Le ressentiment du philosophe, une demande d’analyse en souffrance, par Marc Strauss.


Document du mercredi 8 juin 2016
Article mis à jour le 14 mai 2010
par  P. Valas

BBfreudlacan
 

Le ressentiment du philosophe, une demande d’analyse en souffrance, par Marc Strauss.   

Il le dit, la psychanalyse, ça ne tient pas, et il le démontre.

Il est vrai que pour cette démonstration tout lui est bon, la théorie comme la vie et les légendes de son inventeur et ses héritiers.

La psychanalyse, une boussole.  

Bien sûr on nous dira, et les meilleures plumes l’ont fait, que Freud a changé radicalement la perspective sur ce qui anime l’être humain ; qu’il a permis d’intégrer dans sa connaissance un vaste champ jusqu’à lui maintenu dans l’ignorance, dédaigné ou exploité à des fins d’asservissement ; qu’il a ainsi offert à la souffrance de l’homme une boussole pour lui permettre de supporter le fardeau de sa vie jusqu’aux limites de l’impossible en traçant sa propre route.

Michel Onfray a néanmoins raison, rien ne tient.  

Mais Michel Onfray a néanmoins raison, rien ne tient.

Tout, tout le temps, est prêt à s’abîmer dans la contradiction et l’échec.

Une théorie ? Vérité aujourd’hui, erreur demain. Les neurosciences ne sont-elles pas chaque jour sur le seuil de nous démontrer que nous sommes des machines moléculaires ?

Un projet, voire un engagement passionnel… une simple rage de dents vous en détourne ! (Freud, L’Introduction au narcissisme).

Certes, les savants et les moralistes ont depuis longtemps renoncé à leurs visées totalitaires et impérialistes et font preuve quant à leur savoir d’une modestie de bon aloi.

N’a-t-on pas appris, il y a quelques jours, qu’à la suite des découvertes faites avec le télescope Hubble la physique était à réinventer ?

Même la physique est à réinventer.  

Pendant ce temps, les psychanalystes, refusant toute réfutabilité, s’arc-boutent sur quelques mêmes textes datés.

En réalité, il n’est pas un concept de Freud qui n’ait été discuté, critiqué, voire combattu par Freud lui-même ou ses successeurs.

Néanmoins, il est vrai que le geste fondateur de la psychanalyse reste pour eux, sinon inexplicable, du moins indiscutable : l’association libre.

L’association libre.  

Encouragez quelqu’un à parler de manière à ce qu’il accepte d’essayer de vous dire tout ce qui lui passe par la tête, et il s’en déduira toute une série de conséquences.

En particulier le fait que le sujet tienne à continuer, parce que ça lui fait un effet très particulier.

Il peut même, sans nécessairement s’en rendre compte, tenir à la relation qui se noue avec qui l’écoute.

Là donc, ça tient, et rudement.

Le fait est, d’expérience. Pourquoi ça tient, et où ça va, tout cela se discute. D’autant que toujours le sens fuit, comme disait Lacan.

Il n’y a pas de dernier mot de la vérité.  

Autrement dit, il n’y a pas de dernier mot de la vérité et là, Michel Onfray a bien saisi le truc.

Le problème, c’est qu’il en déduit du coup que la psychanalyse est invalidée, alors que justement ce n’est que par là qu’elle fonde sa certitude.

Freud d’abord, Lacan ensuite, se sont échinés à saisir, au-delà de l’image, le traumatisme inaugural qui fait l’être humain en souffrance d’une vérité qui lui échappe.

Et ils ont trouvé. Freud l’a exprimé d’un mythe, la castration, dont Lacan a montré qu’elle était le nom de l’impossibilité à tout dire, qui nous frappe tous, et dont nous recouvrons l’horreur dernière par nos croyances, conscientes aussi bien qu’inconscientes.

Ils ont trouvé, au-delà de ces croyances incertaines, le moyen pour qui le souhaite d’ouvrir les yeux sur ce qui, dans la vie, le supporte, dans ce qu’il a de plus intime, de plus singulier.

On l’aura compris, si nous donnons raison à Michel Onfray, ce n’est que pour la moitié du chemin.  

 
diogene
 

Que n’a-t-il mesuré que c’est à partir de ses conclusions mêmes que la psychanalyse se poursuit et se démontre, dans ce qu’elle a d’unique : l’accès à ce qui fait le réel propre à chaque sujet, qui n’est bien sûr pas le réel universel de la science, mais n’en est pas moins sans conséquences majeures dans la vie de tous.

Est-il pertinent de se demander pourquoi Michel Onfray n’a pas poursuivi son chemin au-delà de sa découverte de l’inconsistance de la vérité, ce qui l’aurait amené, à n’en pas douter, à exercer son intelligence dans une tout autre direction ?

On nous permettra d’interpréter l’épaisseur de son livre et les relais nombreux qu’il a trouvés dans les médias comme l’expression d’un ressentiment, partagé par beaucoup.

Un ressentiment, fruit d’un amour déçu, pour s’être cru abusé, et qui n’a pas trouvé le relais congru pour s’interroger sur la tromperie de l’amour, voire de la parole elle-même.

Autrement dit, le livre de Michel Onfray, avec ses outrances, ses excès, sa mauvaise foi, ses pensées nauséabondes, ressemble par trop à ce qui se déchaîne sur un divan pour n’y pas voir une demande d’analyse restée en souffrance.

La perspective de rester seul avec une angoisse folle de se tromper justifie quiconque de se montrer aussi brouillon que téméraire dans son assaut contre son idole du moment.

Et parce que notre époque spécialement y contraint les meilleurs et les plus sensibles, Michel Onfray n’est pas seul à s’indigner de ce que, malgré toutes leurs promesses, les savoirs se révèlent trompeurs.

De surcroît, il est tout à fait justifié de prendre la psychanalyse comme cible centrale de cette rancœur, car elle a les moyens, à défaut de le résoudre, de répondre du malaise dans la civilisation.  

Encore, il est vrai, faudrait-il que les psychanalystes ne l’oublient pas, et s’emploient mieux à le faire entendre.

Raison de plus pour être attentifs à quelques pensées dignes qui, loin de rendre les armes devant la solitude du sujet contemporain égaré dans un amas de mensonges, lui ouvrent une voie où il peut trouver à s’appuyer, les pensées d’un Freud, d’un Lacan, ou d’un Kertész dont le dernier livre paru en français, L’Holocauste comme culture (Actes Sud), ne traite de rien d’autre.

Article paru dans le journal Le Monde, Mis à jour le 07.05.10 | 14h31.
 
neubo
 


Marc Strauss est psychiatre-psychanalyste, membre fondateur de l’Ecole de psychanalyse des forums du champ lacanien (EPFCL).


Commentaires  forum ferme

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Le ressentiment du philosophe, une demande d’analyse en souffrance, par Marc Strauss.
lundi 17 mai 2010 à 08h31 - par  P. Valas

Anne Djamdjian :

A propos de Michel Onfray.

Comprendre Michel Onfray n’a pas grand intérêt. Sauf pour lui. On dit souvent qu’il n’y a que la vérité qui blesse. Alors de quelle vérité s’agit il ? Ce qui nous enseigne quelque chose n’est pas le Monsieur qui a ses raisons, sa demande, son délire, ses butées, son sourire narquois, sa mèche romantique et ses jolies lunettes. Mais les irritations que ces 700 pages de papier à couverture hollywoodienne produisent. Dans les médias, un peu, il faut bien générer de l’audience et vendre du papier, mais surtout chez les psychanalystes.

Revenons quelques années en arrière : Galilée, Coppernic, Darwin, ont été admis longtemps après leurs découvertes. Démocrite au 4e siècle avant notre ère, qui a eu l’intuition de la théorie de l’atome en voyant l’effet d’une simple goutte d’huile réussir à couvrir un lac, n’a été validé par la science qu’au 19e siècle. Toujours le même circuit : découverte, attaques violentes, controverse, attaques moins violentes, réticences, progrès des thèses, influence, révolution, hommage. Nous en sommes encore à attaques violentes .

Alors, nous, vous, amis analystes, analysants, sympathisants, premiers convertis à cette cause noble et jeune de 100 ans, soyons un peu zen et pragmatiques. Si le monde admettait aujourd’hui les acquis de la psychanalyse, comme par magie : l’inconscient décentré, la force de son désir propre, la nécéssité pour tout Sujet de ne pas y déroger, des pans entiers de la pensée et de l’économie seraient à mis à mal. Psychanalyse et CAC 40 ne vont pas de pair. Cela vaut bien que l’environnement y résiste un peu. Aidé de Ninja Onfray ou d’un livre noir par an.

Non, ce que les psychanalystes ont de mieux à faire est de s’adresser lentement mais sûrement à l’opinion éclairée. Celle d’aujourd’hui mais également celle des générations futures qui auront, nous le savons rétroactivement, patiemment digéré nos acquis. Comme était plus éclairé Charlemagne par rapport à Attila et comme l’est Onfray à coté de Madame Sans-Gêne. La psychanalyse comme toutes les grandes découvertes, avec la mise à jour de l’inconscient, la théorisation encore imparfaite de son dispositif, ne s’adresse pas encore à son époque.

La psychanalyse est une mutation dans l’histoire de la philosophie et de la vision de l’homme. Commencer une phrase par « je » fait éclater de rire un psychanalyste. C’est dur à avaler. Ce n’est même pas l’analyste qui sait, c’est le candidat à la cure qui possède un savoir à son insu. On peut essayer de déboulonner l’homme Freud, son carriérisme, ses petites manies. Ce qu’il a débusqué est plus fort que lui, que nous. Les psychanalystes n’y sont pas pour grand chose. L’inconscient est leur meilleur allié. Ce qui compte n’est pas ce qu’on planque à son analyste ou à sa belle-mère mais à soi-même. Plus vite on comprend ça, moins de temps on passe sur le divan. L’analyste passé par là doit simplement ne pas empêcher l’analysant de faire une analyse et en créer les conditions.

Aussi les réactions générées parmi les praticiens de la psychanalyse par chacune de ces fièvres médiatiques nous questionnent. Onfray tape au porte monnaie. Classique. Certains analystes se cabrent. Ils craignent à juste titre pour leurs analysants. Mais cette pratique n’est elle pas devenue trop vite une « profession » ? Malgré le rôle essentiel et symbolique du paiement, on ne garde pas un analysant si on a peur qu’il parte. Même troublé par un philosophe en promotion. Maïmonide, médecin, théologien et philosophe, disait au XII ème siècle qu’il n’était pas bon que les rabbins soient entretenus par leur communauté et leur conseillait d’avoir une autre source de revenus. Egalement sur le terrain de la cure, pour gagner il ne faut pas craindre de perdre.

La psychanalyse rebute ceux, individus ou collectivités qui ont à y perdre, c’est à dire beaucoup de monde. Ainsi que peut-être ceux, ex-analysants qui n’y ont pas eu accès dans de bonnes conditions. Michel Onfray n’a pas craché au visage de ces gens passés par le divan, ses crachats ne salissent que lui. Un analysant satisfait de son parcours « n’en a cure ». Seul le résultat compte. La vie de Gérard Haddad valait la peine d’être vécue, pareil pour la mienne. Et Georges Bataille, et Marie Cardinal, et Françoise Giroud et tant d’autres également qui vous le diront. Oui la psychanalyse sert à quelque chose et elle aura allégé le fardeau des hommes. Oui l’analyste doit veiller sur ses ouailles face à ces attaques violentes. Mais il aura un sourire amusé devant tant de résistances médiatiques et un long soupir devant le chemin qu’il reste à faire. Ainsi que dans une cure, on ne peut pas voir aujourd’hui le chemin qu’il reste à parcourir comme on ne pouvait pas voir hier le chemin qu’on a déjà accompli.

Anne Djamdjian
15.05.2010

Directrice artistique
Analyse en formation
Membre de l’équipe de rédaction de la revue « Psychanalyse et Traditions » (L’Harmattan).
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