Colette Soler — Lettre ouverte à J.-A. Miller


Document du jeudi 11 octobre 2018
Article mis à jour le 9 septembre 2011
par  P. Valas

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Política del Psicoanálisis


 

La AMP y la crisis de 1998  

Lettre ouverte à J.-A. Miller

Colette Soler

Cher Jacques-Alain,

Vous m’avez demandé si j’étais disposée à aider à réparer l’AMP et je vous ai répondu oui. C’était un oui véridique et je le maintiens. Encore dois-je dire comment je l’entends. Et je m’étonne moi-même que la question vienne si tard, portée par les péripéties récentes, et alors même que le Pacte de Paris a déjà six ans d’âge.

Sans doute serait-il préférable de pouvoir parler, mais l’expérience a plutôt montré qu’il y a là quelques difficultés : quand nous nous parlons nous n’entendons pas la même chose, si j’en crois ce que vous m’avez dit de notre conversation privée d’après Arcachon, et quand je parle en public, vous trouvez que ce n’est ni le moment, ni ce qu’il fallait dire. J’adopte donc la forme de la lettre ouverte, puisque malgré tout, pour parler, chacun doit pouvoir choisir son moment comme le thème de son propos.

I. — Pourquoi l’AMP  

Étrange que l’AMP, qui est l’innovation institutionnelle de notre champ, n’ait jamais fait l’objet d’une réflexion collective dans nos Écoles. Nous avons beaucoup parlé sur l’Ecole héritée de Lacan, sur son concept, sa réalité, sa multiplication en diverses Ecoles soeurs, et dans ce débat les textes de Lacan sont restés notre référence première.

Rien de tel pour l’AMP, qui aurait pourtant mérité bien des Conversations, elle qui représente un troisième modèle historique, après l’IPA et L’École de Lacan que fut l’EFP.

Qu’est-elle ? Elle n’est pas une École et n’y prétend pas, puisque les Écoles, elle les inclut, voire les dirige. Elle n’est pas une IPA bis, et plutôt vise-t-elle à lui faire pièce, à cette IPA. Au fond, quel est son concept ?

Au moment du Pacte de Paris, elle fut d’abord présentée comme le signifiant plus-un de l’ensemble des quatre Écoles du moment, et sa consistance propre en tant qu’institution était si peu en question que le soin vous a été laissé de rédiger et de faire connaître ultérieurement ses statuts. C’était l’AMP la discrète, réduite, semblait-il, à son signifiant, tandis que les Ecoles et aussi le Champ freudien, eux, avaient consistance de communauté.

Nous n’en sommes plus là : la communauté, nous la disons aujourd’hui de l’AMP. Elle englobe désormais les diverses communautés d’Écoles : elle les oriente et les dirige même en partie, par l’intermédiaire de son Délégué général , tandis que le Champ freudien se cherche de nouvelles marques.

Cette AMP, vous disiez vous-même qu’elle pourrait ne pas durer toujours. J’en suis bien d’accord, car il est vrai que les modèles institutionnels sont périssables, et ils le sont plus que jamais à l’époque moderne.

Dans la psychanalyse, après l’IPA et l’EFP, nous en sommes au troisième modèle ; il pourrait y avoir le quatrième, le cinquième et ainsi de suite. « a ne ferait pas une apocalypse pour autant. Là, je diverge des résonances de votre lettre aux Madrilènes que vous avez diffusée. Son émotion me touche, j’y sens vibrer quelque poignance, avec l’émoi universel de la fragilité des ouvres. Mais le temps des prophètes de l’Apocalypse n’est plus, il faut s’y faire. Thanatos veille, j’en suis sûre, il peut encore nous mijoter bien des désastres, mais point d’Apocalypse, car pour celle-ci, il fallait l’Autre qui existait — vous savez sans doute que c’est un de mes dadas —, et aujourd’hui, personne n’est plus crédible dans la veine du « après moi le chaos ». Vous ne l’ignorez pas, vous qui avez promu, comme modèle moderne du sujet, celui qui est « prêt à toute éventualité. »

La seule question est celle-ci : que vaut cette AMP aujourd’hui pour ce qui nous réunit, à savoir… la psychanalyse dans l’orientation de Lacan et la reconquête de son champ ? Car sans elle, pourquoi cohabiterions-nous dans cette vaste communauté qui s’est construite depuis la dissolution, dans laquelle, et pour laquelle, je travaille personnellement depuis l’origine, plutôt beaucoup que peu, et dans la visée de ce que nous appelions alors une contre-expérience ?

Je réponds à ma question. Elle vaut à mes yeux ce que vaut cette communauté. Beaucoup donc. Ce qui importe dans cette AMP, ce n’est pas tellement son extension mondiale, « bis » de l’Internationale d’en face : plus réduite, elle pourrait valoir autant ; ce n’est pas non plus son fonctionnement actuel : il est après tout conjoncturel, comme tous les fonctionnements, et donc contingent par rapport aux objectifs. Non, ce qui compte, c’est la communauté elle-même et l’habitat qu’elle offre à chacun d’un transfert de travail sans lequel les psychanalystes sont perdus pour la cause.

Je sais, chacun sait, qu’elle n’aurait pas pu se construire sans vous, et qu’elle a encore besoin de vous, et que ce « encore » est sans doute pour toujours. Là, je pourrais dire comme Diderot : « Faites que ce toujours dure longtemps ». Elle n’aurait pas pu se construire sans vous, dis-je, mais pas non plus, bien sûr, sans tous ceux qui y ont contribué des années durant, chacun de la place où il était et sans lesquels, d’ailleurs, elle n’aurait aucun sens. Personne donc ne veut s’en séparer, c’est déjà un point d’unanimité, vous l’avez noté en raillant, comme vous aimez à le faire, mais pourquoi les motifs de rester vaudraient-ils mieux chez les uns que chez les autres ?

Alors que se passe-t-il depuis deux ans ? Aucun jugement fondé sur le refoulement n’étant viable, je tiens à repasser la séquence de quelques-uns des événements des deux dernières années, et à en dire ma lecture, sachant bien que je parle, comme chacun, avec ce que ça implique d’inconscient.

II. — Chronique  

1. — Le « pompage »

Le coup d’envoi de la série des péripéties récentes, ce fut l’accusation de plagiat portée contre moi, à la surprise générale, et notamment à la surprise de ceux-là mêmes qui me lisaient et m’écoutaient autant qu’ils vous lisaient et qu’ils vous écoutaient . Une fois la première surprise passée, elle a pourtant rencontré bien des silences complices, et parfois plus, de menues inventions justificatrices. Je vous dirai plus loin la dernière venue à ma connaissance. Pour moi, comment n’aurais-je pas vu qu’elle balayait les liens anciens, ainsi que les solidarités dans les objectifs et dans l’action qui avaient prévalu pendant si longtemps, et qu’elle visait à déconsidérer quelque vingt années de travail ? En 1990, à l’époque de la crise, dans votre lettre du 9 février, vous mettiez ces solidarités du début au compte d’un pacte, et le terme était noble. Aujourd’hui vous vous flattez, me rapporte-t-on, de ce que les solidarités qui ont été à l’origine de l’Ecole aient été concassées. Bravo.

Pour moi, je ne ferai pas plus de sentiment que je n’en ai fait jusque là. L’occasion serait belle pourtant, et le vibrato facile. Qu’ai-je donc fait en la circonstance ? Rien. Je me suis tue. Personne ne pourra dire le contraire. Sûr que si les choses s’étaient arrêtées là, je n’en parlerais pas aujourd’hui. Je le fais, en n’oubliant pas que l’analyse nous impose un grand principe du genre : « tu l’as eu, tu l’as voulu ». Je me tiens donc pour comptable de l’événement, mais je n’en dis pas moins ce qui va de soi : que cette accusation, je la récuse, et la tiens pour diffamatoire, aux recoupements près, inévitables, en outre généralisés et parfois réciproques, dans une communauté de travail où tous ont la même référence au texte de Jacques Lacan et où chacun enseigne pour transmettre. Pour ce qui me concerne, je n’ai jamais veillé à marquer aucune priorité, et sans doute puis-je conclure aujourd’hui, au train où vont les choses, que j’ai eu tort.

Vous m’avez dit tout récemment, lors de la réunion de la Section Clinique, que ça continuait. L’exemple que vous m’avez donné m’a apporté une lueur sur un problème que je crois ’être… d’attribution, et qui pourrait bien me faire plagiaire dès que je parle de Lacan. J’ai, dites-vous, fait une conférence sur le psychanalyste comme symptôme, alors que c’est un titre que vous avez utilisé à Buenos Aires. Je l’ignorais, mais l’aurais-je su que je n’aurais rien changé à mon propos. Sans doute est-ce le thème de la prochaine Rencontre qui l’a ramené à mon attention, mais pour moi, la thèse est de Lacan, explicite dans la leçon du 13 avril 1976 du Séminaire sur Joyce, et c’est à lui que je l’ai attribuée dans cette conférence, comme je le fais toujours en pareil cas. Je l’avais, en outre, déjà commenté il y a bien longtemps, je vous l’ai dit.

Quelle solution pour ce genre de problème ? Dois-je cesser de me référer à tout texte de Lacan que vous aurez commenté ? Ou vous attribuer les thèses parce que vous les avez commentées ? Eh bien non, je ne rendrai pas à Miller ce qui est à Lacan. Ce n’est pas nécessaire, d’ailleurs. Il y a suffisamment de formules et expressions qui sont vôtres, de repères et de moyens de lecture que vous avez forgés à l’usage de tous, voire de développements qui sont de votre cru et qui donc vous reviennent légitimement. Pour ceux-ci, s’il m’arrive d’omettre de les mentionner, je veux bien qu’on me le signale et je serai toujours prête à rectifier aussitôt.

On me parle d’un dossier. S’il y en a un, qu’il sorte, je ne le crains pas. Encore faudrait-il qu’il ne se réduise pas à des bribes de citations avec lesquelles on peut toujours tout prouver, mais qu’il comporte les textes intégraux.

2. — Les deux bords

Arcachon a mis le point de capiton. Vous me dites que votre intention était de clore le problème et de trouver ce que vous aimez à appeler « une sortie par le haut ». Je vous crois, mais quand même, j’observe qu’il est rare que vous ratiez à ce point l’objectif. C’est parce que j’ai parlé, dites-vous, alors que vous comptiez que je me tairais. Sans doute.

Depuis, le thème s’est en tout cas bien enrichi, et s’est gonflé d’une série de thèmes d’appoint, supposés, j’imagine, l’élever à la dignité de la théorie - où on voit d’ailleurs que l’invention est plutôt courte, et bien prisonnière de la structure du bis. On a d’abord eu l’Ecole de l’énonciation opposée à celle de l’énoncé, et nominalement stigmatisée de nos deux noms par le Président de l’EEP dans le Conseil de l’EEP, puis par les relais à l’étranger, dans toutes les autres Ecoles. Encore le mois dernier, le thème était à l’ordre du jour du Conseil EBP du 30 mai, sans compter d’autres, probables, que j’ignore. L’esprit d’invention luttant contre l’esprit de bureaucratie vint ensuite. Puis la reconnaissance ou le refus de l’exception. Cette dernière rejaillit d’ailleurs ces jours-ci, quand vous extrayez de la Conversation du 17 mai une opposition entre l’Un nocif et l’Un bénéfique. Enfin, dernière venue que j’évoquais plus haut, sous la plume de notre collègue Jorge Chamorro qui, dans une lettre que j’ai trouvée à mon retour du Brésil, et dont il vous a adressé copie, m’explique que le thème du plagiat n’est pas pertinent et que la vraie difficulté, c’est une deuxième orientation, lacanienne, que je représenterais sans même le savoir ou le vouloir, et qui ferait problème pour la conduite de l’AMP ! Je fais observer qu’une orthodoxie lacanienne, si elle existait, ne serait pas la deuxième, mais la première. Ne feignons pas non plus qu’il y ait le moindre débat vrai sur le Un positif ou négatif. Nous ne sommes plus dans le ciel des idées de la métaphysique de Plotin. Le a-à’ des concepts (autre bis) ne vaut pas mieux que celui des semblables, ou de toutes les grenouilles et de tous les bœufs que vous pourrez imaginer, et il sert aux mêmes fins belliqueuses - pas imaginaires du tout - via les armes de la rhétorique.

Le résultat, en tout cas, depuis un an, c’est une campagne qui ne cesse pas et qui prend parfois la forme du démarchage méthodique et du pousse à l’ostracisme le plus patent. Je préfère là jeter un voile sur les exemples dont je tiens la liste. Vous n’y trempez pas toujours directement sans doute, mais le laisser-faire suffit.

3. — Le Collège, autre lecture

Vint ensuite le Collège de la passe. Et là, c’est l’essence même de l’Ecole, sa singularité et son avenir d’Ecole - distinct de son avenir d’association -, qui sont en jeu. Vous avez dit, un mercredi soir, que ce Collège était clos et que vous vous étiez abstenu d’y revenir depuis sa clôture. Oui, sauf que depuis vous avez continué à diffuser, à publier et à faire commenter vos propos et vos textes dans le monde entier, dans toutes les Ecoles, toutes les Sections, tous les Conseils. C’est parfaitement légitime, mais ça veut dire que, loin d’’être clos, le débat bat son plein. Je ne le rouvre pas, j’y interviens - et même bien tardivement, de sorte que vous pourrez me le reprocher si ça vous chante, vous qui aimez que chacun dans la vaste AMP soit toujours à l’heure de votre montre.

Dans ce problème de la passe, l’interprétation des faits rencontre une difficulté étonnante : c’est que nous sommes tous d’accord. L’unanimité la plus complète s’exprime sur la nécessité de cultiver avec soin les conditions sans lesquelles la passe est compromise. Et tous de rappeler qu’il y faut la confiance et le respect réciproques en dépit de toutes les différences, et que les clans, les factions, sont à exclure, que la politique de la psychanalyse est celle du un par un, que c’est l’orientation vers le réel qui doit nous guider, et que monter les différences en différends est une faute contre l’esprit de la passe, etc. Ainsi chacun pourrait-il contresigner partie de ce qu’un autre a écrit pour lui faire objection. Tous font assaut du pur souci de la psychanalyse et de l’éthique qu’elle comporte, et il n’en est pas un ou pas une qui ne devienne lyrique pour stigmatiser les vilains sentiments, les égoïsmes, les petitesses, les lâchetés, que sais-je encore, de l’autre. Ce n’est pas de bon augure pour le souci de la vérité, dont nous professons pourtant qu’elle tient au réel. Alors, comment s’y reconnaître ? Si ce n’est pas le discours qui tranche, que reste-t-il à examiner, sinon les actes ?

Que dire là du coup de force de la première réunion du Collège, où le public médusé apprit d’un seul coup d’un seul qu’il y avait une guerre des cartels de la passe qu’eux mêmes ne savaient pas, et aussi une grave divergence concernant la fin de l’analyse, plus des on-dit sur une supposée fin d’analyse millerienne ? Et qu’il fallut attendre la troisième réunion du Collège pour que les deux plus-un des cartels, qui s’étaient d’abord réunis pour vous expliquer par écrit qu’il y avait erreur d’analyse, qu’ils n’avaient jamais été en guerre, cèdent à la suggestion ? Et que penser de la supposée divergence quant à la fin de l’analyse que l’on a prétendu déchiffrer dans le texte que Marc Strauss a lu à Buenos Aires pour le cartel B, alors qu’aucun lecteur de bonne foi n’y lit rien de tel ? Et j’en passe.

N’est-ce pas déconsidérer la doctrine analytique que de badigeonner de théorie un problème tout autre, que Laurent a d’ailleurs désigné dès la sortie de la première réunion, et que tout le monde sait maintenant, celui posé par la non-nomination du passant B ? Ce problème avait toute sa dignité et il fallait le poser. Mais pourquoi l’habiller d’un mensonge déconsidérant l’autre ? D’où viennent ces moeurs ? Psychanalystes, nous sommes, certes, trop avertis de la pulsion pour avoir la naïveté du style à l’eau de rose, mais au train où vont les choses, notre épopée de la reconquête pourrait bientôt donner dans le style « règlement de comptes à AMP Corral » ! Continuons, et nous allons droit à… l’afflictio societatis, si vous me permettez de détourner de votre expression deux petites lettres. Je ne suis pas une puriste de la civilité, des bonnes formes et de la tempérance quant aux manières, mais dans ces questions, les enjeux et la manière se tiennent.

Concrètement, ça veut dire que si l’objectif était vraiment, comme on le déclare, de remettre la passe sur de meilleurs rails, il y fallait d’autres moyens, car les conséquences réelles des moyens qui ont été mis en ouvre allaient à d’autres fins, dont nous continuons de subir les conséquences délétères.

Comment fallait-il traiter le problème de la passe dans la conjoncture de la rentrée 1996, juste après la rencontre de Buenos Aires ?

Le problème était politique, oui, mais il y a là plusieurs niveaux.

La portée politique est immanente au dispositif de la passe, vous avez bien raison de le faire valoir. Elle était d’ailleurs explicite dans les intentions de Lacan, puisqu’il s’agissait d’introduire du neuf dans la sélection des analystes - quoi de plus politique ? - en la soustrayant à la régence de l’opinion des pairs aussi bien que de la communauté. On se souvient du « croire à l’inconscient » pour se recruter. Bref, je ne refais pas la démonstration, je la tiens pour acquise.

Mais dans le cas particulier, vous avez considéré que la non-nomination du passant B avait une portée politique. En effet, c’est d’ailleurs toujours le cas, mais je crois que les conséquences de la guerre qui a été menée sont plus désastreuses qu’une éventuelle erreur du cartel et que tous les redressements de dysfonctionnements que l’on a pu recenser. Et que l’on ne me dise pas que ce n’était pas une guerre ! Là, ce serait le triomphe de la dénégation.

Nous avons assisté à un spectacle étonnant : d’une main on stigmatisait les courants éventuels, les factions possibles, incompatibles avec la passe ; de l’autre, qu’on l’ait voulu ou non, on sapait l’estime réciproque à coups d’assertions brutalement polémiques, offensives et souvent factices. La confiance est aujourd’hui en réalité profondément entamée, et aucune protestation ne peut prévaloir contre ce fait. On me rapportait d’ailleurs un propos se référant au Collège : « Il faut leur faire peur ! ». C’est peut-’être une de ces médisances qui courent, mais c’est quand même réussi : il y a désormais des passants qui ne pourront plus ’être éconduits et d’autres qui ne pourront plus ’être entendus. Et ce n’est pas une médisance que de le dire, pas non plus l’effet d’une crainte mauvaise inspirée par le diable, car, en ces matières, il suffit que ça se dise pour que ça fonctionne. Or ça se dit et de toutes parts, non sans effets sur un dispositif qui est très perméable à la doxa et où les décisions ne reposent sur aucun savoir prédictif, mais sur le seul jugement intime.

Résultat : le fonctionnement factionnel dont on a la hantise est déjà pour une bonne part mis en place. C’est celui-là même que votre lettre aux Madrilènes décrit si bien, l’imputant à l’obscur Thanatos. Décidément, celui-ci a plus d’un visage et plus d’une ruse (pauvre Hegel !). Instaurer la passe dans toutes ces Ecoles a été une grande performance. Vous l’avez voulu et elle vaut bien que appeliez à un sursaut de l’Eros. Je suis prête à l’appeler aussi. Mais comment allons-nous lui ouvrir la porte - car lui ne se glisse pas si facilement par l’interstice des fenêtres ?

4. — Les bis

Au moment même où vous invoquez Eros, vous produisez vos « bis ». Un joli tour de passe-passe. J’ai déjà répondu sur les faits dans ma lettre du 18 mai, publiée avec la Conversation du 17, et je n’y reviens pas. Mais de quoi s’agit-il au juste ? Appelons un chat un chat : si on soupçonné un mauvais usage du transfert de travail, c’est que l’on prétend le contrôler. Fions-nous à la structure de l’expression : flairer des « bis » sur ce terrain, c’est prétendre à l’exclusivité. Mais surveiller les moeurs, et vouloir maîtriser les transferts par les moyens administratifs, fût-ce au nom de la cause unique, est une erreur qui conduit à proscrire la tuchè que l’on vante pourtant, et à réduire l’élément de rencontre des singularités. La multiplicité des liens, les affinités de travail, les intérêts communs, les sympathies, ne sauraient ’être un danger pour la psychanalyse. Les transferts sont, et doivent ’être, aussi polymorphes que la pulsion, et aussi singuliers que le symptôme. A cette condition, ils font du monde de la psychanalyse un monde vivant où le désir circule, multiple et contagieux, en un mot, inspirant. Où est le risque, et comment serait-ce à bon droit que l’on prétende juguler les dynamismes de la libido, tant qu’ils restent fluides et mouvants ? La guerre des transferts ne devrait pas avoir lieu dans une AMP digne de ce nom. J’y reviendrai.

5. — Autres reproches

Lors de la réunion, chez vous, des enseignants de la Section Clinique de Paris, le mercredi 6 mai, vous m’avez fait quelques reproches : selon vous, j’ai eu tort de parler à la Conférence institutionnelle du 20 septembre consacrée au projet de réforme du Secrétariat de la passe, puis aussi au Séminaire du Conseil, le 15 mars. Parler de façon critique dans un débat offert par une instance, est-ce manquer à la solidarité ? Si oui, pourquoi feindre de débattre, et quelle conception se fait-on de la participation des membres ? Vous m’avez aussi rappelé mon éditorial de la Lettre Mensuelle n°143, après les Journées sur l’interprétation, intitulé « Changement de perspective ». Vous avez trouvé mauvais que j’y parle de la « convergence » de diverses contributions des Journées, considérant que le changement était de vous seul, et que j’avais manqué à le reconnaître. Mais était-ce méconnaître vos mérites que de parler de convergence, alors que c’est Serge Cottet qui a introduit ce fameux « déclin de l’interprétation » que vous avez souvent rappelé, auquel vous avez donné toute sa portée avec l’inconscient interprète, et qui a été repris par beaucoup d’autres dans ces Journées, notamment par les deux plus-un des cartels de la passe ?

6. — Conclusion

La série n’est pas complète, mais je m’en tiens là. Je réprouve les procédés que j’ai énumérés ci-dessus, car je les crois peu favorables à ce que le lien associatif accueille les finalités d’Ecole. Que j’exprime là un désaccord avec certaines pratiques et thèses signifie-t-il que je sois un pôle d’opposition ? Je dis : non. Je postule que, membre d’une Ecole et d’un ensemble d’Ecoles, je peux et même que je dois contribuer, comme une parmi les autres - pas plus, mais pas moins non plus -, sans que rétorsion s’en suive. A qui apprendrai-je qu’en la matière il y a bien des degrés, depuis la moquerie, jamais bien grave et au demeurant toujours assez réciproque, jusqu’à l’ostracisme institutionnel, lui toujours unilatéral ?

Que l’on ne s’y trompe pas pourtant. Je sais qu’il serait tout aussi dommageable de s’appesantir : s’il y a maintenant une volonté de passer la main à Eros pour sauver l’ensemble, comme vous l’avez dit fortement, alors je dis oui, laissons ça derrière nous, et regardons vers les tâches du présent et de l’avenir.

Tous ces événements fâcheux relèvent pour une part de la contingence, pour une autre probablement de facteurs personnels, mais plus essentiellement, ce sont autant de symptômes de quelque chose de bien réel, à savoir les apories propres à la direction d’un ensemble mondial dans la psychanalyse. Souvenons-nous des impossibilités freudiennes. Nous connaissons bien celle de psychanalyser, mais n’oublions pas celle de gouverner, qui peut-’être se redouble quand il s’agit de gouverner pour la psychanalyse.

Là, deux questions se croisent, nouées mais distinctes : celle de l’élaboration doctrinale avec sa transmission, et celle de la direction institutionnelle. La première concerne le mode d’unification théorique et la vectorialisation du travail, la seconde, la gestion associative proprement dite, et leur articulation doit ’être recalculée si l’on ne veut pas qu’elles entrent en opposition.

III. — Orienter  

1. — Orthodoxie ou orientation ?

Nous avons pris au sérieux le modèle Ecole et nous avons une orientation : c’est votre terme, et nous en sommes fiers. Telle est notre spécificité parmi les dits lacaniens. Mais une orientation n’est pas une orthodoxie et ne doit pas se dégrader en monolithe. Je dis plus, il n’y a pas d’orthodoxie lacanienne possible, parce que l’enseignement de Lacan relève du pas tout et que le monter en système serait déroger à… son Dire.

Une orientation suppose que tous avancent dans la même direction, sans que les différences soient muselées et sans qu’il soit exclu, bien au contraire, qu’Un se distingue de l’ensemble et le vectorialise. Et dans une orientation, voudra-t-on nous faire croire que le travail de quiconque puisse nuire au consentement à l’exception, alors que c’est juste le contraire ? Qu’il n’y a dans notre champ de consentement et de reconnaissance véritables que sur le fond de cette ignorance dynamique qu’entretient une élaboration continue et personnalisée ? Qu’elle fasse défaut, et il ne reste qu’idéalisation débile, si propice au psittacisme, toujours prompte à se retourner en haine, et qui jamais ne suffira à porter un nom propre. N’est-ce pas, au demeurant, l’une des choses dont Lacan a eu le plus à pâtir, et qui d’ailleurs, par contraste, a donné d’autant plus de prix à la façon dont vous avez su le lire et, j’ajoute, le faire lire ?

2. — Polymorphisme des transferts

Orienter est une chose, unifier le transfert en est une autre. Est-elle nécessaire ?

Nous répétons que la politique lacanienne du transfert est celle du un par un. En effet. Elle a pris pour Lacan la forme de sa lutte contre le corps des didacticiens de l’IPA et de sa dénonciation d’un monopole institué qui permettait de contrôler les transferts. Pour ’être légitimée par toute une institution, cette pratique n’en est pas moins abusive, c’est notre thèse.

Cependant, on peut constater que ce monopole un fois aboli dans l’Ecole de Lacan d’abord, puis dans nos Ecoles, tout n’est pas résolu pour autant. Que le un par un n’exclut pas les convergences transférentielles, que le personnage du didacticien se reconstitue de fait, selon ce que nous exposait notre collègue J.-C. Razavet, que le clientélisme inquiète encore - le thème en est apparu dans les Conversations. C’est d’ailleurs généralement celui de l’autre qui gêne, et ce dernier trait pourrait déjà nous mettre la puce à l’oreille.

Qu’est-ce qui préside à ces concentrations transférentielles, qui se reconstituent comme spontanément, et qui gardent toujours quelque mystère ? Je ne crois pas qu’elles soient sans loi. Elles ont sans doute des conditions à la fois institutionnelles et personnelles, symptomatiques, dirons-nous aujourd’hui. Mais c’est un fait qu’elles irritent, suscitent questions, envie, protestations, et que contre elles on en appelle au un par un. Il est vrai que l’idéal serait que le transfert aille au seul mérite, je veux dire au savoir avéré et à l’authentique dévouement à la cause analytique. Mais qui peut se poser en juge de ces derniers ? Et serait-il d’ailleurs mieux supporté en ce cas ?

Quoi qu’il en soit, face à ce type de problème, il n’y a que deux voies. Elles sont assez homologues à l’alternative : libéralisme ou contrôle d’Etat, qui vaut en politique. Lacan a choisi le champ libre laissé au transfert, mais en le corrigeant par l’instauration du dispositif de la passe et de la pratique des cartels, tous deux propices à l’effectivité du un par un et la fluidité des transferts de travail. Dans l’autre voie, il n’est pas impossible, bien sûr, d’utiliser le pouvoir politique pour canaliser les transferts - c’est d’ailleurs ce que l’on fait inévitablement chaque fois que l’on décide des tribunes, des publications, du commentaire autorisé sur la vie de l’Ecole, etc. D’où la vigilance portée à ces questions - mais alors, ne nous leurrons pas, on revient à la solution des Sociétés de l’IPA, sous une forme plus sauvage, et moins avouée.

Il n’y a pas, il n’y aura jamais d’égalité des pouvoirs transférentiels parce que, pour l’essentiel, c’est une affaire d’affinité entre les symptômes. Et d’ailleurs, ne disons-nous pas que le psychanalyste, pas plus que le saint, n’est adepte de la justice distributive ? Mais si l’on veut compenser les tensions compétitives que ça génère, et j’y suis favorable, il n’y a qu’une seule bonne façon à mes yeux. Elle tient en trois mots : cartels, passe, et permutation véritable - encore faudrait-il préciser l’étendue de ce qui peut permuter. Tout le reste est abus.

3. — L’Ecole de la passe, pas l’opinion des pairs

Le cas du passant B, ou plutôt ce qui a été formulé au sujet de sa non-nomination dans le Collège de la passe, a une portée qui dépasse à mes yeux la particularité du cas et qui ne me paraît pas avoir été complètement éclaircie.

On sait le succès du fameux trio de critères, clinique, épistémique et politique, que Lacan imputait à l’AE de devoir remplir, et que vous avez promu dans la discussion. En effet, au nom de quoi pouvait-on légitimement mettre en examen cette non-nomination, sinon au nom de ce que l’on savait de la qualité des productions du passant (trait épistémique), et de sa place institutionnelle comme de son dévouement dans les activités de notre champ (trait politique) ? Dans le cas précis, l’argument pouvait paraître convaincant, car beaucoup, sinon tous, s’accordaient en effet à lui reconnaître ces mérites. On a en outre fait grand cas de la fameuse lettre écrite par ce passant pour plaider sa passe, mise par certains au compte des « effets de passe », ce qui veut dire ici, des effets d’après la réponse, et l’on s’en est servi pour pour faire pièce à la non-conviction du cartel.

Mais quand on invoque des critères politiques et épistémiques patents, quand on soumet cette lettre à l’évaluation du Collège, à quoi réfère-t-on, sinon à la doxa publique, autrement dit… à l’opinion des pairs jugeant les productions et l’action d’un collègue ? Or, pour ce qui est de la sélection des analystes, c’est cela même, ce ´« pèse-personnes », que nous stigmatisons comme irrecevable dans le mode de choix des didacticiens des Sociétés de l’IPA et que, grâce à Lacan, nous prétendons dépasser avec l’instauration de la passe.

N’est-il pas contradictoire de convoquer là une réponse de l’opinion générale, peut-’être pas plus sotte qu’une autre, et que le « réalisme » peut inviter à considérer, mais que le dispositif est précisément fait pour exclure ? Avec ce trait supplémentaire, en outre, que la passe, structurée comme un witz, ne se fait pas par écrit : sinon à quoi bon des passeurs ?

Alors, de deux choses l’une : ou bien on parle des traits épistémiques et politiques qui se laissent lire dans un témoignage - et il y en a -, ou bien on les tient pour de notoriété publique. Dans le premier cas, seul le cartel a voix au chapitre, car lui seul a accès au témoignage ; dans le second, on revient subrepticement à ce que l’on dénonce ailleurs, à savoir la prévalence de l’opinion, qui n’est d’ailleurs jamais unanime - impossible ici d’éviter les questions d’influence et de majorité-minorité. Si on s’engageait dans cette voie, on finirait par une passe tête en bas qui, bien loin de « trouer » les inerties de groupe et les prétentions de ses notables, comme on le dit volontiers, mettrait tout simplement le gradus au service de la hiérarchie. Légitimer la hiérarchie par la passe serait le pire du point de vue de l’analyse. Nous reviendrions alors au vieux système de la cooptation par les pairs… le mensonge en plus. Nous n’en sommes pas là, je le sais, mais j’ai vu poindre le danger.

Y aurait-il alors une alternative : l’impunité des cartels ou l’imposture d’un Autre des cartels ? En un sens oui, si leur réponse est sans appel. Mais pourquoi serait-elle complètement sans appel ? Le tout est de concevoir les bonnes formes de l’appel. Non seulement le cartel lui-même peut, et même doit, solliciter d’autres passeurs s’il pense ne pas ’être suffisamment éclairé, voire demander des précisions s’il est embarrassé, mais le passant lui-même peut, c’est son droit le plus entier, représenter son témoignage, et ça s’est fait parfois. En outre, les discussions en Collège sont là précisément pour inciter, par le débat critique, à une pratique à la fois vigilante, souple, non ritualisée, et qui ne s’abrite pas derrière le règlement, qui jamais ne pourra tout réglementer, on l’a bien dit. C’est pourquoi, d’ailleurs, je plaide pour que sa fréquence change et qu’il se réunisse plus souvent. Plus généralement, les recours qui ne contrediraient pas à l’esprit du dispositif sont là à mettre au point. Avec cette réserve, qu’en tout état de cause, il y faudra la bonne foi et la confiance.

IV. — Gouverner  

J’en viens au plus important : l’AMP.

Lacan nous a légué le modèle de l’Ecole. Le finalités de la passe y prévalent et doivent y prévaloir sur celles de la hiérarchie gestionnaire. Nous nous réclamons de ce modèle en opposition aux Sociétés de l’IPA aussi bien qu’aux autres lacaniens qui ont renoncé à l’Ecole. Durant toutes ces années, nous avons mis à l’étude le concept de l’Ecole, nous avons instauré la pratique effective du dispositif de la passe et nous avons multiplié les Ecoles de par le monde.

Pour l’Association mondiale, rien de tel : Lacan ne nous a légué aucun modèle institutionnel à dimension internationale. La question du mode d’organisation qui conviendrait à une extension mondiale n’a jamais été posée par lui, ni en pratique ni en théorie. De lui, nous n’avons donc, sur ces questions, que sa critique de l’organisation ipéiste et de la centralisation qui assure la confusion, voire le cumul, des deux pouvoirs, le gestionnaire et le transférentiel, au sommet de ses hiérarchies.

Pour nous, après deux décennies, l’extension mondiale est de fait. La carence quant à une doctrine de l’institution qui serait à cette mesure n’en est que plus éclatante. Durant ces années, aucun débat, aucun calcul collectif sur ce sujet n’a jamais été ouvert dans notre champ.

Et comme je l’ai dit, on est passé par glissement d’une AMP, simple plus-une des Ecoles, à l’AMP communauté, sans que la question de sa direction soit jamais posée. Or, qu’elle soit centralisée autant que l’IPA, c’est trop peu dire, puisqu’une seule personne, vous-même, assume la direction politique autant que doctrinale et contrôle l’ensemble tant au niveau des instances de gestion que du dispositif de la passe.

Ce système, nous l’avons accepté, et je suis persuadée que vous ’tes la seule personne apte à en tenir la direction telle qu’elle est conçue. Mais cette organisation, comme toute autre, doit ’être soumise à contrôle et relève d’une évaluation. Or, les symptômes à répétition de ces deux dernières années signent à mes yeux la faiblesse du système et imposent de penser à nouveaux frais des modalités de régulation.

1. — Le Un bénéfique, pas le chef

Il faut du Un pour faire une communauté et il est positif, et même avec une majuscule, si vous voulez : Positif. Cette conviction est partagée par tous dans l’AMP. C’est grâce à elle que celle-ci a pu ’être créée et que les pouvoirs de la diriger vous ont été consentis, sans discussion et sans réserve, en reconnaissance légitime de la validité de votre action depuis tant d’années. Inutile donc d’inventer des ennemis du Un.

La seule question, c’est de savoir comment le Un est incarné, comment il est mis en ouvre, quel usage il en est fait, et surtout, quels sont les mécanismes de contrôle prévus. A moins que l’on ne veuille soutenir que le Un est tellement transcendant que son action échappe à toute évaluation, comme au contrôle des conséquences de ses actions. Pour ce que j’en sais, ce n’est pas ce que vous devriez soutenir, vous qui avez bien expliqué, pour les cartels de la passe, que nous disons pourtant souverains dans leurs décisions, que l’impunité de l’action n’était de mise pour personne et que, dès lors que l’on ne peut compter sur l’Autre qui n’existe pas pour rétribuer les mérites à la fin des fins du jugement dernier, il ne nous reste plus que les dispositifs d’interlocution actuels. Je le crois aussi. Il faut donc des mécanismes de contrôle, je le dis et je le répéterai, ceci s’applique à tous, et ce n’est pas récuser l’exception que de le penser.

Quel Un faut-il à cette AMP qui, comme communauté vivante, est toute neuve ? Qu’on relise la fin de la Proposition de 1967 sur Le psychanalyste de l’Ecole. Lacan y stigmatise l’IPA : fixée au père sur le plan symbolique, elle réalise, sur le plan imaginaire, le « modèle de l’unité », bien manifeste dans son exécutif international. Qu’en est-il de l’AMP nouvelle, qui n’est pas une Ecole en tant que telle, pas non plus un champ, qui n’a pas de père et encore moins d’exécutif international, mais… un Délégué général unique qui contrôle l’ensemble, les Ecoles, les structures de développement et les structures périphériques de l’Institut du Champ freudien ? C’est la question qui n’a jamais été débattue.

On entend dire que l’AMP, si vaste, a besoin d’un chef et on a parlé d’allégeance à votre personne. L’allégeance fut une belle chose, et vous-même avez pris sa défense, mais elle est d’un autre temps. Lacan lui-même n’a d’ailleurs jamais fait valoir cette exigence. Pour moi, la question de savoir si vous ’tes un père ou un non-père ne se pose pas. On a dit beaucoup de bêtises sur la question, à mon sens, cherchant à tâtons le terme qui pourrait remplacer celui de père, proscrit par notre au-delà de l’œdipe : plus-un, moins-un, opérateur logique, exception, nom propre, maintenant le Un bénéfique. A tout prendre, c’est celui que je préfère, mais ça ne dit pas encore en quoi il diffère. La multiplicité des termes est déjà symptomatique d’un débat mal engagé. La question est beaucoup plus concrète. Votre position d’exception est patente. Non seulement vous orientez le travail de l’ensemble massivement, mais politiquement, vous disposez d’un pouvoir total quant à la direction de l’AMP, Ce n’est pas un compliment, c’est un fait, et, là, j’ai une question. Est-ce parce qu’il est si entier, ce pouvoir, que l’on vous voit toujours sur le qui-vive, toujours prêt à anticiper quelque menace, à soupçonner quelque contre-pouvoir, et à scruter les liens et les échanges de tel avec tel, d’ici et de là-bas ?

Ne confondons pas le « Un bénéfique » avec le chef, qui est autre chose. Pour la psychanalyse, celui-ci pourrait bien ’être sa perte. Ce n’est peut-’être pas la même chose pour l’Armée, qui a d’autres objectifs et qui peut avoir ses grands chefs militaires, et pas non plus pour l’Église, qui fait exister l’Autre. Mais dans un champ comme le nôtre, qui suppose le savoir vivant, ce serait la mort à terme, avec la terreur conformiste et la stérilité qui l’accompagne.

2. — L’envers du Un

Non, l’AMP n’a pas plus besoin d’un chef que d’un père. Toute communauté est, bien sûr, par définition, épinglable d’un signifiant maître. La société des pêcheurs à la ligne elle-même n’est constituée en ensemble que par le signifiant de la pêche (sic), et pourtant chacun voit bien qu’elle n’a nul besoin d’un pêcheur en chef. Le signifiant et son incarnation diffèrent. C’est du b-a ba freudien.

Partout ailleurs que dans la psychanalyse, à l’envers donc, le Un est collectivisant, c’est son mérite, mais il est aussi ségrégatif de tout ce qui n’appartient pas à la foule… des frères. Dans notre champ, s’il veut ’être bénéfique à notre discours, il doit réussir la performance d’exclure le principe de ségrégation. Du Un qui refoule les différences au Un qui peut les conjoindre, la distance est aussi grande que celle qui oppose l’antique logique des classes à la moderne logique des ensembles.

On ne saurait cependant se contenter de cette référence à la logique. Rien ne lui échappe certes, mais l’incarnation du chef, du père, du plus-un, de l’exception, est toujours plus que le signifiant du chef, du père, etc., de même qu’une communauté de « parlêtres » est plus qu’un ensemble inanimé. N’oublions pas le mystère… de l’incarnation, je veux dire de l’objet a.

D’où peut venir à notre communauté, d’où lui vient, réellement, son principe agrégatif ? On sait que dans une sorte de clairvoyance anticipante des événements du siècle, Freud a reconnu dans l’amour, l’amour de l’Un, le véritable ciment des foules. Mais de mémoire de Lacan, ce modèle ne vaut pas pour la psychanalyse, et nous prônons au contraire le un par un, à charge pour nous de résoudre le problème du Un unifiant sans revenir à la foule freudienne.

Ce problème n’est pas insoluble. Ce qui soude réellement la communauté, ce n’est pas nécessairement le Un, lequel peut bien n’’être que l’agent apparent de l’unité, son représentant, si l’on veut. Ce n’est pas le Un, mais plutôt ce que le Un, plus qu’un autre, a la charge de cultiver, comme une fleur précieuse et fragile : rien d’autre qu’une même expérience de l’inconscient et du discours analytique, comme analysant, analyste, ou les deux à la fois. Sinon, pourquoi serions-nous réunis ? Certes, des sujets qu’une fin d’analyse a identifiés à leur symptôme résiduel sont moins que d’autres grégaires, mais n’avons-nous pas tous un même symptôme, celui de la psychanalyse ? Ce réel-là l’emporte sur celui du Un. C’est ce qui nous sépare du troupeau, comme disait Lacan, et qui, au-delà même des différences institutionnelles qui fractionnent le mouvement analytique, nous fait frères ou sœurs d’expérience (eh oui !), ou mieux, « congénères », pour reprendre l’expression de La lettre aux Italiens.

De ce fait, l’École, les Écoles, si elles n’ont pas besoin de chef, ont bien besoin d’analystes qui ne se déchargent pas de leur pouvoir de juger, qui osent penser leur expérience et qui assument sans trop de crainte leur énonciation. Remettre la charge du jugement à l’Autre, quel qu’il soit, c’est l’opération propre de la religion, pas de la psychanalyse . Qu’ils osent plutôt penser, à la fois leur expérience analytique et leur époque dans tous ces aspects culturels et politiques. Oser penser notre expérience, ça veut dire évidemment prendre le risque des désaccords, voire des polémiques, des égarements aussi, et même des erreurs, toutes choses fâcheuses peut-’être, mais un peu de cacophonie est bien moins grave que la stérilité clonée que programmerait le règne de l’énonciation unique.

3. — La chasse au groupe

Depuis quelque temps, on reparle des effets de groupe. Leur cohésion spontanément fomentée est en effet à distinguer soigneusement des structures construites pour les Écoles. Aujourd’hui, il semble que l’on ne veuille plus connaître que le un par un d’un côté (nous sommes tous des exceptions), et le Un de l’exception majuscule. Dès lors, le seul agrégat que l’on veut bien admettre, hors des diverses structures instituées, c’est l’ensemble, le vaste ensemble de toute la communauté. Ainsi aime-t-on Éros, mais c’est à condition qu’il se tienne sagement dans son lit, que surtout il ne déborde pas, et que chacun sache bien qui il lui est permis d’aimer. Une véritable phobie des agrégats non programmés souffle sur la communauté — je reprends là un terme que vous avez utilisé autrement. Et l’on n’a pas assez de termes péjoratifs pour stigmatiser ces agglutinations suspectes : courant serait encore trop digne, on préfère les termes de factions, de clans, quand ce n’est pas de boutique, plus propices à désigner les mauvaises intentions et les visées fractionnelles qu’inspire, n’en doutons pas, Thanatos. Mais quoi, veut-on juguler Éros ?

Avec ça on se fabrique des impasses. D’un côté, par exemple, on invente le jumelage pour entretenir la libido associative et multiplier des liens singularisés. On aurait d’ailleurs pu trouver une autre forme, mais l’intention était bonne ; et puis, d’un autre côté, on s’inquiète aussitôt des effets incontrôlables de la rencontre et de ce que les affinités pourraient soustraire. Mais à quoi au fait ? À la cause analytique, me dira-t-on ; seulement, celle-ci n’a rien à voir ni avec la libido des grands ensembles, ni même avec les structures contingentes que nous lui offrons. Et n’est-il pas contradictoire, comique aussi, mais là je suis charitable, d’en appeler à Éros et de prétendre en même temps maîtriser les agrégats qu’il fabrique, lui l’enfant de bohème ?

Il est vrai que nous avons des raisons de combattre les consistances groupales, car elles objectent à la mise en ouvre de la passe. Je ne reviens pas sur ce point qui est crucial, et je ne suis pas en train de plaider pour le groupe, mais je dénonce l’énonciation des discours récents sur le thème. En matière d’effets de groupe, voudrait-on nous faire croire que l’ensemble le plus étendu y échappe par on ne sait quel miracle ? C’est tout le contraire, le grand ensemble des uns juxtaposés face à l’exception unique, produit la mise en masse des individus symptomatiques et celle-ci ne vaut pas plus que la foule freudienne, même si son mécanisme diffère. Vu de là, le plaidoyer contre toutes les convergences spontanées auquel nous assistons en ce moment, pourrait prendre un autre sens, et la grande épopée de la construction de l’AMP que vous rappeliez récemment, la dissolution consentie des groupes qu’elle a supposée un peu partout dans le monde, pourrait se révéler équivoque.

4. — La confusion sur l’exception

La question de l’exception est vaste, à la fois logique et éthique, générale et psychanalytique. Mais nous ne sommes pas là pour faire des dissertations. Ce thème a d’abord été mobilisé pour justifier votre position, qui est de fait et que personne à ma connaissance ne contestait. C’est la lettre de Jorge Chamorro, et je l’en remercie, qui m’a fait apparaître qu’il y avait là un risque de confusion.

Ce n’est pas la même chose d’’être exception comme au-moins-un à lire Lacan, au-moins un qui permet en outre à d’autres de lire mieux, et de l’’être au niveau du privilège politique et de l’exclusivité des pouvoirs de direction. L’un n’implique pas l’autre et les valeurs ne sont pas les mêmes sur l’un et l’autre axe. Au niveau de l’orientation, je l’ai dit, la diversité et les singularités doivent ’être admises, car ce sont les différences multiples et orientées qui ont leur prix dans notre champ. Cette exigence découle de la nature de notre expérience et du savoir qui s’en dépose, elle n’a rien donc à voir avec un appel à la démocratie.

Au niveau de la direction de l’Association, il n’en est pas de même, et il n’y a pas lieu d’ironiser sur la démocratie, comme certains l’ont fait ces temps-ci. On martèle : il faut une direction ! Mais bien sûr. Depuis quand la démocratie objecte-t-elle à la direction, elle qui désigne un mode de rapport et de contrôle entre dirigeants et dirigés — mode bien imparfait sans doute, et pourtant le moins pire, comme pensait Churchill ? D’où décréterait-on que le débat, la concertation, le calcul collectif, voire les équilibres entre points de vue différents y sont contraires à la cause freudienne ? Le réalisme, à la fois clinique et politique, pourrait dire le contraire. Vous invoquez une « phobie du signifiant-maître », C’est drôle, mais je vois plutôt le contraire : l’aspiration à s’y accrocher, au signifiant maître, à trouver en tout cas quelqu’un qui assume le rôle, qui veuille bien porter la charge des décisions, quitte à s’en plaindre après. À mes yeux, les devoirs de l’analyste devraient objecter à cette démission, mais de l’idéal à la réalité… il y a loin.

Je suis pour ma part en divergence avec tous les propos et les actes qui suggéreraient que le respect de l’exception exige l’approbation inconditionnelle, Je crois même que c’est l’inverse. Je sais : vous ne demandez rien de tel, au contraire, vous dites et redites aimer les objections, accepter les critiques, ’être ouvert à tout dialogue. Vous avez initié les Disputes, les Tétrades, les Conversations, maintenant la Lecture, et vous avez même parlé de démocratie directe. Tout cela est vrai, mais la valeur d’un débat se juge aux conséquences qu’on y donne, pas au seul fait qu’il ait lieu, et la démocratie directe, vous ne l’ignorez pas, ce n’est pas la parole à la base mais la décision à la base — thème démagogique s’il en est. C’est parce que notre Association - et là je pense pouvoir dire nous — a consenti à l’exception, qu’il importe d’autant plus que les points de vue divers puissent non seulement s’exprimer, se développer et entrer en dialogue, mais… prêter à conséquence. Il importe encore, et corrélativement, qu’une objection ne soit pas considérée et traitée comme une attaque politique et que les affinités dans les transferts de travail ne soient pas surveillées et traduites en termes d’opposition qui se cherche. Châtier (c’est bien un i qu’il faut lire) les mœurs associatives n’est pas un projet pour la psychanalyse, et l’AMP ne peut pas ’être le Panopticon de Bentham.

Les deux axes de l’orientation et de la direction sont distincts, et quoiqu’ils ne soient pas complètement disjoints, loin de là, ils ne doivent pas ’être totalement confondus. Il faut laisser là un certain jeu, faute de quoi, si on superpose les pouvoirs qui s’y exercent, le politique et le transférentiel, ce cumul aura des conséquences très prévisibles au niveau… du discours.

En inventant la passe, Lacan a pensé qu’il toucherait aussi à la panne théorique de la psychanalyse dont il était le seul à s’excepter, espérant que des analystes parvenus authentiquement à la fin de leur analyse, les AE, seraient moins prisonniers de « l’état délirant de déférence » qu’il stigmatisait dans l’IPA de son temps. Leur confier la direction de l’Ecole voulait dire leur confier la relance de la doctrine (voir le ß 3, p. 19 du Discours à l’EFP), distincte de la gestion de l’Association, et incluant le problème de l’École elle-même. C’était tabler sur les productions au un par un, sur leurs singularités au gré du symptôme, pour rompre avec le ressassement stérile.

La panne de la doctrine, il l’imputait moins aux personnes qu’à la structure même de l’institution à laquelle il a eu d’abord affaire, à savoir l’IPA. Elle était, selon lui, solidaire du mode d’organisation qui assurait la confusion en un même point, au sommet de la pyramide, du pouvoir institutionnel et du pouvoir épistémique ou transférentiel ; pour le dire dans les termes de l’époque : la confusion de la hiérarchie et du gradus. La passe a précisément été conçue pour dissocier ces deux registres.

Dans l’ancienne EFP, cette dissociation a réussi au-delà de toute espérance, jusqu’à créer comme une fracture : les AE n’y ont jamais prétendu aux tâches proprement associatives (fi donc !), mais ils ne se sont pas non plus beaucoup employés à faire briller la pertinence du gradus. C’est connu, je n’y reviens pas. Où en sommes nous à cet égard ? Nos AE travaillent à leur tâche d’AE - la contre-expérience est là effective -, et ils consentent aussi à l’incitation que notre École soutient de participer à la gestion de l’association, incitation qui permet d’éviter la fracture que je viens de mentionner, sans restaurer la confusion dénoncée. Mais la question ne se joue pas au seul niveau des AE. Tout ce qui restaure cette confusion des deux pouvoirs, l’institutionnel et le transférentiel, fût-ce sous des formes différentes, ramènera des effets identiques d’embolie doctrinale. Si c’était le cas, à qui pourrait-on parler, si on ne devait parler qu’à ceux qui disent la même chose ?

V. — Pour la reconquête  

Il faut une direction, il faut une autorité. Je l’ai toujours pensé et je n’ai pas changé d’avis. Il faut aussi tenir compte de l’expérience de ces dernières années et de leurs ratés. Alors de deux choses l’une : dès lors qu’au niveau de l’analyse le un par un est indépassable, ou bien nous inventons un régime du Un représentatif de l’unité de cette expérience, ou bien nous déclarons forfait pour ce qui est du collectif et le laissons revenir aux formes traditionnelles du pouvoir centralisé. Le destin de l’AMP va se jouer sur cette frontière.

Sa structure devrait ’être remise à l’étude. Jusque là, le seul point soulevé a été la question de la permutation du Délégué général. Elle a été évoquée au Collège, et selon ce qui m’a été dit, vous en avez vous-même posé la question au Brésil. Je ne crois pas que la question soit tellement pertinente. On y gagnerait sans doute de faire entrer le Délégué général dans la règle commune, ça pourrait satisfaire ceux qui aspirent à l’égalité du tous pareils, s’il y en a, mais ça ne serait que fallace, car, de fait, tous ne sont pas pareils, et vous spécialement n’’êtes pas pareil à tous.

Dans la structure actuelle, la direction repose sur un seul, vous-même, en tant que Délégué général. Il y a bien un Conseil et une Assemblée, mais n’étant tenus de se réunir qu’une fois tous les deux ans, leur incidence est minime . Cette situation n’est pas saine et peut-’être pas non plus viable si l’ensemble croît. Une pyramide reposant sur sa pointe où un seul porte le monde, c’est de l’équilibrisme plus que de l’architecture, et c’est très risqué pour la poursuite de la reconquête du Champ freudien, qui n’est pas achevée, loin de là, et pour affronter les nouvelles donnes du XXIe siècle, que je n’oublie pas.

Le symptôme a structure d’exception et l’exception est symptôme, l’a-t-on assez répété. Mais si l’École n’était que le Home où faire cohabiter les symptômes, ça ne ferait même pas une SAMCDA : plutôt une maison de retraite, et encore, bien agitée ! En 1980, la contre-expérience, nous l’avons voulue et nous l’avons soutenue contre vent et marées, refusant de démissionner pour que les finalités de l’École l’emportent sur celles de la maison de retraite, et pour que la reconquête du Champ freudien, initiée par Lacan, continue. Cet objectif demeure prioritaire à mes yeux.

Seulement, il y a une difficulté, c’est que la reconquête, pour ’être celle du Champ freudien, ne peut pas ’être seulement géographique ou linguistique. Mondiale, elle l’est comme l’Association Internationale à laquelle elle fait pièce, mais elle se doit aussi d’opérer en chaque École et… en chacun. Là, les divans et les fauteuils ne suffisent pas pour qu’il y ait… du psychanalyste, comme disait Lacan. Cette passe, elle est toujours à recommencer, et à ce niveau, il n’y a pas d’ordre de bataille qui tienne — toute comparaison avec l’Armée ou l’Église y serait hors de propos, voire antinomique. Il n’y a que le travail singulier de tous ceux qu’oriente l’objectif commun.

Sacrifions l’un de ces deux aspects de la reconquête, et nous perdons le tout : que ce soit au profit de l’extension sans la psychanalyse, ou d’une psychanalyse si confinée qu’elle est rayée de l’Histoire. Lors de la crise 1990 j’ai dit : la crise est éthique, pour indiquer qu’elle engageait le pari sur l’École. L’enjeu du moment actuel l’est aussi : presque dix ans après, que voulons-nous ensemble ? On déplore l’agitation et la violence. Pour moi, la paix associative n’est pas une finalité en soi, elle peut même ’être parfois mortelle. La seule question, si on se bat, est de se battre pour ce qui vaut la peine, et dans des formes qui ne contredisent pas les objectifs.

Je crois que le chantier de la restructuration de l’AMP, que je distingue là des Écoles, devrait être ouvert.

Beaucoup, là, dépend de vous, selon que vous saurez ’être plus, moins, ou pas du tout, le Un souple au réel, au réel qui, lui, n’est pas un, mais éclaté et multiple. A cet égard, nous sommes dans un de ces très précieux moments de vérité que l’Histoire nous réserve. Parfois le voile se déchire, laissant émerger ce qui n’avait pas besoin des mirages du voile pour exister, bel et bien : le réel que l’on dit.


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Colette Soler — Lettre ouverte à J.-A. Miller
lundi 8 mars 2010 à 21h16 - par  P. Valas

Commentaires à la « Lettre ouverte à J.A. Miller » de C.Soler
Bernard NOMINE (Pau)

9 juillet 1998
Chers collegues.

A la suite de la conversation du 17 mai, je m’etais promis de travailler la question du statut du S1 en relation avec l’Ideal et le Surmoi. Entre temps beaucoup de choses se sont passees, et notamment il y a eu la lettre ouverte de Colette Soler. Cette lettre n’est pas qu’une reponse aux vives attaques dont elle a fait l’objet, elle est pour moi un document de travail qui permet de retracer l’histoire de cette crise et d’envisager quelques solutions pour la resoudre, si on le veut bien, etant bien entendu que le silence prudent, s’il pare aux coups, n’est pas la solution. Curieusement cette lettre n’a pratiquement pas ete commentee. Suffit-il que JA Miller dise a Rio qu’il ne l’a pas ou si peu lue pour qu’elle en devienne tabou et que personne n’y fasse reference ? Heureusement que Gabriel et Ricardo ont ose faire entendre leur voix et rappeler l’existence de cette lettre. Aujourd’hui, a mon tour, je me propose d’en commenter les points qui resonnent avec ma question.

Dans son chapitre sur les deux bords, Colette Soler recense les signifiants que l’on oppose pour souligner la difference entre :

L’Ecole de l’enonciation / l’Ecole de l’enonce.

Esprit d’invention / esprit de bureaucratie.

L’Ecole de l’Un benefique / l’Ecole de l’Un nocif.

Ce qui n’est en apparence qu’une suite innoffensive de paires signifiantes S1-S2, devient bien autre chose, pour peu que l’on fasse la somme de* l’enonce*, la bureaucratie et l’Un nocif sur le meme bord. Alors on obtient l’imputation d’une * deuxieme orientation lacanienne *, c’est a dire que la somme de ces S2 situes d’un meme cote : c’est l’image repoussoir. On pourrait ecrire cela : sigma de S2 = hideux !, en jouant ainsi de l’homophonie que permet la langue française. Ce Witz me donne l’occasion de souligner la difference entre le S1 et I signifiant de l’ideal du moi. Si le S1 permet d’ouvrir la serie des S2, ce qui permet bien des choses, par contre, s’agissant du I signifiant de l’ideal qui unifie par l’amour les membres de la tribu, il n’est pas question de l’indexer du chiffre 1, car il n’est pas question d’envisager qu’il puisse en exister un deuxieme. On n’ecrit pas I1-I2 sous peine de denoncer l’hideux, l’odieux * bis *, l’usurpateur ou la contrefaçon. Quand on flaire le bis c’est qu’on parle depuis I et non pas depuis S1 : CQFD. *Flairer des bis -dit Colette Soler dans sa lettre - fions nous a la structure de l’expression, c’est pretendre a l’exclusivite.*

Dans son cours de l’annee 89, * les divins details * JA Miller a fait pour nous une lecture minutieuse de la psychologie des masses a la lumiere du malaise dans la civilisation. Il nous rappelle que pour Lacan la structure du Surmoi repond a la superposition du I et du petit a. C’est au nom de ce I qui prend la place du petit a que l’on fait la guerre, quel’on mene une croisade, et c’est a ce prix que l’on fait la paix dans les rangs. Dans son cours, JA Miller avait avance cette formule humoristique pour stigmatiser l’ordre surmoique dans ce genre d’organisation :* Paix sur la terre aux hommes de bonne volonte ?. et feu sur les autres !* J’ose esperer, chers collegues, que pas plus que moi vous ne souhaiteriez en faire le slogan de l’AMP. Nous ne sommes pas des moines soldats. Ca n’est pas sur ce principe que nous travaillons dans le champ freudien.

Lorsque je voyage ici ou la, c’est mon enthousiasme pour la psychanalyse que j’exporte, je travaille pour les gens qui m’invitent et je les en remercie car ce travail, je leur dois. Mon passeport c’est la clinique c’est a dire une façon de rendre compte du reel, une façon de le circonscrire avec les mathemes de Lacan. Si cela favorise un transfert de travail, tant mieux, je ne vois pas qui pourrait en prendre ombrage.Maintenant ce que je crois saisir c’est que nous evoquons peut- etre un peu trop rapidement ce fameux transfert de travail dans nos ecoles. Theoriquement, on ne devrait evoquer le transfert de travail qu’a la fin du parcours analytique, c’est a dire apres le travail de la cure qui aura separe le I du petit a. Tant que cette separation n’a pas eu lieu, c’est le travail du transfert qui continue et il infiltre le transfert de travail. Les choses se compliquent lorsque l’analysant s’analyse chez l’un de ceux qui occupent une position eminente dans notre monde, qu’il s’agisse d’une position d’enseignement ou qu’il s’agisse d’une position d’autorite ou bien encore des deux a la fois. Car lorsque cet analysant retourne dans ses terres il peut arriver qu’il utilise son lien transferentiel pour exercer une autorite qu’il considere comme authentique, alors qu’etant sous transfert cette autorite est structurellement inauthentique puisque s’appuyant sur la meprise du sujet suppose savoir.

Tant qu’il sera dans cette dynamique un tel analysant va s’appuyer sur l’autorite de son analyste qu’il continue de situer comme I et non comme petit a. Pour peu qu’il ait quelques raisons de rivaliser avec un semblable qui, lui, se prevaudra d’un autre analyste comme signifiant ideal et tres vite ce sera le point de depart d’une possible * guerre des transferts * : I1 contre I2. Si l’on donne consistance a cette querelle imaginaire en soutenant l’un contre l’autre on souffle sur les braises et le feu se propage. On ne devrait pas intervenir dans ce genre de conflits si ce n’est a partir du divan. * Vouloir maitriser les transferts par des moyens administratifs est une erreur, dit Colette Soler dans sa lettre et elle rajoute : la guerre des transferts ne devrait pas avoir lieu dans une AMP digne de ce nom.*

L’institution devrait s’interdire d’intervenir a ce niveau. Or j’ai cru lire sous la plume de certains qu’ils attendaient que les conversations traitent ces problemes a ciel ouvert, comme si l’on venait d’inventer un nouveau dispositif pour traiter par la parole dans le groupe ce qui resiste a l’analyse dans la cure. Je ne peux vraiment pas partager un tel point de vue. Si c’est bien de cela dont il s’agit, il n’est pas etonnant que ces fameuses conversations mettent le feu a l’AMP. Personnellement apres avoir assiste a quelques unes et mesure la dose de haine et de jouissance qu’elles mobilisent , j’ai decide de dire : non, ça suffit ! je ne veux plus cautionner ni par ma presence ni par ma participation ce genre d’exercice qui s’apparente curieusement a la pratique du chapitre de coulpe conventuel, lieu ou l’on pratique * la correction fraternelle* et ou l’on jouit d’assister a la scene bien connue : on corrige un frere. C’est a cela que j’ai dit non, ça suffit ! en ne me rendant pas a Toulouse Dimanche dernier.

J’espere encore que Barcelone sera l’occasion de se rencontrer autrement, c’est a dire comme avant la tourmente, mais je ne sais pas encore si j’aurai le cœur a y gratter une guitare. Ya veremos !

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