Colette Soler — Préliminaire à tout fonctionnement possible d’une École. Sidi Askofaré, Politique de la passe : la responsabilité du cartel.


Document du mercredi 8 juin 2016
Article mis à jour le 1er février 2010
par  P. Valas

Il s’agit de savoir si la psychanalyse peut prétendre faire sur l’institution une opération homologue à celle qu’elle réussit sur le sujet analysant.

  Sommaire  
Colette Soler


 

Préliminaire à tout fonctionnement possible d’une École  

 
Moebius
 

Je prends la question de cette journée, « Ce qui fait École », par sa face négative, et je m’interroge sur ce qui empêche, éventuellement, de faire École.

C’est que j’en suis venue à conclure que les conditions institutionnelles d’un fonctionnement possible de la passe ne sont plus réunies dans l’ensemble AMP. Et quand je dis fonctionnement possible, je désigne, évidemment, un fonctionnement authentiquement crédible, car pour ce qui est du semblant de passe, il est toujours là, bien là, plus là que jamais, même.

La question est d’envergure. Il s’agit de savoir si la psychanalyse peut prétendre faire sur l’institution une opération homologue à celle qu’elle réussit sur le sujet analysant.

Lacan l’a pensé, nous avons essayé d’en soutenir le pari, mais depuis 1967, le bilan reste problématique, et celui de l’AMP d’aujourd’hui paraît désastreux.
Quelle communauté épistémique faut-il pour la passe ? À Rio, lors du Forum des Forums, j’ai développé l’idée que toute orthodoxie sur la fin de l’analyse, quelle qu’elle soit — qu’elle privilégie le fantasme ou le symptôme, qu’elle les oppose, qu’elle les combine ou qu’elle les hiérarchise, peu importe — dès lors qu’elle fait consister une thèse, et avec elle un Autre du savoir qui obture le point où l’Autre manque, elle institue un standard plus ou moins explicite qui, comme tous les standards, pousse à la conformité, alors même que la passe est faite pour y parer.

Le miracle des textes de Lacan, je veux bien assumer ce terme, c’est qu’avec ses mathèmes, son art du mi-dire et ses détours, il a réussi à parler de la passe « sans vendre la mèche du baratin pour le passeur », comme il le dit lui-même.

Quel retour ?
J’entre dans la question avec le présupposé suivant, que je ne vais pas justifier : il n’y a pas d’École de Lacan sans la passe.

Certains veulent voir dans la passe un rajout au corps de l’enseignement de Lacan, voire une erreur ou une sophistication inutile. Ce n’est pas mon cas.
Et même, quand j’ai parlé de « retour à… », je l’entendais comme un retour à l’École de Lacan avec sa passe, et pas du tout comme un retour à Lacan, car je ne pense pas que nous soyons dans les conditions d’un tel retour.

Le retour à Freud a été un retour, non à un corps d’énoncés embaumés, mais un retour à la subversion freudienne, avec ce qu’elle implique d’une option inanticipable autant qu’indéductible.

Ce que j’ai appelé l’option, il y a de cela presque dix ans (rentrée 1990), c’est
l’acte d’instauration d’où procède tout ce qui s’élabore d’un discours. L’option a donc logiquement la précédence sur l’orientation, qui relève, elle, plutôt de la logique déductive, et qui s’évertue — c’est son mérite — vers un idéal d’axiomatisation qu’elle n’atteint cependant jamais tout à fait, même si elle fait mathème du point d’option. Il ne suffit donc pas de quelques thèses discutables, ou de quelques divergences de lecture, là où il y en a, pour justifier d’un retour à… Quand il y a désaccord sur les thèses, ça donne lieu à débat, à dispute, éventuellement à décision politique comme celle qui est à l’origine des Forums, mais pas à un retour à.

Il faut certainement que nous ouvrions le chantier des controverses rendues nécessaires par la doxa AMP, dès lors que l’uni-doxa, qui met le chœur à l’unisson, rend toute controverse impossible.

Il suffit, en effet, de l’uni-doxa, qui va bien, notez-le, avec l’uni-sexe de notre civilisation, pour rendre vaines toutes les conversations du monde, car sans la confiance dans la bonne foi et sans l’attention portée à l’objection de l’autre, il ne reste que la jouissance partagée du tous en un. Laissons barboter dans le baquet de l’ennui unien (voyez Télévision) ceux à qui ça plaît, c’est un choix !
Mais pour parler de retour à Lacan, il faudrait plus. Il faudrait ce que Michel Foucault a situé comme un oubli constituant, dans une conférence intitulée « Qu’est-ce qu’un auteur ? » 1, donnée en 1969, à laquelle Lacan assistait, et qui a été rappelée à ma mémoire par notre collègue Jairo Gerbaz, de Salvador de Bahia.

La thèse est que, quand il s’agit de l’émergence d’une nouvelle discursivité, comme ce fut le cas pour Freud ou Marx, un oubli, qui n’est pas contingent, qui est lié à la discursivité elle-même, frappe non pas tant la littéralité du texte que l’acte qui le fonde, l’option donc, et qui le lie irrémédiablement à son auteur. Le retour à… est donc toujours un retour à l’acte instituant originaire, et il ne saurait s’effectuer qu’à nouveaux frais, via une nouvelle élaboration discursive. Tant il est vrai que répéter n’est pas faire retour à.

On l’a vu avec Lacan, son retour à Freud a produit du neuf — la réciproque n’est pas vraie, notez-le : il y a du neuf qui est oubli, voire refus de la dette !
À quel oubli avons-nous affaire ? Pour ce qui est de l’orientation lacanienne, promue par Miller, je ne crois pas que le seuil de l’oubli, au sens précisé à l’instant, soit franchi.

Ce pourquoi, dans l’état actuel de mon travail, je ne parle pas de retour à Lacan. Par contre, je parle de retour à l’École de Lacan en tant qu’elle inclut la passe. Je dois cependant en préciser la nature. Pour la passe, je parle de déviation en acte. Je la qualifie ainsi, car elle me paraît impossible à percevoir au niveau du seul commentaire des textes de référence.

Ces commentaires sont le plus souvent excellents, visant à la problématique, toujours dialectiques, et rarement schématiques. Seulement, entre ce qui se dit de la passe et ce qui a commencé à se dans l’AMP, il y a un abîme.

Faites ce que je dis, ne faites pas ce que je fais !  

1. — Foucault Michel, Dits et écrits, éd. Gallimard, 1994, vol. 1, p. 789.
Là où la passe, selon Lacan, découvre le point où l’Autre manque, le Collège de la passe 96-97 nous a produit le Un nouveau, Autre des cartels, et qui, lui, existe bel et bien.

La passedroit, a dit l’un de nos collègues ! Là où Lacan a voulu distinguer gradus et hiérarchie, on légitime toujours plus la hiérarchie par le gradus, et le tour est joué. Comptez donc le nombre de présidents, directeurs, responsables de ceci ou de cela nommés AE dans les dernières années de l’EEP ! Avec ça, l’AE bureaucrate, « grand commis » 2 de l’AMP, n’est pas loin.

En résumé, on garde le mot, garantie oblige, mais on tue la chose. Tel est l’oubli en jeu dans le mensonge cynique sur la passe. Il est, en effet, mondial, ou plutôt mondialement en marche, quoique, à vrai dire, il ne soit pas encore partout accompli. Sur ce point, oui, un retour à l’acte instituant est nécessaire, car, je l’ai déjà dit, l’École a consistance des textes de Lacan, comme la psychanalyse a consistance des textes de Freud.

Les deux politiques  

La question est de savoir comment s’ajustent, dans chaque institution analytique, les deux politiques du pouvoir de direction et du pouvoir d’orientation doctrinale. Par commodité, je les symboliserai sommairement par le S1 du maître et le S2 du savoir — en incluant dans ce aussi bien le savoir élaboré de la doctrine que le savoir supposé par le transfert.

Quelle fut, en fait, la position de Freud ?  

Nous lui devons l’acte instituant de la psychanalyse et tous les textes qui fondent sa consistance. Plus que sujet supposé savoir, il reste pour la psychanalyse le sujet sachant, quels que soient les pas accomplis depuis l’origine et qui changent la psychanalyse.

Ce fut d’ailleurs son ambition, et il l’a réalisée. Remarquablement, pour ce qui est du S1 du pouvoir politique sur l’institution, Freud n’a eu qu’une idée : le confier à un autre, et avant même que ce soit justifié par l’âge et le souci de la pérennité de son œuvre au-delà de sa personne.

C’est un fil que l’on peut suivre aisément dans l’histoire de la psychanalyse.

En outre, Freud n’a jamais eu, apparemment, l’idée que la direction politique pourrait être pensée différemment dans le champ de la psychanalyse, afin de la rendre plus affine à la spécificité de l’expérience et du savoir qu’elle découvre. À l’inverse, il semble bien qu’il ait rêvé de mettre les meilleurs à la tête de la hiérarchie (cf. le Comité secret), mais ce n’est pas ce qui s’est produit, et il a quand même consenti à une hiérarchie, dont le moins que l’on puisse dire est qu’elle a vite cessé de se distinguer par le savoir.

Quand même, dans l’IPA,  

l’association dont nous lui imputons la responsabilité, une certaine séparation des deux pouvoirs a toujours été maintenue, me semble-t-il.

Leur intersection y est certes présente, et d’ailleurs inévitable, mais ils ont toujours été relativement disjoints, l’un ne légiférant en tous cas jamais complètement sur l’autre. Soyons plus précis.

2. — C’est l’expression que Lacan appliquait à Kojève : « grand commis » de l’État !

En fait, le pouvoir institutionnel de l’IPA s’est bien positionné à l’égard de l’autre pouvoir,  

mais ce fut d’abord sous la forme de s’en faire le gardien, sinon le missionnaire. Veillant à l’orthodoxie — et on vérifie là qu’il n’y a pas d’orthodoxie sans pouvoir temporel — et à la préservation du savoir freudien, de ses concepts comme des modalités de sa pratique,
l’establishment s’est voué à la conservation d’un savoir qui n’était pas de lui.

Disjonction donc. Puis vinrent les innovations qui se détachaient des concepts freudiens et prétendaient au renouveau. Elles sont multiples, mais je les fais partir de Mélanie Klein, non qu’il n’y ait pas eu avant des velléités, je pense à Ferenczi notamment, mais elles ne se sont jamais détachées comme courant distinct. J’observe, pour ce qui fut du grand affrontement doctrinal entre Mélanie Klein et Anna Freud, que le S1 de direction s’est efforcé de le contenir par les dispositifs institutionnels concernant la garantie — et y est d’ailleurs parvenu avec son gentleman’s agreement —, sans que le conflit d’orientation ne se transpose directement dans l’éclatement de la direction. Là encore : disjonction, au moins partielle, des deux pouvoirs.

Pour ce qui est de Lacan dans son École,  

il est certain qu’il a condensé sur sa seule personne les deux pouvoirs.

Pour ce qui est du versant du savoir, la crédibilité de l’EFP reposait tout entière sur la relance du discours analytique due au séminaire de Lacan, ce n’est que trop évident.

Pour ce qui est de la direction, il n’a jamais quitté celle de son École, où rien ne ressemblait à la direction collégiale qu’a toujours eue l’IPA. Il est sûr, en outre, que Lacan savait imposer à l’occasion sa volonté, qu’il savait dire non, qu’il disposait d’un pouvoir transférentiel sans égal, et que sa parole avait un poids incomparable.

Nous l’a-t-on assez répété ?

Mais, justement, quel usage en a-t-il fait ?

Était-ce le maître-tyran, comme certains le disaient au moment de la dissolution et comme le dit aujourd’hui, parfois, Miller, pour se justifier sans doute d’en faire autant ?

Lacan fut un maître, c’est sûr, et il le fut à bien des titres : quel maître politique fut-il ?  

J’observe qu’il n’a développé aucune bureaucratie d’École et qu’il ne s’est pas appuyé sur la machine institutionnelle, à laquelle il s’est peu intéressé.

Il n’avait manifestement pas de pour les règlements et les statuts. Faut-il en conclure qu’il fut un maître négligent, voire incapable, comme l’affirmait il y a quelques mois, sur les listes AMP, l’un des responsables brésiliens de Belo Horizonte, et qu’il n’a pas su renouveler les cadres de l’École pour donner un débouché à ce que Miller appelait, il y a peu,

« les ambitions légitimes »  

des jeunes membres ?

Je crois que Lacan avait une autre idée des ambitions légitimes des psychanalystes.

Les initiatives institutionnelles, pour lesquelles il s’est servi de sa position de maître, le prouvent. Elles n’ont rien à voir avec le souci des « carrières », comme s’exprime encore Miller.

Elles sont au nombre de trois :

— la proposition de 1967 sur le psychanalyste de l’École, la réforme du Département de psychanalyse en 1974, et la création de la section clinique en 1977. Il est bien clair que là, l’usage du S1 est tout entier tourné vers le problème de la garantie et de la transmission.

L’incitation y est épistémique, non carriériste !  

Posons à notre Un d’exception la même question,  

car ce n’est pas tout d’être une exception — ce que j’accorde —, encore faut-il savoir laquelle.
Il est à l’évidence un maître constructeur d’institutions et il a construit, avec notre aide et notre consentement d’ailleurs, la grande machine de l’AMP, sur la bureaucratie de laquelle il assoit maintenant son pouvoir.

Je ne pense pas que le bilan soit négatif.

Beaucoup de bonnes choses ont été faites pendant les dix années qui ont précédé la création de l’AMP, et encore après.

Une communauté de grande envergure  

a été créée, c’est un fait et un acquis.

Le seul problème étant de savoir si elle ne va pas davantage vers le lobby que vers une communauté pour la psychanalyse.  

Cette orientation est d’autant plus affligeante à mes yeux que je sais, aussi, l’authenticité de tant d’engagements qui s’y sont investis.

D’où la question : quel usage notre exception fait-elle de son pouvoir ?  

On ne peut pas répondre de façon univoque, sans doute.

Je pourrais citer bien des exemples où l’usage fut prudent, sage, habile, assez en tout cas pour que l’AMP existe.

Mais depuis trois ans, il faut bien constater un autre usage, débridé celui-là. Les passions, et pas le désir, pas celui de l’analyste en tout cas,

sont au poste de commande, la haine, l’amour aussi, la brutalité, la rage de vaincre en dépit de tout,  

et autres moyens à l’avenant.

Les critiques mettent généralement l’accent sur ce maître passionnel.

Je crois cependant qu’il y plus et sans doute plus grave. C’est que l’empire du S1 s’étend désormais sur le S2.  

Je ne veux pas dire par là, simplement, qu’une seule personne concentre les deux pouvoirs, ce qui est le cas pourtant : le Délégué général ne cache pas qu’il prétend être en même temps le un de l’orientation. Mais c’est beaucoup plus encore : le pouvoir de direction veut maintenant commander au savoir — ce qui est un pas de plus — et

transpose dans ce champ du savoir les procédés séculaires de la domination (censure, publicité unilatérale, appropriation indue,  

etc…) pour prétendre au monopole de l’orientation.

Autant dire qu’il s’institue comme le maître du vrai et du faux, voire comme le représentant du réel !

Là, abus et impudence se donnent la main.  

J’ai déjà cité le Collège de la passe et son autopromotion comme l’Autre des Cartels de la passe, mais les exemples foisonnent.

Quelqu’un a eu la bonne idée de me signaler l’article qui ouvre le numéro de La Cause freudienne consacré aux maladies de l’amour. C’est une perle… noire.

Sous le badigeon des énoncés théoriques (toujours impeccable) et l’habileté du rhéteur,

vibre une énonciation d’une misogynie étonnante dans notre culture,  

jointe à une impudence sans bornes qui lui permet de faire main basse sur tout ce qui s’est formulé depuis des décennies d’abord par Lacan lui-même, puis par nombre des collègues de notre communauté, et par moi-même entre autres, depuis mon exposé de 1992 sur le pastoute.

Un changement de posture s’indique là par rapport au savoir. Celui qui s’est d’abord présenté, à très juste titre, comme le lecteur, le commentateur, ne se satisfait plus de représenter l’orientation lacanienne, et a commencé à se poser comme… l’inventeur.

On n’en finirait pas de recenser ce qu’il prétend avoir inventé des avancées de Lacan,  

depuis « l’inconscient interprète » (octobre 1995) jusqu’au « partenaire symptôme » (avril 1998).

L’orientation, c’était pourtant une belle notion pour dire qu’avec Lacan il n’y a pas d’orthodoxie possible,  

car pas de système, et que donc, d’aucune thèse il ne peut être dit qu’elle est la thèse de Lacan, pas même de l’inconscient structuré comme un langage, en effet.

Mais là, on découvre avec stupeur que la proposition exclue qui dirait : « la thèse de Lacan, c’est ça », laisse place à une proposition de suppléance, applicable à chaque fragment de texte commenté, et qui dit « ça, c’est

la thèse de Miller ». Pour un tour de passe-passe, ç’en est un,  

et même un véritable « déménagement » des inventions, pour reprendre une expression que Lacan utilisait en 70 à propos de ses élèves.

Le résultat est simple : si vous citez Lacan, vous pillez Miller.  

Comme si lecture et commentaires s’animaient d’une mystérieuse vertu eucharistique : mangez et buvez, si c’est au banquet de Lacan, vous assisterez peut-être à la fin des fins à la transsubstantiation du nom !

J’ai parlé d’un changement de posture, mais peut-être était-ce là dès le départ, plus discrètement. Regardez la page 23 de L’entretien sur le Séminaire avec François Ansermet, publié par les bons soins de Navarin.

Vous y verrez qu’il commente, à propos de l’établissement du Séminaire, son énoncé

« on a voulu ici ne compter pour rien… »  

qui, en lui-même déjà pouvait se lire à double sens : si le on s’annule, il vaut aussi pour l’autre.

Et c’est bien ce qu’il confirme, je cite : « Compter pour rien, c’est se mettre dans une position telle que je puisse écrire je, et que ce je soit celui de Lacan. ». Étrange transitivisme du sujet… et, à ce compte, pourquoi pas aller jusqu’à dire, comme le faisait Laurent pour justifier le lecteur unique, qu’il a mis son objet à la place de l’objet de Lacan ?

Version new look de la réincarnation,  

peut-être.

Le tout et l’holophrase  

J’évoque la personne, car dans cette aventure, il y a de la contingence et qui tient à la personne, précisément.

Mais ce qui n’est pas contingent, ce sont les conséquences qui en découlent et qui s’imposent à tous les participants. J’en évoquerai deux. La première concerne l’enseignement de Lacan lui-même, la seconde, l’institution analytique.

Je crois que la lecture Une transforme l’œuvre elle-même. Celle-ci ne fait pas système, je l’ai dit, elle relève plutôt de la logique du pas-tout.

Sans doute est-ce ce qui a captivé Miller au départ, cette parole inouïe,  

d’une implacable cohérence et qui pourtant échappe aussi à la prise : elle l’a ravi au point qu’il en a fait son partenaire pour la vie. Partenaire pas tout.

D’où la question qui se pose, comme en tout couple, de savoir comment il le traite, ce partenaire.

Ce serait trop de métaphore que de dire qu’il cherche à le posséder, plutôt dirai-je qu’il le fait passer au tout.

J’ai d’emblée été frappée, positivement d’ailleurs, et c’est un travail qui garde sa valeur à mes yeux, par cet effort si méthodique et repris répétitivement au fil des ans, pour imposer le Un d’une problématique unaire à un texte qui en reçoit bien des lumières, certes, mais qui, pourtant, y reste rebelle. Et j’ai aussi expérimenté répétitivement combien le texte, quand on y revient, garde un pouvoir d’énigme qui défie la clarté insufflée et un degré d’inconsistance qui déborde du Un.

Faire passer le texte au tout, veut dire en logique que l’on se pose comme le Un qui existe pour constituer l’œuvre pas toute en ensemble fermé.

Cette logique est la même que celle du père.  

Elle rend sans doute raison de ce qui se présente sous la forme des abus que je dénonçais il y a un instant, à savoir que tout ce qu’il rassemble de cet enseignement finisse par lui apparaître comme l’enfant de son esprit.

Pour ce qui est de l’effet sur le groupe, le monopole et le cumul des deux pouvoirs sur une seule personne qui en use pour légiférer sur le savoir lui-même, ce qui va bien au-delà de l’orientation à donner au travail de l’ensemble, produit ce que j’appelle

l’holophrase instituée, qui est le propre des sectes  

et qui rend en tout cas la passe impossible.

L’holophrase, si vous en suivez la doctrine dans l’enseignement de Lacan, élide l’intervalle signifiant, ramenant le multiple au un : le multiple des signifiants de la phrase au un du mot unique ou de la signification une et compacte. L’holophrase est une suture, si on veut, mais d’un type spécial.

Elle n’obture pas l’intervalle signifiant par le fantasme, elle le réduit par le collage des termes. « Prise en masse », dit Lacan, qui exclut la présence du (x) de l’énonciation, autrement dit de ce qui ne se sait pas dans la chaîne des énoncés.

Or, cette présence du (x) du sujet est justement ce qui limite la suggestion inhérente à la parole et au signifiant. On comprend, là, le lien que Lacan établit avec la débilité, si le débile est bien celui qui s’identifie à une signification une, venue de l’Autre.

Cette docilité n’est pas l’inintelligence, évidemment. On le voit avec Platon, tellement docile au langage qu’il en hypostasie les termes au ciel des idées éternelles.

L’holophrase instituée, comme prise en masse du S1 et du S2, a une portée qui s’étend au collectif : elle définit le régime de la secte.

Tout est secte, disait Miller pour justifier que nous soyons une secte  

— ce qu’il affirme aussi.

Vrai ou faux ? Phénoménologiquement, c’est faux.

Mais Miller fait ici comme Rousseau, qui disait : commençons par écarter tous les faits, d’un geste souverain balayant les évidences.

Qu’est-ce qui justifie pourtant le propos ? La structure elle-même, qui comporte le point où l’Autre manque.

Et dès que l’Autre manque pour capitonner le vrai, toute assertion, aussi démontrée qu’elle paraisse, aussi partagée qu’elle soit par un nombre plus ou moins grand, à quelque domaine qu’elle appartienne, religieux, philosophique, éthique ou même logique, toute assertion donc, suppose le consentement, lequel, s’il ne procède pas de l’Autre, ne saurait venir que du… ça.

Dit autrement : une assertion n’est jamais admise, au dernier terme, que par goût — pour reprendre le vocable que Kant réserve aux jugements esthétiques.

Ou encore, je cite Lacan de L’étourdit, « Le jugement, jusqu’au dernier, n’est que fantasme », le jugement moral lui-même, que Kant veut élever à l’universel, n’étant rien d’autre que jugement de goût, autrement dit, choix de jouissance — ce que démontre « Kant avec Sade ».

La conséquence, c’est que là où l’on croit s’accorder sur des raisons par la voie de l’argumentation démonstrative, les goûts président en secret, toute conviction partagée impliquant une jouissance homogénéisée.

Le « tout est secte »  

s’appuie sur cette structure. Mais, à ce compte, pourquoi ne pas dire que le groupe Bourbaki lui-même était une secte et que les Lumières et l’obscurantisme, c’est la même chose ?

La secte, en fait, ajoute quelque chose à la structure d’inconsistance de l’Autre.

Elle y ajoute ce que cette structure n’implique nullement, à savoir que le jugement d’un seul, autrement dit le goût d’un seul, vaille pour tous.

Mettre le symptôme d’un seul en facteur commun a un double effet : le pousse au sacrifice et la débilitisation.

J’écoutais ce matin, à la radio, le compte rendu d’un procès qui se tient en ce moment contre une secte où les anciens membres plaident au nom du fait qu’ils lui ont sacrifié tous leurs biens et que, dessillés, ils se retrouvent sur la paille. On sait d’ailleurs que le sacrifice peut aller jusqu’à donner sa vie.

Quant à la débilitisation, elle est aussi un genre de sacrifice, celui du « jugement le plus intime » 3, chacun, sa singularité mise à part, s’identifiant au texte d’un seul.

Dire « nous sommes une secte » et « nous accueillons les différences » est une contradiction comique. Je me suis, d’ailleurs, beaucoup amusée ces deux dernières années à suivre les contorsions mentales de certains collègues devant expliquer, d’un côté, que nous sommes tous des exceptions — différence absolue des symptômes —, mais que, de l’autre, nous ne sommes pas si exceptions que nous ne devions nous identifier à une seule et unique exception !

Soyons clair : tout n’est pas secte, quoique tout relève des choix de jouissance. Je m’étonne de devoir le rappeler. La secte suppose le discours holophrasé, qui sacrifie au symptôme d’un seul. « Le croire » devient alors de règle. Et pourquoi pas, si ça plaît, d’ailleurs ? Sauf que ça ne va pas avec la psychanalyse.

Et surtout,

ne confondons pas le chef de secte avec l’exception paternelle.  

Celle-ci ne fonde pas l’unification des jouissances qui conditionne le discours unique.

Le père n’offre pas son symptôme en partage, il donne seulement le modèle d’une solution possible à la castration qui, seule, est pour tous, les solutions pouvant être du même type sans être identiques. Il y a d’ailleurs, notons-le, une corrélation de fait entre la forclusion qu’entretient le discours de la science, le déclin du père, et la multiplication contemporaine des sectes.

Je vais conclure.

Que l’on puisse manœuvrer les jouissances pour les collectiviser est un fait.  

C’est utile pour gouverner, mais c’est le contraire d’analyser.  

La passe qui a consistance

3. — L’expression est dans « La direction de la cure », Lacan l’applique à la mise de l’analyste dans une cure. du discours de Lacan ne vise pas à gouverner, et elle est incompatible avec la secte.

Plus qu’incompatible : elle a une fonction anti-secte. Finalement, il n’y a pas à s’étonner que

l’École de l’holophrase,  

de la prise en masse des deux pouvoirs, qui rend le procès de séparation impossible, s’en soit prise répétitivement, lors des deux crises, aux résultats du dispositif de la passe.

Et on voit la gageure qu’elle tente : plier la passe à la volonté politique de l’un hiérarchique, contre lequel elle a été conçue ! Mais de l’une à l’autre,

c’est une question de vie ou de mort.  

Reste donc à revenir à l’option de Lacan, aussi extrême soit-elle.  

Sidi ASKOFARÉ

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Politique de la passe : la responsabilité du cartel  

Avec le cartel et l’Ecole, la passe constitue sans doute l’une des inventions institutionnelles les plus importantes de Lacan.

— Nous savons aujourd’hui ce qui se trouvait au principe de cette invention, et les attentes qui furent celles de Lacan à son endroit.

— Nous savons aussi à quelles oppositions et résistances s’est heurtée son introduction et sa mise en œuvre dans l’Ecole même que Lacan a fondé et dirigé : l’EFP.

— Nous savons enfin les détournements et exploitations dont son signifiant et sa pratique furent l’objet.

Inutile d’en faire ici la chronique ou l’histoire  

.

Je partirai plutôt d’une considération autre :

Parce qu’elle touche à la vérité du sujet (passant) – en tout cas à ce qu’il consent à en hystoriser dans la procédure – et à la politique de la psychanalyse (fin de l’analyse, transmission de la psychanalyse, formation de l’analyste), il n’est pas étonnant de constater que si son signifiant fédère, la passe « réelle », si je puis dire, elle, divise.

Pourquoi la passe « réelle » divise t’elle ?  

Pourquoi ?

Est-ce fatalité et malédiction ?

Ou cela tient-il à quelque chose qui peut être analysé – symptôme, donc – et qui peut être traité ?

Toujours est-il que la passe a divisé profondément par le passé, et si nous n’y prenons garde, elle pourrait de nouveau être investie par les passions narcissiques et les enjeux de pouvoir contre lesquels nul groupe n’est immunisé.

La seule question qui vaille.  

D’où la seule question qui vaille pour l’ensemble de notre communauté : quelle passe pour notre École ? Et pour quels objectifs ?
L’École seule peut répondre.

Questions auxquelles ne peut, bien évidemment, répondre que l’École seule.  

On peut néanmoins s’accorder sur le fait que la passe ne saurait faire fonction ni d’idéal ni de fétiche.

En tant que dispositif d’École, elle n’appartient à personne, et surtout pas à ceux qui sont chargés ou qui ont été un temps chargés de l’animer.

Enfin, son bon fonctionnement, sa viabilité et sa survie dépendent de tous les protagonistes et engagent différentes responsabilités.

École, AME, passeurs, Secretariat de la passe, cartels, AE, enseignements.  

Responsabilité de l’Ecole qui institue le dispositif, bien sûr, mais aussi et surtout responsabilité des AME qui désignent les passeurs – pièce maîtresse du dispositif -, du Secrétariat pour l’accueil et le traitement des demandes, des cartels pour le travail sur les passes, des AE pour les enseignements qui sont attendus d’eux pendant les trois années de leur fonctionnement.
Sinon tout le monde, beaucoup de monde pour faire fonctionner la passe

C’est dire si la passe a besoin sinon de tout le monde, en tout cas de beaucoup de monde pour fonctionneret remplir sa fonction de dispositif au service de l’Ecole et de la psychanalyse !  

Ma contribution autour du cartel.  

Pour aujourd’hui, j’ai souhaité centrer ma contribution autour du cartel, de sa responsabilité, des difficultés et peut-être des paradoxes liés à ses fonctions.

Le cartel, d’ abord, parce que c’est mon point d’observation privilégié dans le dispositif ; le cartel, ensuite, parce qu’il est le lieu où se nouent le plus clairement les trois dimensions ( je n’ai pas dit : critères)- clinique, épistémique et politique (pas institutionnel) – en jeu dans la passe.

Les trois dimensions ( je n’ai pas dit : critères)- clinique, épistémique et politique (pas institutionnel) – en jeu dans la passe.  

Ma participation à 3 cartels ( 6 passes, 1 nomination), m’a rendu sensible à la question de la responsabilité des cartels.

Celle-ci est bien sûr relative à ses tâches et à ce qui est attendu de lui au terme de son fonctionnement. Que sont donc ces tâches ?

— 1 Écouter les passeurs ;

— 2 Délibérer ;

— 3 Élaborer les réponses à faire aux passants ;

— 4 Nommer.
Écouter, délibérer, élaborer, nommer.

On voit bien à travers ce schématisme que les quatre tâches, bien que liés, ne sont guère homogènes.

Ce qui est commun, dans la procédure, ce sont les points 1 et 2 :

— 1 écouter les témoignages des passeurs ;

— 2 délibérer à partir de ce que chacun a entendu des deux témoignages écoutés successivement.

— 3 élaborer. Le point 3, l’élaboration de la réponse à faire au passant, ne vaut – en tout cas dans les cartels auxquels j’ai participé – que dans les cas où le cartel n’a pas procédé à une nomination.
Nomination.

Ce ne sont que dans ces cas – en réalité les plus nombreux – que le cartel travaille autour de la question :

que dire et comment dire à cet Un, non pas quelconque mais singulier qu’est le passant, que le cartel considère qu’il ne peut pas authentifier sa passe.

— 4 nommer. Le point 4, la nomination, n’implique pas l’élaboration d’une réponse à proprement parler, puisqu’il s’agit juste de transmettre au passant le « oui » du cartel.

En revanche, c’est seulement lorsqu’il y a nomination qu’il est requis du cartel, non pas le produit attendu de chaque cartellisant dans les « cartels de lecture » ou les « cartels cliniques », mais une élaboration voire une contribution au savoir, et pas n’importe lequel : au savoir sur l’acte analytique et le désir de l’analyste.
Savoir sur l’acte analytique et désir e l’analyste.

C’est à ce point que se situe donc la responsabilité véritable du cartel, responsabilité qu’il partagera d’ailleurs avec l’AE qu’il a nommé.

Rapporté à ce qu’il faut bien appeler la demande de Lacan – qu’il faut peut-être rappeler ici :

« La question à laquelle je suis arrivé : qui est capable d’être un analyste ? a conduit un certain nombre de mon entourage à me quitter ( cela à la suite de la mise en place d’une enquête : comment quelqu’un, après une expérience analytique, pouvait-il se mettre en situation d’être analyste ?) In Scilicet 6/7, pp. 53-54.

Rapporté donc à cette demande, on peut dire que la responsabilité du cartel, comme celle de l’AE, est essentiellement épistémique.

Ce qui pose a minima le problème des rapports entre la délibération – dont procède la nomination, par définition définitive – et l’élaboration de savoir qui, se situant dans un après-coup pourrait venir contrarier ou contredire la décision du cartel.

Secondement, il soulève le problème de l’intérêt épistémique des passes non authentifiées dont on sait qu’elles ne sont pas dans tous les cas, tant s’en faut, absence de passe.

Prendre au sérieux cette responsabilité du cartel pourrait peut-être ramener la passe à sa fonction véritable et réduire l’imaginaire si inhibiteur de la nomination.

Car, au fond, la réussite ou l’échec de la passe pour une École ne saurait s’apprécier exclusivement ou même principalement ni à partir du nombre de demandes de passes, ni à partir du nombre de passes écoutées, ni enfin à partir du nombre d’AE nommés.
Ne pas réduire le politique à l’institutionnel.

Ce serait en effet réduire la politique à l’institutionnel.

La seule appréciation valablede l’expérience d’École de la passe me semble être celle qui se fera à partir de la contribution réelle au savoir sur le passage à l’analyste, l’acte analytique et le désir de l’analyste, donc à travers les élaborations des cartels et les enseignements des AE.

Politique de la passe : la responsabilité du cartel

Sidi Askofaré


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