François-Régis Dupond Muzart • « Ce que c’est que le DSM, à commencer par son titre intégral — Avec propositions constructives »


Document du dimanche 11 mars 2012
Article mis à jour le 15 mars 2012
par  P. Valas

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Adresse du présent article : http://valas.fr/201
Source, sur le site de l’auteur : http://lta.frdm.fr/189

 
À parfaire

Si l’on croit Wikipedia en français, « La quatrième édition (DSM-IV) est publiée en 1994 et reconnaît 410 troubles psychiatriques. ». Si l’on en croit Wikipedia en anglais, « In 1994, DSM-IV was published, listing 297 disorders in 886 pages. ». D’ailleurs 297, 410 ou 3512 troubles, qu’importe.

Examinons d’abord le titre de la chose.

Dans la version originale en langue anglaise, subs. américaine :
« DSM : Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders ».
Dans la traduction en langue française :
« Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux ».

Tout anglophone qui connaît « Law and Order » ne peut ignorer l’essence orthonomique du terme « disorder ». Le français « trouble » pour prétendument traduire ce terme est un trompage sémantique. Déjà dans le titre en français, cela commence mal. Il est donc hors de question de se passer du titre original en anglais pour comprendre ce que c’est que le DSM.

C’est un catalogue de « désordres » à donc remettre en ordre. C’est écrit dessus.

Il présente des centaines de « désordres » (et pourquoi pas des milliers), adoptés par… votes, au motif explicite de statistiques (c’est dans le titre…) voire de prévention. Le but de soins aux patients effectifs est déjà pollué par des intérêts autres, notamment de politique publique. Intérêts qui peuvent être parfaitement nobles, mais qui ne sont pas ceux des patients effectifs. On comprend dès lors comment l’on va arriver à 500 « désordres », puis 2000, etc.

Dans ces conditions, le principe même de DSM semble n’avoir de valeur que pour ce que l’on appelle en France la politique publique de santé, tandis que s’agissant de l’intérêt des patients individuels effectifs et de leurs soins, ce serait dans ces conditions une nuisance, puisque immanquablement les patients vont croire que ce qui sont des catégories statistiques sont… des maladies. S’ensuit « je suis ceci, je suis cela » (du nom des catégories statistiques infinies).

Comment de façon constructive dénommer et présenter les principes de ce qu’est du point de vue matériel l’actuellement dénommé DSM ?

D’abord les termes sans problème apparent (et identiques en français et en anglais, la « traduction » consistant en francisation) :
— Manuel : mais « nomenclature » paraîtrait plus approprié, quoique moins « valorisant » ;
— Diagnostique : le terme peut être conservé, compte tenu des observations qui vont suivre (plus bas) — mais ce qui est ambigü (et donc inapproprié) en syntaxe anglaise, et inadmissible en syntaxe française, est que ce soit le manuel qui soit « diagnostique » (un acte est diagnostique, mais un manuel ?…) ; par ailleurs ce terme n’est pas propre au vocabulaire médical, on fait des diagnostics s’agissant d’automobiles ;
— Statistique : ce terme est essentiel pour décrire ce qu’est le DSM ;
— Mentaux : ce terme semble plus approprié ici que tout terme composé avec la racine « psych- » (« psych- » désigne par hypothèse ce dont l’origine dans le corps, ou même, plus précisément, dans la boîte crânienne, n’est pas identifiée : c’est la spécificité essentielle de « psych- », sans laquelle ce terme perd toute spécificité).

Il reste toujours à remplacer le terme « disorder », orthonomique et non caractéristique de la médecine, et bien sûr sa fausse traduction par « trouble », d’une vaguitude consternante (« je suis troublé par vos propos »).

Il faut donc un terme (ou expression) de substitution radicale, qui remplisse les conditions suivantes :
— un terme propre à la médecine : il est inconcevable de ne pas signifier expressément dans le titre le caractère médical du DSM ; les « choses » en question ne figurent et ne peuvent figurer dans le DSM que pour leur caractéristique médicale, et la prétention légitime médicale à les « soigner » (au sens au moins minimal d’en prendre soin, un soin de santé) ;
— un terme qui élimine la prétention à diagnostiquer des troubles « portés » par les personnes, au lieu de diagnostiquer les personnes : car cette prétention fait perdre au DSM son ambition « athéorique », puisque diagnostiquer quelque chose que « porte » la personne implique en matière « mentale » la distinction entre le corps et ce que les religions dénomment l’âme (et selon la devise américaine affichée dans les tribunaux et sur les billets de banque : « In God we trust »). En matière somatique, on ne dira jamais que la personne « porte une maladie du foie », « porte un trouble du foie » : elle la/le présente ; le verbe « porte » n’est employé que s’agissant des gènes (et en virologie) : « il est porteur du gène XYZ », pour exprimer spécifiquement que les gènes s’expriment ou ne s’expriment pas (dominance, récessivité, épigénétique…) ;
— un terme qui dans l’exemple de l’autisme, ou « désordres / troubles du spectre autistique » (selon la terminologie DSM précisément en cause), ne préjuge pas de la nature de l’autisme (au singulier ou au pluriel ?), en ne préjugeant pas de l’articulation entre l’autisme éventuellement génétique / épigénétique, et ce qui en résulte que l’on a l’ambition de « soigner » en tant qu’inconvénient (toujours au sens au moins minimal d’en prendre soin, un soin de santé) ; et ainsi dans bien d’autres cas que celui de l’autisme (où même la conviction génétique ne s’accompagne pas d’une thérapie génique) ;
— un terme qui évite que les patients s’identifient à ce que sont les catégories essentiellement « statistiques », selon le terme titral essentiel du DSM, dont le contenu est d’ailleurs en constante évolution et constant remaniement au fil des décennies : ce qui était « vrai » hier ne l’est plus aujourd’hui et le sera peut-être à nouveau demain.

Ce « terme » semble être l’expression : « manifestations de pathologie mentale ».

Parce que :
— le terme « pathologie » doit être assumé ; il est caractéristique de la médecine (même s’il est partagé avec la médecine vétérinaire et éventuellement la « médecine » phytosanitaire : il est caractéristique du vivant, et exclu de la mécanique, par exemple automobile) ; il fait référence dans l’origine de la langue, l’héritage qui nous en reste, à l’Agamemnon d’Eschyle — http://lta.frdm.fr/75 —, et n’est en rien méprisant, ni dans cette source, ni dans l’usage actuel ;
— « pathologie mentale » doit être au singulier, il s’agit de la notion générique, autrement au pluriel l’on retombe dans l’incitation à l’identification des patients à leur pathologie, qui sont en l’occurrence les catégories statistiques du DSM (en constante évolution et constant remaniement au fil des décennies : ce qui était « vrai » hier ne l’est plus aujourd’hui et le sera peut-être à nouveau demain) ;
— « manifestation », car il n’est pas admissible que lorsque l’on parle de « psych- » ou de « mental », il s’agisse d’autre chose que d’une manifestation du corps — par exemple, l’on trouve fréquemment l’expression affreuse « dimension psychique, psychologique », qui est une expression totalement mystique, au lieu de « aspect psychique, psychologique » — et il doit être expressément signifié qu’il s’agit d’une manifestation du corps (ou aspect : « regard vers », mais cette notion est moins « matérielle » que celle de « manifestation » : la notion d’aspect devrait être réservée à la notion de psych-, tandis que celle de manifestation correspond mieux à celle de « mental »).

Le DSM devrait donc être dénommé, pour ce qu’il est en réalité, ici en langue française :

« Nomenclature / Manuel pour le diagnostic et de statistique des manifestations de pathologie mentale ».

L’introduction du terme « pour » est de connotation promotionnelle : c’est parfait, dans une dénomination correcte.

Les patients présenteront des « manifestations de pathologie mentale » : dans certains cas, ce seront des maladies par exemple d’origine strictement génétique (et même pas épigénétique), dans d’autres, ce seront des manifestations d’origine parfaitement inconnue, caractérisées par le terme « psych- ».

Il est aberrant que les psychiatres américains responsables du DSM aient été incapables, depuis des dizaines d’années et les éditions successives du DSM, de dénommer correctement leur « Manuel ». Ils ont contaminé le monde entier par une terminologie titrale et principielle, donc par une « pensée », non pas prétendument « athéorique », mais orientée de façon inepte, et par dessus tout dénaturante de la nature même de ce qu’est le DSM qu’ils produisent.

On doit en conclure que les (?) psychiatres sont incompétents pour dénommer et « principier » leur propre travail qu’est le DSM. C’est parfaitement correct : il n’y a aucune raison pour que les psychiatres en général, en tant que tels, même réunis en troupeau américain, aient des compétences linguistiques suffisantes pour éviter les pièges de leur propre… inconscient…

En attendant, l’on rencontre l’assertion « Le DSM n’est qu’un outil de diagnostic de tel ou tel trouble et ne saurait en aucun cas être utilisé comme diagnostic d’une personne »… ou : c’est un outil de diagnostic mais qui ne doit pas servir à faire des diagnostics ?

Mais si les « troubles » (in DSM : « disorders ») psychologiques (mentaux) font l’objet de diagnostics qui ne sont pas ceux de la personne, c’est que la psyché (« mentalité ») est distincte du corps. Le DSM (ou l’assertion précitée) n’est donc pas « athéorique », il porte la doctrine de la « psyché » distincte du corps. Autrement dit, il diffuse la croyance en l’âme distincte du « corps ». (Ce qui est parfaitement américain. « In God we trust ».)

On peut aussi comprendre la notion de « porteur de trouble » autrement, comme une confirmation de la doctrine freudienne selon laquelle nous sommes tous « porteurs » de pathologie mentale, qui à l’instar des gènes s’exprime plus ou moins. Gènes à propos desquels précisément le terme « porteur » est caractéristique. L’on emploie aussi la notion de « porteur » à propos de virus tel celui VIH, dont les manifestations constituent le Sida, alors que dans de rares cas les manifestations n’apparaissent jamais, même sans médication destinée à retarder, le cas échéant indéfiniment, l’« expression » du VIH. On appelle ces cas des « porteurs sains » du VIH. Donc dans le cas de la schizophrénie par exemple, si l’on emploie le terme « porteur », « porteur de trouble / désordre », cela implique aussi la notion de « porteur sain ». C’est donc du Freud tout craché, qui avait intégré la notion de « porteur » le cas échéant sans employer le terme, bien avant la découverte des gènes, même si l’on en soupçonnait la notion. Et au demeurant Freud n’avait nullement le monopole de cette approche…

Et donc, si ce n’est pas la croyance en l’âme distincte du corps qui est diffusée, dans le cadre du DSM la notion de « porteur de trouble (mental) » n’est pas athéorique, puisqu’elle est caractéristique de Freud (qui cependant n’en avait pas le monopole).

C’est pourquoi, dans une démarche constructive à propos du DSM, on doit rejeter cette notion de « porteur », sauf à assumer la doctrine freudienne comme vérité générale (et dont il n’avait nullement le monopole). Selon cette lecture en apparence paradoxale, si dans le cadre du DSM l’on emploie la notion de « porteur (de trouble / désordre) », alors le DSM est… freudien. Plus ils ont voulu le fuir, plus ils l’ont retrouvé : c’est la révolution (le retour au point de départ).

Si, d’un autre côté, l’on considère l’apparentement freudien comme infondé, d’une part (ou que l’on ne le veut pas le voir), et que d’autre part l’on exclut l’âme distincte du corps, alors force est de constater que l’expression « porteur (de trouble / désordre) » est d’une servilité confondante à l’égard de la génétique (et de la virologie), et ceci y compris dans l’abstraction de toute épigénétique, et dans ce cas le DSM n’est pas non plus « athéorique ».

D’aucuns exposent que le DSM actuel a pour portée de supprimer la notion de psychiatrie, au profit de celle de neurologie, et que c’est en cela qu’il n’est pas « athéorique » (d’ailleurs à propos de quoi que ce soit notion, prétention pathologique, « diabolique »). Mais je dis que c’est encore plus radical : par les termes, la notion de « porteur de désordre (faussement traduit en français par “trouble”) », le DSM propage une idéologie génétique, dont pour la contrer le public intéressé ne connaît pas l’infinie complexité épigénétique, que même les « professionnels » négligent. Et en même temps, par les mêmes termes, en un paradoxe fumant, en sourdine le DSM propage une idéologie de l’âme distincte du corps (sauf à… rejoindre la doctrine freudienne).

Enfin, pour la minute culturelle, pour ceux qui aiment la philosophie notamment, en particulier Aristote, mais surtout d’abord Eschyle, voir : Psychopathologie et « páthei máthos », éléments par Stefan Hassen Chedri — et notes sur la « psykhế » (psyché), à l’adresse : http://lta.frdm.fr/75


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