Michel Bousseyroux, si je ne veux plus travailler dans aucune association du Champ freudien…


Document du jeudi 11 octobre 2018
Article mis à jour le 25 avril 2010
par  P. Valas

  Sommaire  

Chef de guerre

 
Michel Bousseyroux : pour une logique de la suspicion

Si je ne veux plus travailler dans aucune association du Champ freudien…  

Que ce soit l’Association du Champ Freudien, l’Association Mondiale de Psychanalyse, l’École de la Cause Feudienne.

Ces trois associations sont uniment devenues ce qu’après Gustave Le Bon, Freud appelle, dans Massenpsychologie, un groupe avec meneur.

Je ne participerai plus aux rêveries du promeneur solitaire de l’International Association of Psycho-AnalysisPA-bis !  

Fût-il un pro de la politique de la psychanalyse, je ne participerai plus aux rêveries du promeneur solitaire de l’International Association of Psycho-AnalysisPA-bis !

Mais je ne participerai pas davantage à une nouvelle association qui se formerait sur le mode du groupe avec meneur.

Je dis meneur - pas dirigeant ou maître. Ces termes ne sont pas synonymes.

On peut être un maître pour certains sans pour autant les mener par le bout du nez ( ô transfert ! ).

Comme on peut être meneur sans être maître mais pire : hystérique.

Car l’hystérique aussi s’y connaît pour mener le monde.

Voyez Cléopâtre ! Jeanne d’Arc ! Eva Perón ! Mais ce n’est pas le pire.

Le pire est qu’il y en eut un du genre à petite moustache qui, passé un épisode de cécité de conversion, dans les années 30 fit fureur.  

Ce sur quoi par contre je parie c’est sur un lien associatif qui, tout en faisant place à ce que le transfert épistémique peut promouvoir dans une Ecole de la vraie fonction du maître,

soit sans meneur ni chefferie, mais sans non plus qu’aveugles et loups y soient rois.

Théoriser, comme cela s’est fait ces derniers temps, l’identification au sinthôme est d’un ridicule achevé.  

La montée du pouvoir du chef de l’Association Mondiale de Psychanalyse dans notre pauvre École ( pauvre parce qu’en passe de devenir une société de recrutement d’AE en habits verts ) en dit long sur l’identification qui domine notre petit monde. Théoriser, comme cela s’est fait ces derniers temps, l’identification au sinthôme est d’un ridicule achevé quand on voit comment certains analystes, au garde-à-vous de l’Autre qui n’existe pas mais qui a un corps (sans ce corps, de jouissance féminine il ne serait même pas question ), se comportent.

Je ferai observer que ce qui fait actuellement très sérieusement problème ce n’est pas tant l’identification verticale au chef du groupe et donc, selon Freud, à l’imago du père, que l’identification horizontale, dans le groupe, des analystes entre eux.

De quoi peut-il bien s’agir ?  

De quoi peut-il bien s’agir dans cette identification qui, sous couvert de conformité à l’esprit de l’Ecole, formate la pensée des analystes au point d’en faire des ânes bâtés ?

Comment des analystes peuvent-ils avaler comme pain béni à midi la tirade qui le matin même leur donnait la nausée ?

Quelle est cette identification nivelante qui a la faculté de cimenter dans le pire les plus veules complicités ?  

Ce n’est pas, comme le dit Freud dans sa Psychologie des groupes, une
identification des uns aux autres dans leur moi, de moi à moi.

Avançons que c’est une identification d’objet a à objet a, chacun étant, comme pour les prisonniers du temps logique, comme objet hâté l’enjeu des pensées des autres.

N’oublions pas que c’est en regardant les autres non pas sortir mais hésiter à sortir que dans le sophisme des trois prisonniers l’on se reconnaît blanc.

Ceci devrait nous guider dans notre moment de conclure sur l’École ou
l’Association de la Cause freudienne dont, je crois, nous sommes encore les prisonniers.

J’ai dit qu’en sortir n’aurait de sens que si c’était pour entrer dans un groupe sans meneur.

Le pouvoir du groupe sans chef ça existe.  

Remarquez que ça ne supprime pas la question du pouvoir ni de l’identification. Comme on vient de l’expérimenter avec la mise sur pied de l’Association Freud avec Lacan, puisque dans son CA provisoire, et quoi qu’on en dise et médise, ne prévaut nul pouvoir du chef sur le groupe, le pouvoir du groupe sans chef ça existe - il faut voir comment ! - et c’est surtout de ça qu’il y a à faire la théorie.

En faire la théorie, par Wilfried Bion et John Rickman.  

Cette théorie n’a pas été faite par Freud mais par Bion, Wilfred
Bion et John Rickman, dans un article de 1943 intitulé « Les tensions intérieures au groupe dans la thérapeutique. Leur étude proposée comme tâche du groupe ».

Ils y rendent compte de leur expérience pendant la Guerre dans l’hôpital militaire de Northfield près de Birmingham.  

 
akira kurosawa
 

Voici deux analystes kleiniens « dont on peut dire que brille en eux la flamme
de la création, chez l’un ( Bion ) comme glacée dans un masque immobile et lunaire, qu’accentuent les fines virgules d’une moustache noire, et qui non moins que la haute stature et le thorax de nageur qui le supportent, donne un démenti aux formules kretschmériennes, quand tout nous avertit d’être en présence d’un de ces êtres solitaires jusque dans leurs plus hauts dévouements, et tel que nous le confirme chez celui-ci l’exploit dans les Flandres d’avoir suivi la badine à la main son tank à l’assaut et paradoxalement forcé ainsi les mailles
du destin, - chez l’autre (Rickman), scintillante, cette flamme, derrière le lorgnon au rythme d’un verbe brûlant d’adhérer encore à l’action, l’homme, dans un sourire qui retrousse une brosse fauve, se recommandant volontiers de compléter son expérience d’analyste d’un maniement des hommes, éprouvé au feu d’octobre 17 à Pétrograd. »
.*

Ce portrait que je ne résiste pas à vous lire de ces hommes c’est Lacan qui l’écrit en 1947 au retour d’un séjour à Londres en septembre 1945, à peine les feux du V-Day tombés, dans un article enthousiaste paru dans L’Evolution psychiatrique : « La psychiatrie anglaise et la guerre ».

Se retremper aux sources du Lacan d’après-guerre s’enthousiasmant devant la force vive de l’intervention des jeunes kleiniens ne reculant pas à s’impliquer activement dans le chambardement social que représente, pour une communauté insulaire qui a besoin de tous les siens, une mobilisation générale où il fallait résoudre, dans la hâte, le problème du commandement et du moral du groupe, est, je trouve, très revivifiant pour ce que nous vivons.

Le signifiant de guerre a été lancé dans le collège de la passe et ce n’est plus maintenant une simple figure de rhétorique.  

Le fait est que, depuis Barcelone, le Champ freudien est en guerre, mondialement.

Certes, c’est une guerre plutôt froide.

Mais des fronts y sont ouverts.

Des résistances s’y organisent.

La bataille de Toulouse.  

La bataille de Toulouse, la Décision du 23 juin feront, font déjà date dans l’histoire du Champ lacanien.

Or, ce que produit une situation de guerre c’est une transformation du groupe en ce qu’on appelle une compagnie de discipline.

Chacun sait qu’une responsabilité une fois prise, le chef ne se « dégonfle pas ».  

Lacan l’explique.

Pour former un agrégat d’irréductibles rien de mieux que la présence de l’ennemi, Autre du dehors qui soude le groupe, et le chef « à qui son expérience des hommes permet de fixer au plus près la marge à accorder à leurs faiblesses, et qui peut en maintenir le terme par son autorité, c’est-à-dire par
ceci que chacun sait qu’une responsabilité une fois prise, il ne se « dégonfle pas ».

Voici une belle définition par Lacan de l’autorité authentique !  

Bion, estime Lacan, est de ceux qui ne se dégonflent pas une fois leur responsabilité prise, non pas de maître mais de psychanalyste intervenant au sein du groupe.

Lacan raconte comment il ne manque ni d’estomac ni d’inventivité pour traiter ce groupe : il y introduit, entre autres choses, une épreuve dite du groupe sans chef, qui va permettre à la psychiatrie anglaise de réussir à intégrer, sur un mode très ingénieux, les traînards et autres tire-au-flanc que l’Amérique, ayant, elle, des recrues à revendre, pouvait s’offrir le luxe d’éliminer comme appartenant à la classe des dullards , terme que Lacan traduit par débilards.

Le refus du principe de ségrégation et sa loi de sélection.   

Refusant le principe de ségrégation et sa loi de sélection qui réformait ces pauvres bougres peu doués pour se battre pour un chef, Bion a en effet mis au
point une logique du collectif où chaque position subjective de l’être est impliquée, selon l’axe horizontal de l’identification, dans un sous-groupe autonome.

Le résultat de cette contre expérience est saisissant, de l’avis même de Lacan qui dit y retrouver l’impression de miracle des premières démarches freudiennes.

Il faut dire qu’à cette époque Lacan ne tarissait pas d’éloges pour les kleiniens qui depuis 1942 étaient en guerre, à l’intérieur de la Société Britannique de Psychanalyse, avec les annafreudiens.

C’était la première crise de l’histoire de la psychanalyse après la mort de Freud
et sa cause était doctrinale.

C’était une controverse portant sur la lecture de la deuxième topique qui opposait deux groupes dont le chef était une femme.

La scission de la Britsh Psycho-Analysis SOciety fut évitée par la formation en 1946 d’un troisième groupe indépendant.

Ce compromis eut pour résultat de stériliser la vie de la BPS.

J’en connais dans l’École de la Cause Freudienne qui feraient bien d’en tirer
leçon !

Car on pourrait analyser la crise de l’ECF au regard de celle de la BPS. Pour sûr que la querelle de légitimité était aussi violente après la mort de Lacan que dans les années 40 après celle de Freud.

Sa fille Anna regardait le kleinisme comme une déviation à éliminer comme le
jungisme, alors que Mélanie, sans revendiquer aucune légitimité, était plus freudienne par son souffle théorique novateur.

Rappelons aussi que la tentative d’exclusion des kleiniens par E. Glover échoua en 1945, au moment précis où Lacan arrivait à Londres.

Si Lacan prend le parti des kleiniens, c’est parce qu’il a compris que l’enjeu porte sur la direction de la cure.  

Si Lacan prend le parti des kleiniens, c’est parce qu’il a compris que l’enjeu porte sur la direction de la cure et la mise en acte, par les kleiniens, de la réalité sexuelle du transfert, y compris négatif, sans se soucier, comme les tenants annafreudiens de l’adaptation, d’une soi-disant maîtrise des pulsions, du Ça par le Moi.

C’est dans ce contexte de politique de la psychanalyse que Lacan, ayant réduit le Moi à sa structure paranoïaque.  

C’est dans ce contexte de politique de la psychanalyse que Lacan, ayant réduit le Moi à sa structure paranoïaque, présente au Congrès des psychanalystes francophones réunis à Bruxelles en 1948 une communication sur l’agressivité en psychanalyse où il définit sa conception de la direction de la cure : inutile d’attaquer de front le Moi, y dit-il, le mieux est d’adopter « un détour qui revient en somme à induire dans le sujet une paranoïa dirigée ».

Un détour qui revient en somme à induire dans le sujet une paranoïa dirigée.  

Lacan précise qu’il s’appuie sur ce que Mélanie Klein entend par projection des mauvais objets internes dans la position paranoïde ( dite aussi persécutive ) et qu’une telle induction consiste à mettre en place un « espace imaginaire où se développe cette dimension des symptômes, qui les structure comme îlots exclus, scotomes inertes, ou automatismes parasitaires dans les fonctions de la personne ».

Ilots exclus, scotomes inertes, automatismesparasitaires, soit ce qu’il y a de plus autiste, de plus opaque, de plus parasitaire dans le symptôme, son réel.

Voilà ce qui poursuit, persécute, martyrise le sujet : le réel du symptôme.  

Qu’on ne s’imagine pas que Lacan propose de paranoïser le sujet en analyse.

La paranoïsation du sujet, c’est faire prendre l’imaginaire du Moi pour le réel du Je. En aucun cas Lacan n’a voulu faire de l’analyse le lieu de réussite de la paranoïa, étant donné que la paranoïa réussie, c’est le stade du miroir qui en fournit in vitro le modèle expérimental.

Au contraire, c’est de déjouer la structure paranoïaque du Moi qu’il s’agit dans l’analyse conçue comme une paranoïa dirigée.

Qu’on ne s’imagine pas que Lacan propose de paranoïser le sujet en analyse.  

Ce n’est pas plus une raison pour dire, comme le prétend J.-A. Miller lors
d’une intervention en 1980 à Caracas dont le texte ( phare de l’orientation millérienne vers un « autre Lacan » où était annoncée pour la première fois la doctrine de la traversée du fantasme) est paru dans Delenda n° 2 en octobre 1980 puis dans Ornicar ? N° 28 en 1984, qu’au fond, à prendre au sérieux cette définition de l’analyse comme paranoïa dirigée, ça impliquerait qu’il n’y a pas mieux placé pour diriger une paranoïa qu’un paranoïaque.

Alors que s’il y a bien une chose que le paranoïaque est incapable de faire, c’est celle-là, contrairement au névrosé.

Ça n’empêche pas le paranoïaque d’être, par ailleurs, un excellent
dirigeant… d’entreprise.

Quant au psychanalyste comme dirigeant la cure, il ne saurait l’être, dirigeant, qu’à considerer avec Melanie Klein que ce n’est pas de sa personne qu’il s’agit
mais de l’objet.

C’est l’objet du phantasme ( écrit avec la graphie kleinienne du fantasme
inconscient ) qui induit dans le sujet une paranoïa dirigée.

D’être autre que signifiant, de présentifier la jouissance de l’être, l’objet comme tel est persécuteur.

Le mathème de cette persécution induite, dirigée, c’est donc ce qui s’écrit dans le discours analytique : a ---> $.

Notez bien que si l’objet est à la place pseudo-directrice du discours analytique, sa relation à l’analysant n’est pas du type dirigeant-dirigé.

Des paroles qui s’envolent du dit-vent, à tired’aile.  

Du S1 qui s’en déleste, cet objet a est, dirons-nous, le dirigeable.

Si dans l’expérience vécue de l’analyse, on ne parle pas dans le vide, mais en l’air, c’est bien que ce qui s’y déplace relève de l’aérostation propre au fantasme.

Sans cet aérostat de l’être qui fait prendre de l’air au manque-à-être du sujet, c’est l’existence elle-même qui ne pèserait pas lourd.  

La balance du Jugement dernier donne figure à cette « mise à l’épreuve de l’un par tous les autres selon la pure ambiguïté d’une pesée » qui « à fixer à mille milliards le nombre des êtres qu’impliquerait cette grandiose manifestation » ne devrait pas traîner en longueur puisque selon le calcul de Lacan, elle devrait s’effectuer, si l’on applique la règle dite de la « rotation tripartite » dès la deuxième pesée, en vingt six coups ( pour une association comme
la nôtre, qui à ce jour tourne autour de 110 adhérents, ce serait réglé en cinq coups ).

Lacan en déploie la logique dans le premier texte qu’il écrit après-guerre, en 1946, intitulé Le nombre
treize et la forme logique de la suspicion
( Ornicar ?, n¡ 36 ).

Par les temps qui courent où la suspicion traverse tous les transferts et contamine l’axe vertical aussi bien qu’horizontal de nos relations de groupe, ce ne serait pas du luxe d’en faire la logique.

Je dirai seulement, sans le développer ici, qu’elle a son ressort dans ce que, trente ans avant sa topologie borroméenne, Lacan nomme alors «  la position par-trois-et-un ».

Si nous ne voulons pas retomber dans le marigot.  

Il nous faut penser une logique (plus qu’une psychologie) collective qui nous permette de définir sérieusement « les rapports de l’individu à la collection, avant que se constitue la classe, autrement dit avant que l’individu soit
spécifié
 ».

Lorsqu’il présentait son stade du miroir à Zurich au Congrès de l’IPA de 1949 ( où il rencontra Mélanie Klein ) Lacan parlait du « fléau de la balance psychanalytique , comme susceptible de nous donner quand nous calculons l’inclinaison de sa menace sur des
communautés entières […] l’indice d’amortissement des passions de la cité »
( Ecrits, p. 100).

Cinquante ans après - je vous pose la question -, qu’y a-t-il sur les plateaux ?

Michel Bousseyroux, en l’an 2000-1


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