Patrick Valas : Le temps des salauds


Document du jeudi 11 octobre 2018
Article mis à jour le 20 septembre 2011
par  P. Valas

yerodia kabila gloria
 

LE TEMPS DES SALAUDS

Le terme de salaud est peu usité aujourd’hui, il est en tout cas absent du vocabulaire de Lacan.  

Le terme de canaille chez lui définit un autre registre du parlêtre, soit le sujet qui à ne vouloir jouer le jeu d’aucun discours, tout fieffé coquin qu’il est, ce qui est le cas de monsieur tout le monde, peut à force de persévérer dans cette voie en devenir bête.

Lacan considérait que c’était un progrès et que par conséquent il ne voyait pas d’inconvénients à ce que de tels sujets puissent faire une psychanalyse, parce qu’ils étaient quand même touchés par la question de la vérité.

Lacan ne m’a désigné qu’une seule canaille chez tous les psychanalystes de notre temps, mais dans l’intime de la cure, et rien ne me permet de savoir s’il s’agissait pour lui du réel d’une personne vivante et nommée, ou bien s’il ne fallait pas que je le comprenne comme l’interprétation d’un fantôme de mon fantasme.

Il était donc très prudent dans l’usage de ce vocable, accablant pour celui que l’on épinglait par cette nomination.

Le terme de Salaud concerne un autre réel de la personne.  

Il faut le distinguer radicalement du terme de salopard.

J’ai toujours été frappé d’entendre revenir très souvent dans la bouche de Luis Solano le terme de salopard ! détaché de tout lien avec notre conversation présente (d’autres personnes l’ont déjà remarqué).

J’ai fini par penser qu’il s’agissait là en quelque sorte d’une jaculation mystique, et que même si elle surgissait dans le contexte de presque tous les dialogues que nous avions et où le nom de Jacques-Alain Miller était évoqué, il ne semblait pas y avoir avec lui d’autres liens que ceux de hasard (on sait que le hasard n’est pas sans loi, mais c’est une loi sans intention.

Ce qui est confirmé par le fait que Louis Solano appelle plutôt Jacques-Alain Miller le Boss, terme usité une seule fois par Lacan qui l’associait avec celui de la figure du Caïd (sic).

Comme Louis Solano avec sa femme Esthela ont fuit l’Argentine de Videla, dans les années 80 pour émigrer en France, terre d’asile privilégiée en cette époque pour les dits latino-américains, on peut penser que ce terme pouvait désigner tous les salopards avérés qui ont servi la dictature.

Nous avons là, 3 termes distincts, Salaud, Salopard et Canaille.  

D’autres plus cultivés que moi ont su démontrer que ces termes sont dans un rapport de voisinage et par conséquent sont situés dans le même espace topologique, dont il est probable qu’il s’agisse de l’espace vectoriel. Je ne peux pas en dire plus là-dessus n’étant pas mathématicien.

Chez les militaires, surtout quand ils sont au combat, salopard est une façon de parler entre eux, par exemple de leur adjudant qui leur interdit de boire l’eau boueuse d’une mare sur laquelle flotte un cadavre en décomposition, des leurs ou de l’ennemi.

Voilà bien 3 jours qu’ils n’ont pas bu une goutte d’eau, ni rien mangé, ni dormi, et qu’ils se terrent dans un trou d’obus pour ne pas être fauchés par la mitraille de l’ennemi.

Salopard est le nom donné par eux à cet adjudant.

On entend bien ici l’équivoque, de ce qui est, dans cette circonstance pas vraiment exceptionnelle pour certains, un équivalent d’une Jaculation mystéroïdale, qui traduit à la fois la dureté sans faille de cet adjudant et en même une admiration, voire un amour certain teinté d’une érotisation des rapports de chacun à sa personne. Je parle ici des soldats au combat, qui risquent leur vie en soulignant ce point capital.

Les combattants, en effet savent bien qu’ils lui doivent d’être encore vivants.

On peut dire que salopard ici se rapproche de ce que vocifère une mystique lorsque s’adressant à Dieu elle lui dit : «  charogne » (Angèle de Foligno).

En revanche canaille n’a jamais fait partie du vocabulaire des guerriers.  

Ceci prce qu’à la guerre tous les coups, sont permis pour anéantir l’adversaire - d’où le sens fort de l’ordre parfois reçu au moment de l’assaut : « Pas de quartier ».

On comprend mieux à présent que le salopard est aux ordres de l’Autre, au sens subjectif et objectif de ce génitif.  

Autrement dit il obéit à L’Autre et il commande à des autres qu’il constitue en Autre.
Dans ces cas, il vaut mieux pour le salopard que l’Autre ne soit pas un salaud, une canaille, une ordure, voire un imbécile.

Il arrive, hélas parfois, qu’il soit les 4 à la fois.

Il n’y a pas de lien organique entre le salaud, le salopard et la canaille.  

Le Salaud :
 
abdou
 

En restant dans cette veine de la chose militaire, qui m’est si favorable (Lacan disait que la question militaire ferait la fortune, de tout analyste qui se consacrerait à son étude) j’ose avancer que le terme de salaud a pour le coup une définition sans équivoque :

Le salaud c’est celui qui met en péril la vie des autres, sans jamais risquer la sienne.  

Il n’y a pas de hiérarchie entre ces trois positions subjectives à distinguer, mais ce qui
particularise le salaud, c’est qu’une fois que l’on est devenu un salaud, on est salaud pour toujours.

De plus quand on est un salaud, impossible de devenir un salopard ou une canaille ordinaire.

Salaud devenu restera toujours un salaud.  

En revanche il peut arriver qu’une canaille, ou un salopard puissent devenir un salaud.

A la guerre le salaud est très vite repéré, par la piétaille. La sentence est sans appel, souvent immédiate, une balle dans la peau et dans le dos !

Quand cela arrive, personne ne moufte, c’est entendu par tous sans bavure.

On écrira dans le rapport que le type est mort au combat, ce qui peut lui valoir d’être cité à l’ordre de la nation pour être Mort au Champ d’Honneur.

Voilà une façon de Mourir pour la Patrie.  

En fait ces honneurs rendus sont destinés à la veuve et aux enfants qui pourront être dispensés d’avoir à payer de leur personne pour la faute du père.

Il n’empêche qu’il peut y avoir des salauds de père en fils.

Certains même peuvent passer inaperçus, et mourir tranquillement dans leur lit - alors que d’autres sont morts à cause d’un salaud.

Depuis le début de son histoire, le mouvement psychanalytique a été parcouru de séismes, de scissions, de rupture, pas toujours liées à des questions de doctrine, mais dues à des questions de personne.

Néanmoins en aucun cas il n’y a eu des salauds avérés dans la psychanalyse (au sens de ce terme que je viens de rappeler).

Même les berlinois qui s’arrangeaient plutôt mal que bien avec les nazis, n’étaient pas des salauds.

Freud lui-même était prêt à voir son nom effacé pour que la psychanalyse perdure, quitte à ce qu’elle soit confiée à ces berlinois.

Jung, non plus, que Freud avait chassé de son champ n’a jamais été un salaud.

Laforgue pendant l’Occupation qui avait eu des contacts avec les autorités nazies pour qu’elles ne touchent pas à la psychanalyse en France occupée, et laissent les psychanalystes exercer, n’était pas un salaud.

E. Roudisnesco, dont je n’aime pas les travaux en général, a démontré documents à l’appui que Laforgue n’a jamais été un collabo et encore moins un salaud.

Il y a eu des jeunes gens qui deviendraient psychanalystes, après la guerre, Serge
Lebovici et Jean Clavreul qui se sont engagés dans la résistance, ils ont été sublimes. Sans oublier aussi Sacha Natch.

Quand un blanc-bec comme Éric Laurent répandait dans l’ECF que Jean Clavreul
était nul, on est en droit de ne pas le suivre sur ce terrain.

Il annonçait la venue du temps des salauds.
 
abdou
 

L’ECF allaient devenir un nid de salaud, comme on le dit des frelons.  

Salaud on ne l’est pas de nature on le devient, sans pour autant avoir été auparavant une canaille ou un salopard.

Par exemple, Charles Melman a certes été brutal et maladroit politiquement et éthiquement parlant avec JAM, mais il n’a jamais été une canaille, ni un salopard et encore moins un salaud. Il avait de qui tenir par son père.

Comme il est difficile de suivre mon argumentation, je vais l’illustrer par un exemple clinique récent, connu dans le monde entier. Surtout par les dirigeants politiques qui connaissent bien les affaires africaines épineuses.

Notamment Roland Dumas qui fût sous Mitterrand un Ministre des Affaires Étrangères particulièrement au fait de la Francophonie.  

Laurent-Désiré Kabila, a été un chef d’état africain connu pour la brutalité de ses méthodes de gouvernement, aussi bien à l’égard des Hutus, que des Tutsis.

Il les a tour à tour utilisés les uns contre les autres pour éliminer ceux qu’il stigmatisait pour être des ennemis de son pays et qui pouvaient menacer l’intégrité de La République Démocratique Populaire du Congo, qu’il avait fondé, ayant pris le pouvoir par les armes en renversant le régime de Mobutu.

Il est vrai aussi que les uns et les autres sont loin d’être des enfants de chœur, « exportant » au Congo, entre autres pays du continent africain si on peut l’écrire ainsi, les exactions commises vis-à-vis des uns pour les autres et vice-versa au décours du génocide perpétré par les Hutus contre les Tutsis au Rwanda.

Ce qui s’est passé à Kinshasa en septembre 1997, a valu à Laurent-Désiré Kabila et à son porte parole Abdoulaye Yérodia Dhombasi, une inculpation pour crimes contre l’humanité (donc imprescriptibles), crimes de guerre, crimes contre le droit international.

Un mandat d’arrêt international avait été délivré contre Yérodia et Kabila.  

Ils ont pris l’affaire suffisamment au sérieux pour demander au Vatican (par où ils sont passés) de leur obtenir une immunité diplomatique afin qu’ils puissent se rendre en France fin 1998 pour participer au sommet de la Francophonie convoqué à cette époque par le Président de la République Française Jacques Chirac.

A cette occasion Jacques Chirac, a tenu à leur dire de vive voix (mais en aparté, comme me l’a rapporté un conseiller important de l’Elysée, de mes amis d’enfance) quand il les a reçus avec les autres chefs d’états africains à l’Elysée, qu’il fallait à Kabila et à Yérodia être très prudents, car au-delà du temps imparti à ce déplacement officiel, ils risquaient d’être arrêtés et incarcérés n’importe où, en Europe au moins et en France aussi bien, pour les crimes avérés dont ils étaient accusés.

On peut donc tenir que ces deux individus sont des salauds.  

Yérodia s’est insurgé contre la façon dont il avait été traité par toute la presse internationale (il avait menacé en personne des journalistes témoins à Kinshasa en leur disant : « une balle va plus vite qu’un homme qui court »).

Gérard Miller a publié dans le journal Marianne une interview téléphonique qu’il a faite de Yérodia.  

Sans préciser qu’il avait obtenu cette exclusivité, impossible à avoir pour les journalistes présents au Congo pendant ces événements tragiques, parce qu’il était un intime de Yérodia, comme l’était aussi Jacques-Alain Miller.

JAM comme on l’appelle quelques mois auparavant, était en tournée des popotes à Toulouse où il venait remonter les bretelles des membres locaux de l’ECF, et de l’AMP.

Ses fidèles avaient reçu pour consigne, entre autres, « d’assécher le divan, par tout les moyens », des rebelles, soit en quelque sorte une mise à mort de l’analyste, notamment Colette Soler, qui refusaient sa dictature et sa politique de contremaître. Celle qu’il a toujours promue, dans les institutions psychanalytiques dont il était membre.

A cette occasion, en juin 1997, il faisait part aux toulousains, en présence de son garde du corps, Le Médecin-Général d’active Guy Briole, que si la situation tournait mal au Congo, lui JAM, avait les moyens de faire procéder à « une extraction » de Yérodia du Congo.

Bref il se la jouait devant ses disciples, comme s’il était un puissant de ce monde, sur qui il fallait compter pas pour rien.  

 
tyran
 

Dans cet interview de G. Miller, Yérodia disait aux français, et tout spécialement au petits-cons soixante-huitards (sic), avec raison d’ailleurs, qu’ils se mêlent de leurs oignons.

Qu’il n’avait pas de leçon à recevoir de la France, et même qu’il était en train de lui en donner une.

Dont acte de ma part qui avait publié un petit article dans Libération, à la demande des
journalistes, pour leur permettre d’identifier ce personnage étrange et inquiétant pour leur propre sécurité, et qui parlait parfaitement plusieurs langues et était intarissable (cet article fait partie du dossier à charge pour l’accusation de la justice du Royaume de Belgique).
 
kabila
 

Passé cette période, on sait que Laurent Désiré Kabila fut liquidé à la kalachnikov par un de ses familiers dans son palais présidentiel. L’assassin fut liquidé de même et de la même façon dans les minutes qui suivirent son geste.

Plusieurs années après, la justice belge qui avait lancé les poursuites se déclarait incompétente juridiquement.

Tous les faits reprochés à Yérodia et à son mentor Laurent-Désiré Kabila en 1998, sont répertoriés par l’ONU dans un rapport détaillé, nommé Congo Maping Report sur mon site).  

Cependant Le Tribunal International accordait l’immunité juridique à Yérodia, pendant la période où il exercerait ses fonctions officielles.

En effet il avait été nommé 3 ans après les faits, donc en 2001, Vice-Ministre de la République Démocratique du Congo.

Ce qui risque de durer fort longtemps puisque c’est une fonction à caractère seulement honorifique, créée sur mesure pour le mettre à l’abri de la justice. Ce qui lui permet de continuer à faire sa propagande en tenant des propos d’une violence inouïe, contre ses adversaires politiques et néanmoins compatriotes du nord-est Congo (qui ne sont pas non plus des enfants de chœur), les menaçant de « leur enfoncer des bâtons dans le cul », et de leur faire subir le même sort que les juifs pendant la grande guerre. Et sans vergogne, se situant dans la tradition gaulliste, comme le général de Gaulle, traitant les allemands de « doryphores », pour la couleur vert-de- gris de leurs uniformes.

Ce qui ne veut pas dire que le massacre de Kinshasa de septembre 1998, n’avait pas eu lieu.  

 

PDF - 5.3 Mo
Congo Mapping Report

 

En conséquence de quoi Yérodia reste le salaud qu’il est devenu, même s’il n’a plus rien à craindre de la justice.

On peut considérer comme des salauds ceux qui l’ont fait membre d’honneur de l’École de la Cause Freudienne, en 2001.

Et les membres de cette école, qui acceptent sans dire un mot cette forfaiture, s’ils ne sont pas forcément des salopards, voire des canailles, sinon des salauds, sont pour le moins des laches impardonnables.
 
les fous
 

Patrick Valas, Paris le 21/01/2010