Christian Dubuis Santini, « L’inconscient c’est la politique »(une suite…)


Document du jeudi 11 octobre 2018
Article mis à jour le 5 septembre 2011
par  P. Valas

 
J. Lacan
 

L’inconscient c’est la politique (une suite…)

Le texte ci-dessous fait suite à la conférence donnée par Slavoj Žižek à Leeds le 23 mars 2011 et disponible ici =)

http://cdsonline.blog.lemonde.fr/20...

En préambule, précisons que critiquer la position actuelle de Jacques-Alain Miller ne correspond pas à une attaque ad hominem.
Ma lecture n’a rien à faire avec le registre sentimental, et mes réflexions ne s’inscrivent pas dans une quelconque querelle de factions ou d’écoles.
 
zizek
 

Jacques-Alain Miller m’a permis de comprendre beaucoup de choses chez Lacan  

.

Il a largement contribué à éclairer des concepts qui étaient longtemps restés obscurs pour moi. En tant que foncièrement « légitimiste » a priori, j’ai même fait partie des soutiens de Jacques-Alain Miller, jusqu’au moment où, choisissant d’exporter massivement les concepts de la psychanalyse dans les eaux troubles des médias, il l’a faite dériver (aux deux sens du terme) de son combat, du combat de la psychanalyse telle qu’en parlent Freud et Lacan.
Nous y reviendrons…

Certains psychanalystes, se réclamant de la « clinique »…  

Certains psychanalystes, se réclamant de la « clinique », se montrent plus souvent qu’à leur tour suspicieux vis à vis des spéculations théorico-politiques de la psychanalyse, ils avancent volontiers l’idée que la psychanalyse serait d’abord et en premier lieu une clinique, et que le reste de la théorie ne serait qu’une sorte développement « intellectuel » éloignée de l’essentiel de la cure, de sa « praxis » au quotidien…

Malgré le petit effet de vérité qu’il y a là-dedans, je crois que c’est une erreur de dire ça et de le dire comme ça.  

En psychanalyse, il n’y a pas d’abord la clinique et ensuite la théorie, même s’il est indéniable que la théorie naît de la clinique et qu’elle se met au service de la clinique pour en éclairer la pratique, les deux dimensions sont en vérité inextricables, elles sont prises dans une tension dialectique, tout simplement parce que la cure psychanalytique ne peut pas être dissociée des conditions sociales dans laquelle elle s’exerce. Le sujet de la psychanalyse étant un sujet historique.

Et aussi parce qu’en psychanalyse, la théorie est toujours simultanément la théorie de l’échec de la psychanalyse, des conditions de possibilité et d’impossibilité sociales de la psychanalyse, le Malaise dans la civilisation décrit par Freud n’est pas une « extension intellectuelle » plus ou moins superflue des applications pratiques, concrètes et cliniques de la psychanalyse, mais c’est de l’identité-même de la psychanalyse qu’il s’agit, son Grund, là où se saisit sa véritable essence, car la psychanalyse ce n’est pas seulement le divan, la psychanalyse c’est d’abord et avant tout une pensée.

Qui plus est la pensée la plus critique, la plus révolutionnaire, la plus subversive qui soit…  

Slavoj Žižek fait donc subir à Jacques-Alain Miller une lecture critique radicale, ce qui l’amène à conclure que le gendre de Lacan — son héritier testamentaire légal ! — occupe de fait — et contre toute attente (« je suis choqué que Miller n’ait pas compris cela »…) — une position de « cynique hédoniste », pratiquant même un « pur hédonisme conservateur » ayant choisi pour horizon « l’ordre politico-libéral »…

Žižek va même jusqu’à déclarer "Miller est tombé dans ce que je considère le plus horrible des scepticismes postmoderne qui est une attitude ontologiquement contre-révolutionnaire qui se résume ainsi : « bien que le monde soit injuste et pas parfait, tout projet de changement n’est qu’une pure abstraction métaphysique qui ne changera rien » puis, déployant la logique psychanalytique jusqu’à ses ultimes conséquences, Žižek porte l’estocade :

La notion de jouissance et de réel qu’a Miller est totalement fausse en termes lacaniens.  

"Mon dernier point, crucial théoriquement : la notion de jouissance et de réel qu’a Miller est totalement fausse en termes lacaniens. Entre le réel et le semblant, Lacan a toujours affirmé que le cynisme est une fausse position, parce que le réel n’est pas juste derrière, caché par le semblant, c’est le réel du semblant. Si vous détruisez le semblant vous perdez aussi le réel. Ça me rappelle cette blague d’Alphonse Allais : « regardez cette fille, quelle honte ! Sous ses habits elle est totalement nue ! » C’est ça le réel !

Lacan n’est pas cynique.  

En d’autres termes, Lacan n’est pas cynique, parce que le cynisme consiste à croire que les apparences ne sont que des apparences alors que l’objet de la psychanalyse c’est d’être conscient que le réel c’est le réel des apparences, le réel n’est pas caché par les apparences, il est inclus dans ces apparences.« En quoi la position »cynique« , »l’hédonisme conservateur« , ou le fait de prendre pour horizon l’ordre »politico-libéral" de nos sociétés du capitalisme tardif est-il foncièrement antagoniste à la théorie psychanalytique telle qu’elle a été initiée par Freud et portée jusqu’à son acmé logique par l’enseignement de Lacan ?

Comme l’a développé Žižek par ailleurs, c’est que le « retour à Freud » de Lacan avait été précédé d’un premier « retour à Freud », opéré par la TCS (Théorie Critique de la Société) de l’École de Francfort, où fut critiquée de manière extrêmement bien argumentée (notamment par Adorno) l’amnésie qui dès les années trente était déjà en train de recouvrir le noyau subversif de la pensée freudienne…

Les théoriciens de l’École de Francfort.  

Les théoriciens de l’École de Francfort ont voulu réaffirmer (entre autres) ce qu’avait découvert Freud lui-même, à savoir que les conditions sociales de la psychanalyse — c’est à dire le genre de société dans laquelle le sujet est appelé à vivre ! — sont indissociables de la cure elle-même, mais pas selon n’importe quel protocole !

Dans une société du capitalisme avancé comme la nôtre par exemple, l’idéologie — sous-jacente, déniée, et néanmoins omniprésente ! — du « libéralisme », qui s’exprime dans l’injonction surmoïque « JOUIS ! », se branche directement sur le « ça » du sujet, « court-circuitant » ainsi le moi, qui ne peut plus faire son office de médiation…
(Le « narcissisme » des contemporains du capitalisme globalisé peut donc être perçu comme une défense, l’envers de leur aliénation — insconsciente — au « système » capitaliste…)

« Le libéralisme », qui s’exprime dans l’injonction surmoïque « JOUIS ! »  

Avec un peu d’humour on pourrait dire que du temps de Freud, le Surmoi faisait plutôt équipe avec le Moi pour réprimer les pulsions du Ça, tandis qu’aujourd’hui, dans nos sociétés « libérales-hédonistes » le Surmoi sollicite directement la complicité du Ça pour priver le Moi de toute médiation critique…
D’où le narcissisme de masse des contemporains du capitalisme tardif qui s’imaginent toujours que « l’autre » va leur piquer leur jouissance, alors que le problème avec cette jouissance, c’est plutôt de ne pas pouvoir s’en défaire !

Essayons de décrire en quoi l’imposture cynique qui en découle est une impasse…  

Profite ! Éclate-toi ! Qu’est-ce que tu attends, imbécile ?
JOUIS !

Ça veut dire que JOUIR est une obligation.

Si tu ne jouis pas c’est MAL, tu n’es pas normal !

L’injonction est paradoxale dans la mesure où elle est inhibante. Elle te met dans une position de culpabilité, sans que tu ne puisse vraiment savoir au juste de quoi tu es coupable, comme dans les romans de Franz Kafka…

Sois aussi rusé que les autres, adapte-toi, tire ton épingle du jeu, c’est « chacun sa mère » comme on disait à Marseille dans les années 80…  

La véritable solidarité, l’engagement politique authentique et passionné, c’est bon pour les gogos, tu n’as qu’à donner le change avec tes déclarations, et puis de l’autre côté faire ce qui te plaît, être anti-Sarko voilà une solution « qu’elle est bonne » (Coluche represent :) ça ne t’engage pas beaucoup, tout le monde — ou presque ! — se déclare anti-Sarkozy…

Pratiquer (sous l’injonction d’un Surmoi dénié) de « petits arrangements avec la vérité », pour finalement mettre la vérité elle-même au service du mensonge, voilà une caractéristique de la (im)posture cynique… (à ne pas confondre avec le kynisme de Diogène, dont elle n’est qu’une dérive perverse — Peter Sloterdijk a écrit un très bon livre là-dessus, en 1983 : Critique de la raison cynique.)

Or Lacan n’est jamais cynique, réaffirmant toujours que le cynisme est une fausse position…  

Il y a dans la très belle lecture que fait Žižek de Lacan une clé pour comprendre son fameux : «  Plus on est de saints, plus on rit, c’est mon principe, voire la sortie du discours capitaliste, – ce qui ne constituera pas un progrès, si c’est seulement pour certains . »

En retournant nous-mêmes à ce premier « retour à Freud », on constate qu’Adorno y apporta une contribution décisive, s’élevant déjà par un tour dialectique magistral contre le révisionnisme analytique des lectures laxistes de Freud qui favorisent l’amnésie où se perd progressivement la dimension radicale de la découverte freudienne, son noyau subversif « insupportable ».

La première grande scission au sein de la TCS (Théorie Critique de la Société) fut d’ailleurs marquée par l’exclusion d’Erich Fromm, soumis à la critique radicale d’Adorno et de Marcuse notamment. Le courant révisionniste néo-freudien (dont Fromm était un représentant « en vue ») tentait de socialiser Freud de manière excessive en domestiquant l’inconscient par l’atténuation artificielle des tensions fondamentales et irréductibles entre le Moi — structuré en accord avec les valeurs sociales — et les impulsions inconscientes qui s’y opposent.

Or cette « mise en tension » est précisément ce qui confère à la théorie freudienne son potentiel critique inaliénable.

Gardons en mémoire que la psychanalyse est née dans l’Europe du XIXe siècle, dans une société bourgeoise et réifiée, où les rapports immédiats entre les hommes étaient plus que rares, chaque homme se réduisant essentiellement à être un atome social, n’y incarnant que la « fonction » d’un groupe, et les « processus psychologiques » n’étaient absolument pas déterminants dans le processus social.

Or en s’en tenant au strict domaine de la psychologie individuelle, sans y importer de facteurs sociologiques extérieurs, Freud est arrivé au point où la psychologie se voit mise en faillite, où elle trouve son point limite, comme on peut le lire dans son livre La psychologie des foules (qui doit une fière chandelle à Gustave Lebon)…

Mais ne digressons pas trop. Ce que découvre Freud, donc, c’est que les hommes et les femmes qui arrivent dans son cabinet sont essentiellement « malades de leur époque », il décèle à les écouter que leur Moi, qui se constitue comme un moment de médiation entre le jeu des forces psychiques et la réalité extérieure, impose des restrictions à leurs pulsions, et que la réalité sociale, réifiée et aliénée, inflige à ses patients des renoncements qu’ils ne peuvent pas accepter rationnellement et consciemment…

Adorno soulève à ce propos une première contradiction inhérente à la théorie freudienne : comment « le Moi (qui) doit être en tant que conscience le contraire du refoulement, (peut-il être à la fois)— autant qu’il est lui-même inconscient — l’instance du refoulement » ?

Pour le dire vite, la psychanalyse se sort de cette impasse dans sa pratique thérapeutique paradoxale où les mécanismes de défense sont tour à tour brisés et renforcés : dans les névroses, où le Surmoi est trop fort et le Moi fort, il s’agit de vaincre la résistance, et dans les psychoses ou le Surmoi est trop faible, il s’agit de le renforcer… « La fin de l’analyse — le caractère contradictoire de cette fin — reproduit l’antagonisme social, l’opposition entre les demandes de l’individu et celles de la société. » (Slavoj Žižek)

L’antagonisme social, l’opposition entre les demandes de l’individu et celles de la société." (Slavoj Žižek)  

C’est là qu’il ne faut pas manquer le geste décisif des penseurs de l’École de Francfort, la TCS(Théorie Critique de la Société) ne vise en aucun cas à tenter de résoudre de manière artificielle cette contradiction, que ce soit dans le sens du « libéralisme » qui affranchirait les potentiels pulsionnels, ni de la résignation à la nécessité du refoulement au nom des valeurs « supérieures » de la culture, et encore moins par le biais d’un compromis qui donnerait la « juste mesure » du refoulement…

Cette contradiction théorique est la marque indélébile de l’antagonisme social effectif.

Là est le noyau critique décisif de la pensée freudienne, ce dont Lacan a déployé la logique avec le brio, la brillance, le génie et l’implacabilité qu’on sait…

Avant Lacan donc, la TCS(Théorie Critique de la Société) par l’intermédiaire notamment de Russell Jacoby « tient Freud pour un penseur non-idéologique et pour un théoricien des contradictions que ses successeurs essaient d’esquiver et qu’ils essaient de masquer. En ce sens, Freud était un penseur bourgeois »classique« tandis que les révisionnistes sont des idéologues »classiques« . »La grandeur de Freud« écrit Adorno »consiste comme chez tous les penseurs bourgeois radicaux, à laisser de telles contradictions non-résolues et à refuser la prétention à l’harmonie systématique là où la chose est en elle-même déchirée. Il découvre le caractère antagoniste de la réalité sociale.« 

 »La querelle réelle entre le particulier et l’universel"…  

La TCS(Théorie Critique de la Société) n’est donc pas à ranger, sans y faire trop attention, sous l’étiquette commode « freudo-marxiste », car dès le début Adorno dénonce toute tentative théorique de trouver à priori un langage commun au matérialisme historique et à la théorie analytique (comme s’il existait une passerelle toute faite et praticable entre les rapports sociaux objectifs et la souffrance de l’individu !) Au contraire, Adorno défend l’idée que l’impossibilité de cette synthèse théorique est l’indice incontournable de « la querelle réelle entre le particulier et l’universel »…

Lacan lui se réclame de l’héritage freudien ET marxien, ce que j’avais essayé de le résumer un peu là =).  

http://www.marianne2.fr/Marx-avec-F...

Pour conclure et se faire une idée par soi-même, il suffit de se brancher un peu sérieusement sur La troisième ( http://www.valas.fr/Jacques-Lacan-L...er-novembre-1974,011) pour se faire une idée de ce que Lacan a en tête lorsqu’il dit « L’inconscient, c’est la politique ».

Une bonne douzaine de lectures et d’écoute attentive permet de saisir de manière décisive que :

  • 1/ le sujet de la psychanalyse, qui est le sujet du cogito, est aussi un sujet historique
  • 2/ la clinique psychanalytique, les conditions de la réussite ou de l’échec de la cure sont effectivement indissociables du contexte social dans lequel elle a lieu, et Lacan lui même apparaît tout autant « freudien » que « marxien » dans l’extrême rigueur qui est la sienne.
  • 3/ le fait que Lacan, par son attitude même, condamne le cynisme implique que le destin de la psychanalyse n’est certainement pas de devenir un fond de commerce parmi d’autres fonds de commerce de l’économie capitaliste.
  • 4/ et si la question à se poser aujourd’hui pour quiconque « s’autoriserait de lui-même et de quelques autres » n’était pas : « que dit Jacques-Alain Miller de Lacan » ? mais bien plutôt : que penserait Lacan de ce que dit Jacques-Alain Miller de lui aujourd’hui ? De la manière dont Jacques-Alain Miller le présente, utilise son nom, son image ? Cette manière de faire — notamment en diluant les concepts psychanalytiques dans les eaux troubles des médias — va t-elle VRAIMENT dans le sens (exprimé par exemple dans La troisième) de la pensée et de la pratique psychanalytiques telles que déployées par Jacques Lacan ?

Christian Dubuis Santini


Commentaires  Forum fermé

Christian Dubuis Santini, « L’inconscient c’est la politique »(une suite...)
mardi 6 septembre 2011 à 23h07 - par  Christian Dubuis Santini

Lacan dit tous prolétaires il ne dit pas tous capitalistes car la plus-value marxienne, dont s’extrait le plus de jouir, fonctionne tout autant pour le capitaliste que pour le prolétaire, c’est l’objet-cause du désir, l’objet petit a.

En permettant au sujet l’accès à son inconscient, Lacan l’oriente justement à devenir un « pas-tout prolétaire », un parlêtre singulier qui, en tant que sujet divisé, n’a plus que deux manières de nier le « tous prolétaires » :
>
– soit par le recours patriarcal, et donc un retour massif au discours religieux, (de l’extension de l’islam au catholicisme intégriste en passant par l’obscurantisme new-age ou le bouddhisme occidental, sans oublier la père-version protestante où c’est un péché d’être pauvre…)

– soit dans la pure continuité du discours lacanien, en prenant conscience que son manque est déjà un effet de la structure, et donc qu’il lui est possible de soutenir sa position de « désirant », de n’être « pas-tout » déterminé par les objets « plus-value »…

La puissance du discours psychanalytique ne se situe-t-elle pas dans l’énonciation même des psychanalystes qui en sont les dépositaires, dans l’écart qu’ils ont à assumer entre énonciation et énoncé ?

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