Patrick Valas, paradoxes de l’enseignement de la psychanalyse


Document du samedi 20 juillet 2019

par  P. Valas

en Français

L’enseignement de la psychanalyse présente des paradoxes qui sont des enseignements.

Traduction en chinois de Lila Hao, 郝淑芬, correcteur 王剑.
Nouvelle version du 23 janvier 2017

精神分析的教学之悖论
巴特克 阿拉斯,2003年二月,2011年九月
译者:郝淑芬 校对:王剑

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Les paradoxes de l’enseignement de la psychanalyse.

Inscrivant la formation des psychanalystes dans la tradition freudienne d’une Universitas Literarum, Lacan nous dit que ce sont des contingences extérieures, témoignant d’une dégradation de la psychanalyse qui l’ont poussé au choix forcé d’avoir à enseigner.

Ce n’était pas son penchant premier.   

Il l’avoue même en des termes qui peuvent surprendre venant de quelqu’un qui enseignait publiquement depuis 25 ans.
C’était le 8 février 1977, dans une leçon non publiée du séminaire intitulé étrangement L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre.
Il fait cette remarque : « Quelle est cette force démoniaque qui pousse à dire quelque chose, à enseigner, c’est ça le Surmoi »
Cette remarque n’est pas sans faire résonner la position de Socrate par rapport à sa voix démonique.
Lacan rappelle que l’École qu’il a fondée est à entendre au sens que ce terme avait dans l’antiquité pour les stoïciens.
On savait encore à l’époque que toute pédagogie est en défaut, raison pour laquelle toute atitude pédagogique comporte toujours un caractère profondément méchant.
Dans ces écoles de l’antiquité grecque, l’essentiel était de se donner une formation visant à la forgerie d’un style de vie.
Il s’agissait moins de compilation de connaissances, dont résulte la crétinisation lycéenne qui caractérise l’enseignement moderne, que de faire advenir le rapport singulier de chacun au savoir.

Lacan s’est toujours présenté comme quelqu’un qui s’est laissé enseigner toute sa vie.   

Soulignant que même si quelque chose vous a été enseignement, cela ne veut pas dire pour autant
qu’il en résulte un savoir [1].
Nous avons là deux termes qui pour lui ne vont pas de soi ensemble, savoir et enseignement.
C’est un paradoxe qui sera sans réinterrogé de façon de plus en plus précise.

Tout ce que j’enseigne, affirme Lacan, vient de ma pratique ; L’expérience lui prouvant que cette production la plus folle n’était pas enseignable.  

La psychanalyse n’étant pas transmissible comment résoudre ceMe difficulté ?
Lui, il dit enseigner pour s’instruire, et pour cela il forme son auditoire à l’entendre.
Stricto sensu, tenir un enseignement, même si on n’enseigne rien, c’est pour l’enseignant le faire à ses risques.
Lacan ne manque pas de rendre à l’occasion hommage aux Maîtres qu’il s’est choisi, ainsi qu’à tous ceux à qui il fait de larges emprunts dans le champ de toutes les formes du savoir, depuis le savoir-faire de l’artisan, notamment le potier qui fait gémir le vase qu’il façonne jusqu’au savoir scientifique, sans omettre de saluer au passage,Petit Jean, marin pêcheur breton qui lui a permis de saisir la schize du regard et de l’oeil (champ de la vision).

Mais c’est à la lecture de Freud notre père à tous dans la psychanalyse, comme il le nomme, qu’il s’attache le plus pour lui donner une suite, non pas originale mais logique.  

Un psychanalyste, parce qu’il est responsable de tant de destinées humaines doit savoir s’inscrire dans la subjectivité de son temps.
De ce fait il a un devoir de savoir, où se conjuguent, la soif de connaître et le désir de savoir.
C’est sur ce dernier point que le discours freudien apporte du nouveau, pour autant que le désir de savoir n’adviendrait que grâce la cure psychanalytique.

Cela suppose qu’il donne au savoir une définition radicalement nouvelle : c’est une concaténation signifiante, soit l’inconscient structuré comme un langage, notre seul lot de savoir, pour chacun.   

Il le distingue donc radicalement de la connaissance (cognitive), qu’il n’invalide pas.
De l’enseignement comment la psychanalyse éclaire t-elle l’horizon, ses moments féconds, ses difficultés spécifiques, ses impasses, ses dérives, ses voies d’accès, ses paradoxes, ses résultats et ses effets sur le sujet ?
Chaque texte de Lacan, ou les leçons de son séminaire, correspondent à des conditions différentes.
Tantôt écrits, tantôt parlés et re-écrits.

Le style dépend de son auditoire, car « le style c’est l’homme, en rallieront-nous la formule, à seulement la rallonger : l’homme à qui l’on s’adresse ? » [2].  

Écrits ou leçons, ont une problématique particulière, tout s’inscrit dans un programme plus large.
Chaque élément a son unité interne dont le contenu notionnel, ne vise pas à faire ensemble avec d’autres éléments, pour produire un système avec d’autres éléments, pour produire un système voire une conception du monde.
C’est leur mise en série, en sériel, en sérieux qui donne
consistance au discours freudien.

Pour le dire de façon lapidaire, l’enseignement de Lacan vise avant tout à produire des effets de formation de savoir, seulement pour qui veut bien l’entendre.   

Il ne cherche pas à convaincre.
Le malentendu étant de structure et l’écrit étant toujours confusionnel, ce n’est pas étonnant que l’on peut remarquer comment Lacan s‘arrange toujours pour ne pas être compris trop vite.
Il se vante même du pouvoir d’illecture calculé de ses textes.

Il organise de façon délibérée l’illisibilité de ses Écrits, pour que le lecteur ne puisse y entrer qu’en y mettant du sien, c’est-à-dire engage son désir.  

Par cet artifice didactique, il dérobe ses textes à la prise du commerce culturel, soit à la pourriture de notre temps, qu’il épingle du terme de poubellication.
Ce sera pour lui un souci constant, on verra plus loin pourquoi.
Quand il a accès à un média, lui donnant l’occasion de toucher un très vaste public, bien au-delà de ses séminaristes, loin de faire de la vulgarisation, au contraire il accentue les difficultés.
On peut le constater avec Télévision ou Radiophonie [3], interventions, notons le nommées du nom propre du média qui leur donne support.
Michel Foucault avait pointé cela, il donnait raison à Lacan de faire ainsi, parce que cela lui donnait plus de chance de produire des effets de formation de savoir à ceux désiraient vraiment l’entendre (à bon entendeur salut).

L’adresse est fort subtile, je parle aux non idiots, disait-il, pas seulement les psychanalystes dont il considérait que pas-tous étaient des non idiots [4].  

Il n’était pas élitiste, et savait qu’en annonçant son propos en ces termes, tous voudraient en être forcément.
Ils étaient donc d’autant plus nombreux dès lors que l’auditoire était plus vaste.
Lorsqu’il s’adresse à une foule, il sait que seul le sujet est destinataire de la lettre et qu’elle parviendra toujours à celui qui consent à s’en faire le récipiendaire.
Celui-ci peut prendre acte de sa réception, sans la comprendre et même sans la lire, y répondre à l’occasion, cela va dans le sens de son élaboration de la Lettre volée.
La lettre est à prendre ici comme le signifiant d’un savoir dont le sujet est l’effet, les suites sont incalculables.
Autrement dit, dans la saisie au vol de la lettre, c’est le cas de le dire, une formation de savoir se produit pour le sujet, en ce moment d’ouverture de son désir.
Rien n’a été transmis, pas même la lettre qui y était déjà.
Pas d’information, pas d’explication, ni de compréhension.
Mais ce qui est obtenu est un gain de savoir, sur l’Autre déjà là, son seul lot de savoir pour le sujet.
Un bout de savoir nouveau est passé en acte, démontrant que le sujet ne peut être enseigné
qu’à la mesure de son savoir.
Cette formation de savoir, obtenue ainsi, s’homologue à celle que produit le mot d’esprit, mais aussi par le chiffrage et l’interprétation du rêve.

Cela se lit dans ce qui se dit, dont la version se traduit à partir du dictionnaire que chacun a dans la tête, c’est-à-dire l’association libre.  

On saisit bien qu’il peut en résulter une subversion du sujet par rapport au savoir qui l’habite au titre d’être le savoir de l’Autre.
L’Autre étant le lieu de l’inconscient.
Ce n’est pas pour autant subversion du savoir, mais renouvellement de sa question qu’apporte le discours freudien [6], en ceci que la jouissance de son exercice, est la même que celle de son acquisition.
On touche là à ce qu’il en est de la différence entre le savoir proprement dit, et l’acquisition des connaissances, qui elle procède de l’apprentissage.
Ceux qui s’exposent à en parler en public peuvent en témoigner.
C’est peut être la raison pour laquelle on enseigne dans la psychanalyse.
Mais cela ne veut pas dire que l’on enseigne quoi que ce soit.
Autrement dit que l’enseignement serait transmission de savoir.

Il se pourrait même bien que l’enseignement soit un obstacle à la conquête du savoir.  

Le plus important est que la valeur de ce savoir se démontre tenir plutôt à son usage qu’à son échange.
C’est pourquoi Lacan est si sévère avec le discours universitaire qui est dans un rapport d’antipathie avec la psychanalyse.
Il a interprété comme un lapsus énorme, le tronçonnage du savoir en unités de valeur qu’opère l’Université reformée où s’avoue que l’on livre le savoir aux lois du marché, alors que l’Université devrait se faire garante du savoir pour la formation du sujet.
Nous pouvons avancer que notre discours, soit le discours analytique, celui que met en jeu la pratique, le D.A. ne tiendrait pas si le savoir exigeait le truchement de l’enseignement.
Sinon la pratique analytique n’aurait pas lieu d’être.
Elle pourrait même être court-circuitée, c’est bien ce à quoi on ne manque pas de s’employer à l’occasion, quitte à pasticher ou à plagier la psychanalyse, ce sont souvent les psychanalystes eux-mêmes qui participent de cette dérive, avec les conséquences que l’on sait : Le ravalement de la découverte de Freud, pour un usage dont la visée est de redressement orthopédique du Moi.

Heureusement l’acte analytique nous préserve de l’enseignement.   

Il est clair que du rapport du savoir à la vérité, prend vérité dans l’acte analytique, que se produisent des signifiants maîtres. Cette production non enseignable comme telle, comme chacun peut l’éprouver en se rendant compte combien il est impossible d’en parler tout cru avec d’autres collègues, même bien intentionnés — ce qui est très rarement le cas.
Se laisser enseigner par la pratique analytique c’est reconnaître que l’enseignant c’est le sujet

Il en est de même dans d’autres discours qui donnent à l’enseignant un statut propre à chacun d’eux en fonction de la place qu’il occupe.
Pour le discours analytique qui nous occupe, l’enseignant se loge au niveau de l’analysant.
Cela va très loin, puisque c’est lui en définitive que nous reconnaissons comme le sujet-supposé-savoir, en conséquence de quoi le transfert, c’est celui du psychanalyste.
Il faudra bien sûr en dire plus sur cette conception la plus extrême de la Chose freudienne.
Toute l’œuvre de Freud témoigne combien il est impliqué dans son désir.

Lacan y est venu logiquement en disant « pas moyen de me suivre sans passer par mes signifiants ».  

Ainsi, interroger le désir de l’enseignant, n’est pas un mauvais biais pour interroger le désir de l’analyste.
Cela a valu à Lacan quelques bricoles quand il a commencé à s’interroger de plus près au désir de Freud.
On peut s’en étonner d’ailleurs dans la mesure où le D.A. est agencé par la cause du désir du sujet.
Ce que méconnaît radicalement le discours universitaire.
Donc on sait cela, on sait aussi quoi vient à être analysé.
Si on le sait pourquoi ne pas le dire, reste à savoir si on peut l’enseigner ?
Pour ce faire, Lacan a pris comme support, la formalisation logique du discours de la science, qui est, soit dit en passant, agencé par le sujet.
C’est donc bien le discours de l’hystérique, qui en mettant au travail les Signifiants maîtres (S1) en produit un savoir enseignable (S2).
C’est le seul discours qui produit un savoir,, souvent insu du sujet, mais que Freud a su déchiffrer.

En écoutant les hystériques il en a fait le miel de sa découverte.
La façon dont se formalise la vérité dans la science, n’est pas sans mettre en question les rapports du savoir à la vérité que le Discours
Analytique est censé interroger.
Si je peux faire entendre :

  • 1 Que je ne peux être enseigné qu’à la mesure de mon savoir.
  • 2 Que le savoir est plus répandu que l’enseignement se l’imagine.
  • 3 Que l’enseignement, n’est pas forcément transmission de savoir.
    J’ai atteint ma visée : faire passer un bout de savoir en acte.
    Pour ma part je prétends moins donner à Freud ou à Lacan une suite originale, que de rester à leur enseigne qui me précède encore, m’efforçant d’ouvrir quelques entrées qui puissent rendre plus aisée à d’autres l’accès à leur discours.
    Je termine sur une citation de Lacan qui me fait énigme, faisant appel à la sagacité de l’auditeur ou du lecteur pour la résoudre. Je l’ai prélevée sur un texte de lui, jamais publié à ma connaissance, intitulé : D’une réforme dans son trou (sur le site).
    On lui avait demandé son avis sur la réforme de l’Université proposée par Edgar Faure aux lendemains qui ne chantaient plus de Mai 68.
    Ce texte devait être publié à la rubrique Libres Opinions dans Le Monde du 2 février 1969.
    Or Lacan commence par écrire qu’il n’y a pas de libres opinions — est-ce la raison pour laquelle il n’a pas été publié ?
    Dans ce texte il s’en prend à ceux qui obscurcissent les textes en se présentant comme les propriétaires du savoir.
    Lacan veut leur asséner quelques vérités premières qu’il exprime en ces termes :
    "Le savoir ne s’acquiert pas par le travail, et moins encore la forma#on qui du savoir est l’effet.
    Ce qui n’est nullement denier le savoir du travailleur, voire si l’on veut, du peuple, mais affirmer que pas plus que les savants, il ne l’acquiert par son travail.
    Galilée, ni Newton, ni Mendel, ni Gallois, ni le mignon petit James D. Watson ne doivent rien à leur travail, mais à celui des autres, et leurs trouvailles se transmettent en un éclair à qui a seulement la formation qui c’est produite de court circuits
    du même ordre, et numérisables, même si l’ennui scolaire en a éteint la mémoire.

    N’importe quelle mère de famille sait que la lecture est un obstacle à son travail, le premier manœuvre venu que s’en est l’échappatoire, l’ouvrier communiste, qu’il y prend ses lettres de noblesse.
    Patrick Valas, février 2003, septembre 2011.
    [1] J. Lacan, « La psychanalyse et son enseignement », in Écrits, p 292, Paris, Le Seuil 1966.

[2] J. Lacan, ouverture de ce recueil, in Écrits, p. 9 opus cité.
[3] Je sortirais ceMe année deux C.D. de ces interventions.
Pour Télévision, je conseille de n’écouter que la bande sonore.
En effet j’estime que J. Benoît, esthéticien trop maniériste sans doute, manque l’essentiel en le filmant.
L’éclairage est glacial, le décor encore plus froid, anonyme.
Lacan semble mal à l’aise, il est habillé comme un pingouin, sa gestuelle est saccadée.
Alors que la bande sonore garde le ton du séminaire.
Ce n’est pas un acteur, son séminaire n’est pas une mise en scène, mais le lieu du dire d’un psychanalyste qui enseigne en position d’analysant, son auditoire assimilé à une femme à laquelle il s’adresse, sans le moindre espoir d’être entendu.
[4] L’idiot, c’est celui qui veut jouir tout seul sans passer par le désir de l’Autre.
Le débile mental c’est différent.
Dans la psychanalyse on désigne par là le sujet qui n’est pas solidement amarré au moins à un discours, de sorte qu’il reste à flotter entre les discours.
[5] Il s’agit ici d’une quasi paraphrase du texte de Lacan.
[6] On fait usage du terme de discours comme lien social dont la formule est donnée par un mathème fondamental de la psychanalyse.


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