Jacques Lacan : « Je ne suis pas du tout philosophe ».


Document du samedi 4 mai 2019

par  P. Valas

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Jacques Lacan : « je ne suis pas du tout philosophe ».

Quand Lacan dit qu’il n’est pas philosophe mais un praticien de la psychanalyse comment saisir ça ?  

On peut poser la question de savoir si Freud est un philosophe, – indiquant la pudeur, sinon la diplomatie, qui guidait Freud dans une répudiation des connaissances philosophiques que contredit le témoignage que nous avons de son immense culture.

Il est un philosophe sans aucun doute, – si Sadi Carnot ou Newton le sont, si Copernic l’est, – à savoir en tant qu’ils ont apportés des émergents dans l’ordre de la vérité.  

Révolution copernicienne, telle est bien, comme on l’a dit, en effet, la portée de la découverte freudienne.
Elle tient en ceci : le sujet qui parle n’est pas le sujet conscient.

Dans l’inconscient qui est moins profond qu’inaccessible à l’approfondissement conscient, ça parle.  

Dans l’inconscient qui est moins profond qu’inaccessible à l’approfondissement conscient, ça parle : un sujet dans le sujet, transcendant au sujet, pose au philosophe depuis la science des rêves sa question.

Goethe, qui est plus poète, dramaturge écrivain que philosophe…  

Goethe, qui est plus poète, dramaturge écrivain que philosophe s’y efforce ; on peut même dire qu’il y arrive, et qu’un tel accouchement de la question de son être soit le plus bel exemple qu’on puisse en donner en dehors de l’analyse, c’est-à-dire de la reconnaissance de l’inconscient comme tel.

Joyce aussi invente une autre solution en étant un désabonné de l’inconscient.  

Consolons-nous en pensant que ce qu’on lit dans les études analytiques sur le sujet du poète ou du philosophe, nous prouve que les psychanalystes s’en occupent de temps en temps ; même si ce soin est malheureux, au moins nous assure-t-il qu’ils ont lu, au moins en partie, l’auteur dont ils parlent, et c’est là tout bénéfice pour leurs patients, puisque cela vient au compte d’un ordre de formation, qui est essentiel à l’action psychanalytique elle-même, loin qu’il représente ce qu’on appelle si improprement la « psychanalyse appliquée ».

Lacan rapproche le névrosé et le philosophe ce qui est en général très mal compris.   

En effet, de ce rapprochement, on conclut tout de suite que le philosophe est un malade, et que dès lors on n’a plus à prendre au sérieux ce qu’il dit, alors que, pour Lacan, c’est exactement le contraire qu’il faut penser, à savoir que le névrosé est un philosophe (un philosophe sans le savoir, cela va sans dire).

En tout cas le névrosé est, avec le philosophe, le seul qui pose vraiment le problème de l’être.   

Cette relation entre l’expérience névrotique et l’expérience philosophique est révélatrice.
Enfin ils ne peuvent en parler qu’un certain temps dans des termes qui leur sont communs.
Est-ce le destin de l’homme d’aller à l’être pour ne pouvoir devenir Un ?

Berger de l’être, profère le philosophe de notre temps, cependant qu’il accuse la philosophie d’en avoir fait le mauvais berger.   

Lui répondant d’un autre lai, Freud à jamais fait s’effacer le bon sujet de la connaissance philosophique, celui qui trouvait dans l’objet un statut de tout repos, devant le mauvais sujet du désir et de ses impostures.

Peut-on demander à quelqu’un d’être à la fois philosophe, juriste, historien, sociologue, psychologue, psychanalyste, politique, médecin, poète, écrivain ?  

Le philosophe s’inscrit (au sens où on le dit d’une circonférence) dans le discours du maître.
Il y joue le rôle du fou.
Ça ne veut pas dire que ce qu’il dit soit sot ; c’est même plus qu’utilisable (lire Shakespeare).
Ça ne dit pas non plus qu’il sache ce qu’il dit.

Le fou de cour a un rôle : celui d’être le tenant-lieu de la vérité.   

Il le peut à s’exprimer comme un langage, tout comme l’inconscient.
Qu’il en soit, lui, dans l’inconscience est secondaire, ce qui importe est que le rôle soit tenu.
On ne peut savoir à quel point le philosophe délire toujours.
Freud bien sûr, délire aussi mais concernant la morale il fait le poids correctement.

Alors la psychanalyse est-elle constituante pour une éthique qui serait celle pour notre temps nécessitée ?  

En tout cas le philosophe y trouvera peut-être à rectifier la position traditionnelle de l’hédonisme, l’homme du sentiment à limiter son étude du bonheur, l’homme du devoir à faire retour sur les illusions de l’altruisme, le libertin même à reconnaître la voix du Père dans les commandements que sa Mort laisse intacts, le spirituel à resituer la Chose autour de quoi tourne la nostalgie du désir.

Du philosophe on ne connait qu’une seule définition, celle de Henri Heine, acceptée par Freud, citée par lui, qui dit : « Avec ses bonnets de nuit et les lambeaux de sa robe de chambre, il bouche les trous de l’édifice universel. »  

La fonction du philosophe, celle de saturation, ne lui est pas particulière, ce qui ici caractérise le philosophe comme tel, c’est l’étendue de son champ, étendue qui est celle de l’édifice universel.
Ce dont il importe que vous soyez persuadés, c’est que le linguiste comme le logicien, à leurs niveaux, suturent.
« Nous les psychanalystes, nous avons plus à dire, que ce que Heidegger dit du Sein, même barré dans son rapport au Wesen ».
Patrick Valas, Patchwork lacanien in progress le 3 mai 2019


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