai dit de ce patient n’est pas sans lien avec le séminaire sur Joyce, « Le sinthome » (la version vers le père, un père sur mesure, l’enracinement dans le père tout en le reniant), mais les dires du patient nous amènent aussi à nous interroger sur les propos antérieurs de Lacan sur la perversion au sens freudien du terme. Une remarque de ce patient m’avait ouvert la voie : « Après tout, sans ces marquages organiques, peut-être serais-je devenu homosexuel ? »
Quel est le lien entre son histoire de corps et la perversion ? Il y a chez lui, comme chez le pervers classique, un moule imaginaire de la structure signifiante, une subversion de la loi, un « renforcement exalté de la fonction paternelle jusqu’à s’en faire l’officiant. » La perversion, elle ment sur le père. Dans sa quête effrénée de savoir pourquoi il somatise, il y a un parallèle avec le pervers qui s’interroge sur la jouissance de l’Autre. L’aveu, le constat de la vérité de la castration est imprimé dans son corps. Mon patient a vite compris que le phallus, c’est ça qui est important. Comme le eprvers, il essaie de théoriser les faits de la jouissance. Si Lacan s’éreintait à dire que la psychanalyse n’avait pas été foutue d’inventer une nouvelle perversion, le patient lui aussi dans le même mouvement s’évertue à dire que l’on touche du doigt une perversion particulière liée à l’enracinement du langage dans le corps. Il y a un côté démonstratif chez le pervers : « Comment faire pour jouir ? » Chez le sujet souffrant de phénomènes psycho-somatiques, il y a aussi à un moment donné un essai de maîtrise sur les fonctions obscures du corps. « Jouer avec son corps comme d’une jouissance étrangère » nous introduit à une notion difficile à saisir : dans la perversion classique, par exemple le voyeurisme, « la pulsion a sa source dans un organe, l’œil. Mais son objet n’est pas l’œil. Dans le masochisme la source pulsionnelle est dans la mus¬culature, l’objet est autre chose. Au contraire, lorsqu’il s’agit des investissements auto-érotiques on ne peut distinguer la source et l’objet. Il y a investissement sur l’organe même. » Eh bien, pour les sujets psycho-somatiques, l’objet pervers de jouissance est le corps propre, le partenaire anonyme est leur propre corps. Une machine homéostatique idéale, vivre dans une bulle. Soulignons que ce parallèle avec la perversion classique est une métaphore, c’est de la version obligée, contrainte, vers le père dont il s’agit.
En résumé, l’objet (a), faute de pouvoir apparaître sous le coup de la métaphore paternelle, s’incarne dans une partie du corps. Regardons un sigle d’une des associations contre le cancer :
II n’y a pas mieux pour montrer que, s’il y a du rapport sexuel, il y a une trace, ce point incarnant l’objet (a) sous forme de bout de réel. Tout le problème est d’arriver à ce plus de jouir lié à la fonction phallique, jouissance hors corps.
Je voudrais terminer par un rêve de ce patient : « II quitte la maison maternelle avec sa femme enceinte, un cordon ombilical le relie encore à ce lieu. Connors, le champion de tennis, le battant, vient couper ce cordon. »
Connors, c’est moi, le con qui gagne un peu d’or. Mais dans l’anagramme de Connors on rouve Cro(h)n, le nom de sa maladie. L’analyste met en place la métaphore paternelle, et dans le même mouvement se trouve mis en position de déchet organique, c’est-à-dire de la maladie.
Jean Guir :La maladie psycho-somatique, une père-version ? In Actes de l’École de la Cause freudienne. Les formes du symptôme.Paris 1986.


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