Jean-Jacques Moscovitz face au livre de Gérard Haddad


Document du jeudi 11 octobre 2018
Article mis à jour le 28 mai 2012
par  P. Valas

FACE AU LIVRE DE G HADDAD

« La Psychanalyse face au Camp »

par J J Moscovitz (Psychanalyse Actuelle)

Quelle lecture… la mienne, et donc la transmettre puisqu’il s’agit de transmission à l’évidence, qu’en est –il dans la construction de cet ouvrage ?

Trois abords critiques.   

l) quelques points de ma lecture.

2) lien aux analystes.

3) ce qu’évite d’aborder G.Haddad dans son livre concerne le désir de l’analyste.

1) Quelques points de ma lecture.

Face à ce livre…  

Allons entre autres aux pages 149 et 150 où l’auteur (GH) s’offusque sur ceux qui parlent du « mystère d’Auschwitz » car lui, ô la bonne nouvelle !, il sait que c‘est de l’attaque de la fonction du père dont Il s’agit…

Me voilà à relire mon ouvrage « D’où viennent les parents, psychanalyse depuis la Shoah » écrit en 1991 ré-édité en 2007 (1), où sont avancées les notions cliniques de silenciation, de forclusion construite, d’origine symbolique pour désigner les atteintes graves des processus d’oubli et de refoulement des effets psychiques et corporels, conséquences des crimes dans la Shoah. La question du père y est élaborée durant cent vingt pages sur 250 avec les notions d’Œdipe brisé, d’Actuel, du Meurtre du père symbolique à travers la lecture de « L’Homme Moïse et la religion monothéiste » de Freud, de la lecture qu’en donne Lacan, et aussi de l’apport du film Shoah de C.Lanzmann dés sa sortie en 1985.

Revenons au livre de GH, p171 et sq chapitre intitulé « Une Panne théorique ? », il cite le mot actuel en italique. Sans référence aucune à l’association du même nom et dont il a fait partie durant quelques années. Et pourtant il ne soutient pas que si l’humain a été atteint, l’inconscient l’est aussi dans l’actuel, ainsi que le psychanalyse elle-même. C’est qu’il pratique à l’évidence un contournement de notions issues des travaux français depuis 1980. Il choisit ouvertement un abord où doit primer le sensationnel. Est-ce la médiatisation qui en serait responsable à ce point ?

S’implique-t-il comme psychanalyste ou plutôt comme admirateur de Lacan ?  

Ex : page 163-64 est évoqué ce point tiré de Lacan, ce trou topologique du sujet , quand GH parle du peintre François Rouan, qui lui par son œuvre désigne le trou réel dans le symbolique, alors que GH le bouche, et ainsi, brouillon de chez brouillon, se débarrasse t-il de ce qui fait trou irrecevable : Shoah de Lanzmann, l’Actuel (2) : terme qui, je le souligne, n’est pas là pour faire joli, mais pour dire combien aujourd’hui notre subjectivité est indicée à ce qu’il s’est passé. A cet impensable de la Shoah, ce qu’ on ne perçoit que dans ses conséquences, GH n y voit qu’une rhétorique qui le séduit et avec quoi il voudrait séduire son lecteur.

Ecartés aussi les travaux proprement cliniques d’Anne Lise Stern, ancienne déportée devenue psychanalyste, avec qui il dit être d’accord et qui, de fait, n’est citée que comme caution ; vertige de prétention, il ne cite que ce qui l’éblouit pour donner raison à ses certitudes. Ce qu’A.L.Stern a si fortement soutenu, c’est que l’objet (a) selon Lacan en tant que déchet est équivalent au déporté, nu de toute identité humaine.

Et muni de ça, GH de passer la main en fin de son ouvrage à Agamben qui avec le mot « mouchoulmane » ne voit que le pire des dérélictions, celle de l’atteinte et l’humiliation de tout le monde arabo-musulman par Israël… Sorte de politisation perverse du conflit au Moyen Orient dont jouissent ceux qui ne se privent pas de transposer l’impensable de la Shoah au Moyen Orient, comme dans l’article paru ds Le Monde de juin 2002 signé Edgar Morin, Sami Naïr, Daniele Sallenave, intitule « israel-Palestine : le cancer » , où le cancer , dans le conflit moyen oriental , se révèle pour ces auteurs, n’être que « l’Etat sioniste » . Dans cet article du Monde de 2002, l’essentiel consiste en ceci, et ça rejoint la critique du livre de GH dans le lien plus qu’excessif entre le « Camp » et la légitimité de l’Etat d’Israël : ne pouvant pas expliquer, penser la Shoah, le texte s’emploie à l’exporter au Moyen-Orient où la répartition entre fort-faible, bourreau-victime propre au couplage nazi-juif, devient pensable, je cite : « C’est la conscience d’avoir été victime qui permet à Israël de devenir oppresseur du peuple palestinien. Le mot « Shoah », qui singularise le destin victimaire juif et banalise tous les autres (ceux du goulag, des Tsiganes, des Noirs esclavagisés, des Indiens d’Amérique), devient la légitimation d’un colonialisme, d’un apartheid et d’une ghettoïsation pour les Palestiniens ». Voilà par quel tour de passe-passe E.Morin, le M. Complexité, lit confortablement le conflit moyen oriental. Voilà un exemple d’ignorance voulue, de forclusion construite face à un impossible à dire.( cf note 3).

Tout cela en étonne plus d’un de celles et de ceux qui ont lu le livre de GH qui ici se déjuge lui-même

***

Cet ouvrage de GH en effet est un reportage autocentré par un journaliste qui se missionne lui-même pour faire un scoop sur « La Psychanalyse face au Camp », en faisant un scanning très orienté pour se situer comme le seul et le premier en France à avoir découvert le mal des déportés dans une perspective psy., et les conséquences selon lui qui en découlent à travers le monde. Avec ce terme de face -à la Shoah- GH inverse le sens, l’orientation du mouvement de la rencontre : ne serait-ce pas plutôt la Shoah qui dirait à la psychanalyse : comment en es tu entamée, que me veux-tu, que m’amènes-tu ? alors que dire face au Camp, c est comme si la psychanalyse allait à la conquête d’une nouvelle victoire telle celle de Rome sur Carthage, de GH sur ses collègues qu’il ne peut même nommer.

Et dire comme ce livre l’énonce, qu’est impliquée la fonction père dans la Catastrophe, c’est au minimum pour un auteur s’impliquer lui-même dans ce qui a pour nom filiation à un discours, affiliation à des enjeux connus de chacun et qui engagent, c‘est un minimum, à reconnaître ses collègues psychanalystes avec qui il a été proche depuis 40 ans et qui l’ont précédé sur de tels enjeux des plus sérieux puisqu’ils engagent le lien social entre analystes soit le rapport au désir du psychanalyste. Voilà pourquoi leurs ouvrages et travaux sont lourdement contournés. Le désir de l’analyste est là en effet éjecté, ni plus ni moins, au profit de provoquer sur un tel enjeu une rivalité inexcusable par une telle omission calculée.

Ainsi dés la première ligne de son livre il jette la date de 1982 comme initium de ses propres travaux avant tous. il a sans doute lu pourtant un écrit de 1980 intitulé « Judaïsme colophon [index] de la Psychanalyse », publié dans un ouvrage collectif au Seuil en 1981 sous le titre du colloque « La psychanalyse est-elle une histoire juive ? » dirigé par JJ Rassial, où j’évoque l’attaque du signifiant juif du fait du nazisme, dans de nombreuses familles.

2) Lien aux analystes.

Par une telle autoréférence, GH soutient que ceux qui ont été touchés directement, sont depuis la Shoah incurables, sans désir, sans vie, et ne peuvent que subir toujours plus l’œuvre de destruction. Ainsi son assertion immensément péremptoire sur les suicides de Primo Lévi, Bruno Bettelheim, Paul Celan, l’arrêt de la parentalité chez Kertész, parce que la Shoah a continué de les frapper, alors que leurs biographies nous impliquent dans des abords beaucoup plus nuancés. Il ne semble pas vouloir savoir que dans leur parcours personnel bon nombre de psychanalystes, d’artistes, tout un chacun, de par leur rencontre avec les effets de la Shoah n’ont pas pour autant cesser de vivre et de désirer. De créer. Oui désirer reste toujours possible malgré tout, malgré le « Camp » comme le nomme GH qui ne veut pas voir que le mot Shoah tel que Lanzmann le propose , désigne et l’effectuation des crimes et la sépulture de chacune des victimes assassinées. Shoah en hébreu et parce qu’en hébreu, la langue du peuple frappé à mort dans l’Europe nazifiée indique combien il nous fait extraire la victime du monde de son bourreau, afin que sa mort, dans la torture de la chambre à gaz, lui soit rendue.

G Haddad ne semble n’avoir d’intérêt en effet que pour le scoop que son livre exhiberait à un public non averti. Ainsi voudrait-il faire croire qu’ il serait en France le seul voire le premier à aborder de telles questions cruciales pour nos vies et notre travail de psychanalystes comme pour toutes celles et tous ceux sensibles dans l’actuel aux conséquences de ce qui a eu lieu. Il ne voudrait nous voir aujourd’hui que toujours plus prisonniers dans le registre mélancolique définitif du sans espoir, et dés lors témoigner à sa manière de sa compassion impuissante, le cher petit ! , envers des gens sans autre valeur que d’avoir en médaille cette souffrance post camp qui irradie partout aujourd’hui- « comme après une catastrophe nucléaire » dit-il alors que cette image-là, qu’il met en exergue depuis Nathan Kellerman son nouveau mentor, vient, plus près de nous , de lui, de l’enseignement d’Anne lise Stern dans son séminaire « Camp, Histoire, Psychanalyse ».

Que GH se retourne quelque peu vers lui sans se contourner lui-même pour en être enseigné de ce sans espoir où il veut nous enfermer, car cela l’orienterait vers les autres qu’il semble vouloir ignorer au prétexte d’écrire sur la Shoah, terme qu’il exècre tel qu’il le dit à qui veut l’entendre.

Et surtout qu’il n’oublie pas combien certains, et nous sommes de plus en plus nombreux, ont l’esprit en lutte contre les effets singuliers des horreurs des disparitions collectives. Ce dont il ne semble même pas avoir été effleuré dans son livre. L’est il en son intime ? le titre pour le moins curieux de son livre « Lumière des astres éteints » permet d’en douter tant son travail porterait plutôt sur le mot génocide, terme général, qui met au loin toute inscription dans l’intime.

Dans quelle mesure en effet un auteur pratiquant la psychanalyse peut-il ignorer ses prédécesseurs à ce point sinon pour parler du « Camp » en majuscule in abstracto, s’identifier à La Psychanalyse, et ne pas reconnaître des travaux sur lesquels il s’appuie sans avoir le courage de les citer… Alors que pour tout praticien de la parole, et d’autant plus pour un psychanalyste dans son écoute, communiquer avec ses collègues qui l’ont précédé est une position à préserver sans cesse.

Oui, cet auteur a participé pendant des années dans l’association Psychanalyse actuelle fondée en 1987 à des travaux qui portent sur les effets de la Shoah, à les réélaborer sans cesse, et dont il se réclame dans son ouvrage de 2011 (pp 172 et sq)), alors que le mot actuel, soulignons-le à nouveau, comme notion, désigne autant que possible la persistance aujourd’hui de tels effets au plus intime de chacun, enfant et adulte descendants ou non de familles frappées par le nazisme.

Lisez « Le savoir-déporté » d’Anne-Lise Stern" (Ed du Seuil) (note 4). Lisez « L’écriture de Shoah » d’Anne-Marie Houdebine (note 5). En effet de nombreux ouvrages, et écrits de différents auteurs en France en témoignent comme de nombreux colloques auxquels Haddad a participé, au moins dans leur préparation , comme le « Forum Mémoire Freudienne Mémoire citoyenne  » en décembre 1998 en Sorbonne .

Voici encore quelques points où cet auteur se veut persuasif vis à vis du lecteur pour se persuader lui-même et ne pas questionner son rapport à ce qu’il soutient.

Ainsi quelques lignes trouvées sur le blog du « Cercle Psy  » sont à citer ici et nous les remercions puisque cela nous a alertés : Car au terme de cette lecture, on reste abasourdi par la sortie (p.75) d’un Claude Lanzmann lançant un jour à l’auteur (juif de Tunisie, pays épargné par la Deuxième Guerre mondiale), alors que celui-ci doit rédiger l’article « Shoah » d’un dictionnaire, un stupéfiant : « ce n’est pas à vous de parler de ça. » (l’article en question est dans l’Encyclopédie Universalis , 1993 tome 20 p 995 et sq et a bien l’intitulé Shoah qu’il renie aujourd’hui…).

Je souhaite préciser que j’avais invité à cette rencontre GH et d’autres pour un échange avec C.Lanzmann, l’ambiance était à l’amitié, et Lanzmann lui demande, comme ll le fait avec son insistance bien connue autour de lui « mais pourquoi tu fais ça ? » genre question pourquoi ? pourquoi pas ? alors pourquoi ? Vraie question abrasée par Haddad dans son livre telle qu’il la cite.

Rien de plus juste, en effet, que Lanzmann la pose, cette question, lui qui par son film a amené ce mot dans notre actuel depuis la bible…. Et Haddad ayant écrit l’article dans l’Encyclopédie en 1993 sur le terme Shoah, la seule réponse d’alors qu’il a pu dire, c ‘est que devant une telle aubaine, il ne pouvait pas la refuser. Soit rien de la perception subjective d’un tel enjeu n’apparut, tout comme dans son livre où l’on ne perçoit pas en quoi il est entamé par ce qu il s’est passé….Sinon de se faire «  adopté » par un tel enjeu, comme il en rêve parfois de l’être par « son » Lacan dans un autre de ses livres.

Son lien à Israël, quelques mots encore : GH prétend sur FR2 comme dans son livre combien ce pays est sous la coupe de la Shoah, au point de soutenir que le palestinien serait devenu le nazi des israéliens aujourd’hui, et cela est avancé par notre « héros  » pour sauver le destin de tout le peuple juif.

Salvateur notre homme ! rien que ça, alors que ce mot de nazi s’utilise de partout comme insulte au point d’en atténuer ce dont il est porteur. Aucune précaution de la part de notre sauveur, alors qu’un analyste se doit sans cesse d’interpréter un tel couplage nazi/juif transmetteur de haine de par le monde, ce qui est entendu tous les jours en France, et ailleurs.

Autre point : dans son ouvrage un chapitre s’intitule « L’affaire Benjamin Wilkorminski », où s’affirme un souci d’être exhaustif à recenser des textes ayant trait à « la psychanalyse face aux camps » sinon qu’il n’a pas là le courage de citer d’autres travaux de l’école française sur de tels sujets. Dans ce chapitre, Haddad comme cela été dit plus haut, y prend le rôle d’un investigateur missionné par un journal pour faire un scoop, et n’occupe en rien la place de psychanalyste.
Rappelons que Benjamin Wilkorminski a publié un livre très lu et maintes fois traduit (« Fragments, une enfance 1939-45 » chez Calman Lévy 1994). Ce livre va se révéler être écrit par un mythomane, B.Wilkorminski n’a jamais été dans le camp nazi de Maidanek…à 4ans. Un colloque avec lui à Grenoble juste avant sa « chute », comme d’autres informations, nous indiquent que tout a été dit depuis sur cette « affaire  », et qu’il convient peu à un psychanalyste de tenir une telle proie au bout de sa plume. Point que Haddad ne peut /ne veut pas savoir, c’est dire encore combien la voracité ici pathologique de B.Wilkorminski devrait nous servir à ne pas être victimes de cette gloutonnerie irresponsable dont Haddad nous fait témoin. Mieux vaudrait pour lui comme pour nous qu’il continue à nous faire entendre sa lecture de Maimonide via Yeshayahou Leibowitz, son mentor .

Haddad avec un tel livre dans l’irrespect le plus manifeste « efface » ses prédécesseurs et collègues auprès desquels il a travaillé et pigé à sa façon leurs enjeux. Mais rien de ce que nous transmettent nos propres prédécesseurs (Anne Lise Stern, C.Lanzmann, Claire Ambroselli, Père P.Desbois) nous montrent : surtout ne pas se jeter sur de telles questions sans se poser le comment elles nous viennent. Surtout nous praticiens de la psychanalyse, de la parole et du fragile de l’éthique qu’elle implique.

Car c’est le fragile de l’éthique de la parole qui ici est mis à mal. Omission de plus de notre auteur, le grand Kertész, lui qui nous dit combien dans « Le Chercheur de traces » il ne s’agit pas de rivaliser sur l’horreur, mais qu’à chercher en lui-même des traces d’un crime sans nom, combien il ne trouve pas d’interlocuteur et s’il ne le trouve pas, il ne le trouve pas non plus en dehors de lui. Voilà une position de transmission digne d’être qualifiée pour le moins de courageuse.

3) Ce qu’évite d’aborder G.Haddad dans son livre concerne le désir de l’analyste.

Ce que GH semble vouloir méconnaître au fil des pages, c’est qu’il s’agit à l’évidence du lien social entre psychanalystes et désir du psychanalyste,

Il est en effet impossible de penser la terreur. On peut certes penser à la Shoah, mais on ne peut la penser.  

Pas de sens : tout reste jouissance/douleur erratique, qui une fois arrivée à son terme le plus ultime s’appelle l’horreur indicible à formuler.

De cet arrêt de la pensée, de sa brisure, les propos des victimes revenues témoignent en premier lieu. À les entendre, nous voilà témoins à la fois d’un tel arrêt du penser et de son refus inconscient. Rien de tel dans le livre de GH. Sans compter le coté racoleur des « vignettes cliniques » exhibées dans ce livre, qui oblige le lecteur à une connivence irrecevable avec l’auteur, quel que soit d’ailleurs l’enjeu clinique, douleurs post Shoah comme les autres.

Être témoin veut dire ici s’approcher au plus près du réel de ce qu’il s’est produit, une prise, une anse sur le réel.

Au point que celui, celle d’entre nous qui décide de transmettre comme il peut une telle prise du réel, se retrouve souvent dans une position quasi isolée par rapport à lui-même, au point de se donner la place du seul qui saurait cette anse qui le tient en lui-même face à ce qu’il s’est passé… Comme s’il était en place imaginaire du seul qui sache face à tous un savoir impartageable sur le réel…

C’est fort loin de la position d’autoréférence d’un Haddad imbu de ses certitudes qui pour un analyste ne peuvent pas restées sans une mise en question .

Ainsi peut-on lire p.149 de son livre qu’à « son grand regret, ce projet [nazi] est loin d’avoir échoué » :comme si le nazi n’était qu’un adversaire comme un autre qui n’a pas encore perdu le match qui nous oppose à lui, GH ajoute, dans la ligne d ‘en dessous « une des meilleures preuves de ce succès du nazisme »… S’est il écouté ? relu ? sait-il vraiment de quoi il s’agit ? Certes, il veut donner, à bon droit, raison à Lacan. Lacan qui nous donne à partir de 1972-73 ce qu’il a nommé « le nœud Borroméen » pour renouveler l’approche du désir et de la castration, tel que ceux qui n’en veulent rien savoir sont dans un ressassement du « Mystère d’Auschwitz », comme le soutient GH, comme si un refus singulier du sujet de l’inconscient était la seule cause du Totalstadt et de la mise en place de la ‘solution finale de la question juive’.

Sujet et collectif, intime et politique.  

Rien de politique selon notre reporter de lui-même s’appuyant sur son maître Lacan, à qui nous devons de ne pas lâcher sur le désir de l’analyste, à condition de ne pas l’endosser au nom de Lacan… mais savoir perdre la main du sens pour laisser advenir un certain rapport au Réel .

Or voilà l’exemple, celui de ce livre de GH, où se produit sans cesse un mouvement de retour au psychologique , soit ce qui ne veut pas du tout perdre la main.

Pour un analyste, après Lacan, avec Lacan, existe une clinique du désir de l’analyste. Disons que du fait de la Shoah, apparaît un impossible à (se) situer « l’événement » sans être déjà dans la certitude de son MOI-JE que sa propre subjectivité en permet le savoir, en donne le sens, et cela du fait que l’humain exige envers lui-même de s’impliquer de tout son seul Moi dans sa perception de la réalité de ce qui se pense en soi. Au point de se vouloir en contact avec cette réalité-même sur laquelle le sujet s’appuie pour garder sa raison, et espérer ainsi sauver sa pensée. Sauver le symbolique… Et pour GH, toujours plus fort que tous (p.200), le voilà à faire quelque peu slogan de ce réel que Lacan lance comme étant celui de « notre temps  ».

En ce qui me concerne, et depuis les années 1980 comme tant d’autres notamment de Psychanalyse Actuelle, je ne suis pas resté parmi les « médusés  », soit en un suspens permanent de la pensée comme GH le dit pour le plus grand nombre des élèves de Lacan. Et lui-même l’est-il resté jusqu’à quand ? sinon médusé, mais indifférent ? jusqu’à très récemment ?

Soulignons, lien social entre psychanalystes oblige, de quoi Il s’agit avec ce suspens de la pensée du fait de la Shoah. Oui du fait, et non un face à, face à un miroir de nos certitudes trompeuses. Qui peut y échapper tout le temps à ce suspens ? Et donc qu’en est-il du désir de l’analyste et de ses limites face au collectif

Réel blanc, Réel noir  

Dés que du collectif s’organise en Etat meurtrier, pour lui, le singulier du sujet devient le Réel noir à éliminer, ce collectif se voulant lui-même Réel blanc. Et pour le juif, le tzigane, l’homosexuel, le malade incurable, le nazi est le réel noir, se situant eux mêmes sujet du coté du réel blanc…

Au registre du singulier cela se manifeste par le mouvement d’être maître de ce qu’il perçoit mal , de par son réel blanc, que le réel noir veut le tuer. Il le perçoit si peu au point de s’en vouloir coupable, c’est à dire comme s’il était auteur de ce réel noir qui a lieu.

Et dès lors, la terrible réalité du réel noir produite au dehors de la tête, se retrouve en son dedans par la mise en œuvre des mécanismes humains, trop humains, de la faute, signe même de la toute puissance de la pensée.

Et pourtant chacun ici sait confusément combien les horreurs des disparitions collectives éjectent le sujet de sa pensée par cette folie hors la tête, et le projette au dehors, dans le collectif, où le sujet est pris en masse, devient la masse. Le réel de notre temps. Dont Gh fait sa lumière…En toute certitude.

Alors que c’est là que siège le plus grand risque de confusion entre trauma individuel, fondateur chez le petit enfant de son intériorité de sujet, et le traumatisme collectif du dehors, sans que le sujet ne l’ait ni prévu, ni attendu, ni donc pensé. Suspens .

Voilà comment procède ce suspens de la pensée à reconnaître sous la figure bien connue de la surévaluation du penser. D’où cette confusion où le sujet ne peut plus savoir si l’inscription de son trauma personnel s’effectue et ce du fait du degré sans égal de l’attaque de la vie et de la mort dans les horreurs des disparitions collectives dans l’Europe nazifiée.

C’est quand ce trauma propre au niveau privé est effacé dans le collectif, dans le public, que survient le suspens de la pensée, et au niveau du langage, une disparition du vide dans les mots, une disparition de leur double sens, une atteinte de l’équivocité signifiante. Voilà une approche de la forclusion construite chez le sujet que le livre de GH ne soupçonne d’aucune façon. Ce que nous avançons pourtant dans nos travaux sur L’Actuel .


(1)Lien vers « D’où viennent les parents psychanalyse depuis la Shoah  ».

http://books.google.fr/books/about/...

(2) https://sites.google.com/site/psychan in alyseactuel/

(3) « Essai sur la forclusion construite » JJMoscovitz in « Clinique de la deshumanisation, le trauma, l’horreur, le réel  » dirigé par R.Freyman éd. Erès Arcanes (2008-2011) où je complète mon point de vue sur la position d’E.Morin par ceci : déjà en 1964 dans un film Morin soutient cette thèse ducouplage nazi-juif, point que nous avons à combattre ici , dans « L’heure de la vérité  » dont Edgar Morin écrit le scénario en 1964 où déjà ce couplage nazi-juif apparaît inévitable pour lui , le réalisateur est Henri Calef (1964). Le scénario de Morin est l’intrigue inspirée d’une histoire vraie se nouant autour d’une imposture. Un ancien chef de camp, Hans Wernert, prend l’identité d’un juif allemand assassiné, Jonathan Stauss, et a trouvé refuge en Israël où il s’est intégré dans la vie quotidienne. Mais survient un jeune étudiant américain qui enquête sur le camp dont l’imposteur serait le seul survivant.

(4) « Le savoir-déporté » d’Anne Lise Stern. http://centreguenouvry.free.fr/ster...(5) « L’écriture de Shoah » d’Anne-Marie Houdebine http://www.lambert-lucas.com/LEcrit... du doc


Commentaires  Forum fermé

Jean-Jacques Moscovitz face au livre de Gérard Haddad
mercredi 23 avril 2014 à 09h54 - par  YANA Alain

Une précision historique : la Tunisie , en 1942, a connu l’occupation par l’armée allemande et cela jusqu’à sa libération par les forces alliées .
Evidemment sans commune mesure avec les tragédies , la Shoah, subies par les populations juives, et d’autres, d’Europe centrale , de Grèce aussi, la population juive de Tunisie dût souffrir du STO. Les nazis avaient planifié la construction de camps d’extermination à Djebel Jelloud, une banlieue de Tunis. La très nette opposition aux demandes allemandes par Lamine Bey, le régent Ottoman de la Tunisie, l’intervention de l’amiral Esteva , représentant de l’état français de l’époque , et surtout l’arrivée des forces anglo-américaines et leur victoire ,empêchèrent le parachèvement de la Shoah en Afrique du Nord.
Au delà de cette précision le texte de JJ Moskovitz est remarquable.

Site web : S
Jean-Jacques Moscovitz face au livre de Gérard Haddad
lundi 10 septembre 2012 à 16h37 - par  Barneaud

je m’excuse de devoir choquer, mais pour un « non juif », la « shoah »(génocide) ne commande que le silence, mais non pas parce que se serait « impensable » (comme toute « action » humaine elle doit l’être sans doute et malheureusement) mais parce que le silence s’impose, peut-être si Dieu existe.
Si l’on se place en dehors du champ moral ou religieux, et en particulier celui du peuple juif, car tous les hommes sont concernés, cet horrible crime peut être « pensé », formulé en référence à la pensée criminelle d’Hitler, et en référence à la machine de guerre du IIIe Reich qui dans le cadre de sa guerre totale pensait aussi les slaves comme des sous-hommes.
Ce qui nous parait plus cruel, sans doute, c’est qu’en voulant supprimer l’existence du peuple juif européen il touchait au cœur d’une de nos racines humaine européenne et donc, même aux yeux des non-croyants, au peuple qui représentait le Père et tout ce que cela représente comme humanité vivante.Cela accentue la douleur.

Jean-Jacques Moscovitz face au livre de Gérard Haddad
jeudi 7 juin 2012 à 21h23 - par  G. Boyer.

Ma cassette ! Ma cassette !

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