Christian Dubuis-Santini, L’Autre, l’abîme de la liberté et les trois grandes religions du Livre


Document du jeudi 11 octobre 2018
Article mis à jour le 2 mai 2014
par  P. Valas

CDS, ne te laisses pas distraire de ton réel

L’Autre, l’abîme de la liberté et les trois grandes religions du Livre

Le syntagme “peuple élu” n’a, à l’origine, strictement rien à voir avec une quelconque idée de supériorité.

Avant leur pacte avec Dieu, les Juifs étaient un peuple comme les autres, ni plus ni moins corrompu que les autres, vivant leur vie ordinaire comme les autres, quand soudain, dans un éclair traumatique, à travers Moïse, ils furent conduits à savoir que Dieu les avait choisis.

Mais que Dieu leur voulait-il donc ?

La réponse est impossible ET interdite simultanément.

Ce Dieu étrange n’est-il pas l’insupportable centre du désir de l’Autre, l’écart, le vide, le manque de l’Autre, que suture et recouvre la fascinante présence du Sacré ?

Les Juifs sont donc ceux qui furent choisis pour préserver cette énigme du désir de l’Autre, appelés à persévérer dans l’angoissant décentrement d’un pur “Que veux-Tu de moi ?”, gardiens de cette révélation que la vérité ne saurait se situer qu’à l’extérieur de soi-même, comme touche d’un réel traumatique…

Cette position « impossible », consistant à sauvegarder ce point du réel comme cause énigmatique de la vérité, est la mission sacrée des Juifs, l’angoisse qu’elle génère ne pouvant être compensée que par une dévotion absolue au Dieu impénétrable et imprévisible…

L’arrivée du Christ, au sein même du peuple juif, ouvre une solution à cet abîme du Désir de l’Autre : l’Amour de l’autre (avec un petit a) comme réponse à ce Désir traumatique de l’Autre (avec un grand A), le Dieu lui-même n’étant plus à chercher dans un au-delà inaccessible, mais dans ses manifestations, ses représentants ici-bas, un Amour indissociable d’une conscience, d’un engagement, d’une responsabilité absolue…

Le christianisme est la religion qui met en scène la mort même du Dieu comme grand Autre transcendant, gouvernant depuis l’abîme de son Désir ineffable, inaccessible et impénétrable toute vie soumise à Son inconstance.

Comme le dit Hegel, ce qui meurt sur la croix n’est pas le représentant de Dieu, mais le Dieu de l’au-delà lui- même.

En présentant le sacrifice du Christ comme celui d’un sujet temporel et mortel, le christianisme insiste sur la croyance dans l’Événement de l’incarnation comme seul chemin possible de salut et de vérité.

Le christianisme étant la seule religion où Dieu lui-même devient athée, seul un chrétien authentique peut être un véritable athée…

L’évangile, la bonne nouvelle, le message du christianisme, c’est que Dieu nous a fait confiance.

Pour un chrétien, ce qui importe après la crucifixion, ce n’est pas que le Christ soit retourné « auprès du Père », ce qui compte c’est qu’il reste le Saint Esprit…

La résurrection du Christ, cela ne veut justement pas dire qu’il se soit « réincarné quelque part », sa résurrection ne consiste en rien d’autre que la présence du Saint-Esprit lui-même.

Le Saint-Esprit c’est la communauté des croyants, en d’autres termes le lien social qui peut advenir de l’ordre symbolique.

Lorsque des fidèles demandent au Christ : « Comment saurons-nous que tu reviendras ? » il faut prendre au pied de la lettre le passage célèbre : « Dès qu’il y aura de l’amour entre deux d’entre vous, je serai là ».

Le Saint-Esprit est « tout ce qui reste » de Dieu, et c’est là que réside notre liberté.

Il n’existe aucune garantie d’aucune sorte.

(Pour Hegel, la cérémonie de l’eucharistie signifie que le chrétien est apte à digérer Dieu lui-même.)

Faisant suite à l’incompréhension du message chrétien, son obscurcissement, sa dénaturation, sa perversion dans les institutions ecclésiales, l’Islam vient par la voix de son Prophète rappeler (comme le troisième coup avant la représentation théâtrale) que l’Autre, le Désir de l’Autre, est toujours fondé sur un abîme, un sans-fond, une béance, un réel traumatique…

Éternel retour du même.

Post Scriptum : Dans son texte intitulé « je sais bien mais quand même… » Octave Manonni développe la différence entre la foi et la croyance.

Lorsque je dis « j’ai foi en vous », j’affirme le pacte symbolique existant entre nous deux, c’est un engagement qui engage, une dimension qui se montre absente dans le simple « croire à… » (croire aux esprits, etc.)

Pour ce qui est des juifs anciens, ils croyaient en de nombreux dieux, de nombreux esprits, mais ce que Jéhovah leur a demandé, c’est de n’avoir foi qu’en Lui, de respecter le pacte symbolique existant entre le peuple judaïque et le dieu qui les avait choisis.

On peut croire AUX fantômes sans avoir foi en eux, c’est-à-dire sans LES croire (les considérer fourbes et mauvais, ne pas se sentir liés à eux par un pacte ou un engagement quelconque) .et dans un cas inverse, plus délicat mais crucial, on peut croire (avoir foi en) X sans croire à X.

Il en est de même pour Lacan, du cas même du grand Autre, de l’ordre symbolique : il n’y a pas de grand Autre, il n’existe qu’un ordre virtuel, une fiction partagée, nous n’avons pas à croire À LUI pour LE croire, pour nous sentir liés par quelque engagement symbolique.

C’est pourquoi, dans le cas de l’imaginaire « croyance à », la croyance se voit toujours déplacée, (ce n’est jamais « moi qui au crois » à la première personne du singulier, me montrant prêt à assumer une croyance, la nécessité de la fiction d’un « sujet supposé croire » s’impose toujours…) alors que dans le cas de la foi symbolique, l’engagement à la première personne du singulier est assumée sur le mode performatif.


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